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Le Hirak entre rente et capital : De quelques éléments d’analyse

03 juillet 2019 à 9 h 09 min

Rien, absolument rien n’est en mesure de naître du néant ou même du hasard dans les sociétés qui trouvent toujours dans l’histoire l’atelier de leur création. Il s’agit, en effet, de l’histoire dans le sens où l’entendait Hegel, c’est-à-dire, un jeu dialectique dont se sert la raison pour se réaliser.

Mais dans tout processus historique cette raison est implicite. Elle est toujours sous jacente. En un mot elle est latente. Elle ne peut être, par conséquent, saisie et comprise qu’une fois l’histoire achevée ou accomplie. Marx d’ailleurs ne disait pas autre chose dans sa fameuse phrase d’ailleurs reprise bien plus tard par Raymond Aron, où il déclare que les hommes font l’histoire mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font.

Il est important pour le sociologue que je pense être de rappeler cette posture hégélienne à l’égard de l’histoire pour souligner l’idée ô combien féconde qu’un fait de société est également un fait d’histoire propre à cette même société mais pour faire court, il est suffit de dire qu’un fait social est aussi un fait d’histoire. Cette assertion énonce une des règles d’or connue sociologie qu’il n’y a rien de constant dans une société que le changement social.

C’est parce que le premier pas d’une société est le pas inaugural à l’aide duquel elle entame le chemin de son histoire que l’on doit se souvenir que toutes les sociétés ne se sont pas mises en marche ni en même temps ni au même lieu sur ce chemin où s’enregistre avec précision leur différent «curriculum vitae». Chacune d’elles, aura alors à présenter à l’observation, la nature de tous les pas qu’elle aura, à son rythme, arpentés sur ce chemin.

Voilà pourquoi le hirak mérite d’être approché comme un fait social total au sens maussien du terme et c’est la raison pour laquelle j’estime que les sciences sociales et humaines ne pouvaient tarder de porter sur lui leur regard croisé. Aujourd’hui, le hirak est parmi nous. Il est là. Il fait, désormais, partie de la trame de notre vie quotidienne depuis qu’il a ouvert, sans nous avertir, les portes de l’histoire pour nous prendre par la main et nous faire entrer dans le mouvement où la société se trouve être toute entière engagée.

Un non libérateur

C’est pourquoi le hirak apparaît comme l’instant choisi par le temps pour faire reprendre à la société sa marche bloquée dans l’histoire. Le hirak permet, alors, à ce temps de retourner la clepsydre pour libérer cette société de son inertie, mais surtout de son anomie au sens durkheimien du terme. Et c’est ainsi, également, qu’il fera lever sur les sciences sociales en général et sur la sociologie en particulier une nouvelle aube qui à terme les fera sortir d’une pensée crépusculaire qui fut rarement capable de produire la lumière nécessaire que la société algérienne avait tant besoin d’avoir pour se voir, pour se connaitre et se reconnaitre.

Surement, comme tout un chacun, le hirak représente pour moi une préoccupation réelle depuis le 22 Février. Mais, certainement aussi, comme n’importe qui, j’entretiens avec lui un rapport individuel dans le sens où c’est, évidemment, par ma sensibilité que je le vis ou que je l’observe.

Je pense, tout naturellement, que chacun de nous a son propre hirak dans la tête. Moi, je porte le mien comme un mouvement social amorcé d’abord par les jeunes qui par son premier slogan «La ! lil 3ouhda el khamssa, non ! au cinquième mandat», fut comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Par ce non inattendu, ces jeunes venaient d’affirmer leur présence mais surtout leur existence dans un pays où ils représentent la majorité démographique. Cette négation est porteuse d’une vertu éminemment existentielle.

En effet, par ce non !, court et cinglant, les jeunes ont choisi d’exprimer leur ultime manière de rester en vie puisque cette négation est le seul moyen qui permet à la pensée de s’affranchir, de se libérer pour être à son tour libératrice. Et c’est ainsi que, très rapidement, les aînés se sont joints à ce mouvement pour dire tout leur raz le bol à la rente mémorielle sur laquelle le régime politique s’est depuis 1962, arc-bouté, pour diriger la pays .

Dans ce mouvement, la société souhaite voir l’autorité revenir aux institutions que le pouvoir a pris l’habitude de transgresser toutes les fois qu’il a eues besoin de prédater les richesses du pays. C’est en se servant de la corruption comme d’un véritable mode de gouvernance que chacun s’est retrouvé, très souvent bien malgré lui, comme piégés dans les fils tendus d’une toile d’araignée aussi vaste que le pays. 57 ans d’un régime politique inamovible, c’est déjà une éternité à l’échelle de notre pays.

Mais, ces jeunes, aujourd’hui, ont, malgré tout, la ferme conviction qu’ils doivent impérativement nourrir ce mouvement, pour qu’enfin ils finissent par toucher ce que la génération de 1962 aurait dû toucher, c’est-à-dire le chèque de la liberté pour une guerre de Libération qui aura coûté très cher aux Algériennes et aux Algériens.

A ce jour, c’est-à-dire à son 19e vendredi, le hirak conserve intact son souffle. Il continue d’être coloré, créatif et toujours plus joyeux, avec l’espoir chevillé au corps comme les drapeaux national et amazigh portés, noués, autour du cou, que bientôt les jeunes auront en main ce chèque qui sera honnêtement dépensé à construire autrement une société délitée et un Etat trahi par un pouvoir délinquant. Le hirak est, en fait, un mouvement social qui très vite s’est massifié en rassemblant toute la société dans ce qu’elle a de divers et de varié. C’est dans ce caractère pluriel que, paradoxalement, se fortifie son unité en restant mobilisée sur ses légitimes revendications.

Il se distingue par des marches, toujours pacifiques mais dont les demandes politiques se radicalisent en devenant de plus en plus précises. Actuellement, il semble puiser sa force tranquille dans une logique qui risque par une quelconque fédération de son mouvement, que certains considèrent opportune, de voir s’ouvrir sous ses pieds la trappe qui l’engloutirait dans les contradictions non antagoniques qu’il charrie dans ses marches où tous les Algériens sont pour le moment khawa khawa

Un mouvement social par excellence

C’est en frères et sœurs qu’inlassablement ils renouvellent, en effet, leur tentative de faire revenir le fleuve détourné à son lit qui, prend la forme des rues et des avenues des villes algériennes où chaque vendredi le hirak déverse des flots humains tenus, depuis longtemps, enfermés en dehors de l’espace public par un pouvoir policier. Cette reconquête de l’espace public a besoin, aujourd’hui, d’être protégée pour que chacun puisse à sa guise et surtout à satiété exercer la liberté de la parole retrouvée. Une parole durant des décennies muselée, confisquée et qui enfin s’adonne avec délectation à l’art de se mettre en spectacle dans la mise à nu de ses profondes émotions.

Dans ce hirak où se joue notre destin, je me sens comme libéré pour revenir à certaines de mes humanités depuis longtemps oubliées. Dans cet oubli, je découvre que je me suis dessaisi de la pertinence de certains concepts qui jamais ailleurs n’ont cessé d’être instrumentalisés dans l’analyse des sociétés.

Si cet abandon peut trouver son origine dans une sorte d’amnésie herméneutique il rend compte de la difficulté des sciences sociales en général et la sociologie en particulier d’inscrire, chez nous, ses approches dans un processus d’accumulation qui aurait rendu possible l’émergence d’un véritable champ intellectuel capable de dévoiler les mécanismes de domination dissimulés qui empêchent la société de se libérer de ses propres aliénations. Une société qui, dans beaucoup de ses pans reste encore dans l’ordre de l’impensé au sens bachelardien du terme.

Toutes les observations que j’ai pu faire sur le hirak sont évidemment incapables de dire ce qui est véritablement en jeu dans ce hirak qui, de mon point de vue, est un mot heureux qui va comme une bague au doigt à la sociologie où il représente un mouvement social par excellence. Autour de ce concept gravitent, en sociologie, un certain nombre de théories qui toutes sont d’accord pour le définir comme étant une mobilisation porteuse d’un projet de société alternatif.

Parce que proche du discours sociologique, le hirak appartient, tout naturellement, aux objets légitimes de cette disciple. Le hirak en tant que notion échappe par conséquent à tout enfermement spatial dés l’instant où il a pour principale adresse les sciences et la philosophie. Il n’appartient à aucune nationalité. Il n’est ni Rifain, ni Amazonien. Il s’agit d’un mouvement social et en tant que tel, il est un objet de connaissance déjà constitué au seuil duquel nous devons, simplement, nous poser la question de savoir à l’aide de quels outils conceptuels l’approcher ?

Mais avant de répondre à cette question, nous devons nous soumettre à l’habituelle vigilance qu’exige de nous la sociologie. En effet, Le regard porté sur le hirak ne doit pas nous faire fermer les yeux sur une difficulté épistémologique très répandue dans les sciences sociales et humaines où les approches posent immanquablement la question de l’engagement du chercheur en même temps que sa distanciation par rapport à son objet. En effet, Dans la mesure où l’engagement des uns et des autres est certain dans le hirak cette difficulté devient surement plus épineuse non pas pour trouver la juste distanciation à prendre mais pour en trouver la bonne.

En effet, parce que hirakien dans ce genre d’exercice et hirakiste le mardi et le vendredi, je suis tout à la fois sujet et objet. Comment alors réussir la meilleure distance possible avec le hirak pour éviter de l’approcher dans le rapport imaginaire que nous pouvons inconsciemment établir avec lui ? Ou encore dans un langage plus althussérien, comment garantir au hirak, en tant que mouvement social, une lecture symptômale ?

Mouvement et forces sociales

Cette distanciation est possible, en effet, par le recours à des outils conceptuels qui permettent l’objectivation du regard immanquablement subjectif que nous portons sur le réel qui nous entoure. Grâce à ces outils, le regard ne s’applique pas à nu. Il n’est pas tactile. Mais dès lors que ce regard où se sert comme d’un prisme de ces outils conceptuels qui sont en fait des catégories de connaissance, il aura, alors, à s’exercer, dans la neutralisé axiologique chère à Weber.

Dans cette perspective, nous pensons pertinent le recours à la dialectique comme une méthode de compréhension du réel dans la mesure où elle se distingue par une vision du monde où les choses s’affrontent et s’opposent en permanence. En effet, la dialectique passe pour être la science des lois générales du mouvement tant du monde extérieur que de la pensée humaine.

C’est pourquoi il est utile de rappeler que c’est par le mouvement que l’on s’élève ou que l’on tombe dans la physique aristotélicienne. C’est par le mouvement que l’on est conduit à la chute, mais c’est par le mouvement, également, que l’on et porté à l’élévation. Ce qu’il faut retenir dans ce mouvement c’est absolument l’idée de la trajectoire qu’il décrit au moment de son déplacement dans l’espace. C’est pourquoi, pour ne pas se tromper dans notre façon d’observer le hirak en tant que mouvement, notre regard doit se porter sur sa trajectoire au sens bourdieusien du terme.

Composé de 19 marches, le hirak n’obéit nullement au déroulement presque mécanique d’une progression linéaire. C’est un mouvement à l’intérieur duquel opèrent dans une parfaite dialectique des forces centripètes et des forces centrifuges qui en s’affrontant impriment à ce mouvement sa force ou sa faiblesse, son inertie ou son dynamisme mais en un mot son véritable sens.

Ce mouvement ne saurait se réduire à un simple déplacement physique dans l’espace car ce déplacement lui-même signifie le passage à un autre rapport à l’espace, un autre rapport à soi et un autre rapport au monde. Car dans ce mouvement peuvent s’exprimer tout autant une volonté d’aller de l’avant comme une volonté de revenir en arrière. C’est pour dire que tout est déterminé en dernière instance par la nature des forces sociales qui portent ce mouvement.

La classe sociale pourrait être le concept capable d’identifier ces forces sociales en présence. Mais l’absence de son usage chez nous en sociologie est telle qu’il n’est pas en mesure d’être actuellement opératoire. Est-ce que cela n’est pas dû justement au fait que les classes ne pouvaient pas être constituées au sens marxien du terme à cause du caractère rentier de l’économie algérienne. En effet, l’économie algérienne est restée en dépit de toutes les nombreuses reformes qu’elle a connues une économie de rente et, en fait, une économie toujours en transition. Mais justement, en transition vers quoi ? En transition vers où ?

Le chant du cygne

Le vent que la mondialisation a fait souffler sur l’économie-monde fait aujourd’hui vaciller plus qu’hier non seulement l’économie algérienne mais la société tout entière. C’est là où le hirak semble être le lieu où s’expriment un féodalisme moribond et un libéralisme naissant. Ainsi, tout se passe comme si, dans les manifestations du hirak se cache la lutte féroce que se livre une rente qui cherche les mécanismes de son maintien aussi bien au niveau infrastructurel que superstructurel et un capital aujourd’hui en mesure d’exister.

De cette façon se pose la question de savoir si le hirak n’est pas, en fin de compte, le chant du cygne de toutes les périodes de transition que l’Algérie n’a pas cessé de connaitre depuis 1962. Avec le hirak la société sera ou porteuse d’une modernité apaisée ou d’un archaïsme farouche.

Actuellement, le monde est arrivé à une forme de structuration telle qu’il devient vital, aujourd’hui, pour l’Algérie de revoir sa propre structure politique et économique pour ne pas rater une fois encore le train de l’histoire en restant enfermée dans un passé qui est certainement glorieux mais qui néanmoins empêche encore le pays de s’en libérer pour être contemporain du monde auquel il se doit d’appartenir.

Dans cette perspective, il devient impérieux pour la société de voir les forces du progrès triompher dans le hirak pour la faire sortir du chemin tout fléché où le pouvoir la somme de marcher depuis l’indépendance.

Si la théorie du matérialisme historique ne semble pas être en mesure de lire la société algérienne, il serait sûrement fécond de s’intéresser à l’approche constitutionnaliste et en particulier au concept de «The path dépendance» de J. D. Pierson. Ce concept est depuis peu utilisé pour comprendre les changements survenus dans les pays anciennement socialistes. The path dépendance signifie «le chemin déjà emprunté» dans lequel le pouvoir installe la société pour mieux la bâillonner. C’est un chemin où les possibilités de changement ou de rupture sont hypothéqués car le pouvoir ne s ait faire que ce qu’il fait depuis des lustres.

Par ses marches, le hirak cherche à trouver pour la société une voie de sortie pour lui faire quitter «ce chemin déjà emprunté» où , sans pause, le pouvoir l’aiguillonne par des balises linguistiques, identitaires, mémorielles et religieuses. De ce fait, le hirak constitue une sérieuse menace pour le pouvoir qui s’échine à vouloir poursuivre «ce chemin déjà emprunté» par l’imposition d’une Constitution qu’il a par tant de fois transgressée. C’est dans une grande absence de liberté que la société fut contrainte de parcourir muette ce chemin où trône une pensée unique qui s’évertue à la faire penser en troupeau .Un «chemin déjà emprunté» où cette société fut considérée comme «une esclave des circonstances antérieures» pour parler comme J. Stuart Mill.

Voilà pourquoi, chaque vendredi, dans le hirak, depuis quatre mois continue de se manifester une forte mobilisation qui se met au service d’une quête collective de soi.

 

Par le Pr Kennouche Tayeb. Sociologue-Université Alger 2


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