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Fadma Aït Mous. Professeure de sociologie à la faculté des lettres et des sciences humaines de Aïn Chock (Casablanca)

Le cinéma a réconcilié les Amazighophones avec leur langue et leur culture

24 avril 2019 à 9 h 00 min

Le Dr Fadma Aït Mous est actuellement professeure-chercheure au département de sociologie de la faculté des lettres et des sciences humaines de Aïn Chock de l’université Hassan II de Casablanca, au Maroc. Elle est aussi coordinatrice de la filière sociologie. Ses travaux s’intéressent beaucoup plus aux questions liées aux identités collectives et aux mouvements sociaux, les rapports de genre, les jeunes et les espaces de participation, la migration et l’anthropologie du virtuel. Elle a à son actif plusieurs articles académiques et ouvrages comme Le tissu de nos singularités, Vivre ensemble au Maroc, co-dirigés avec D. Ksikes (Editions En toutes lettres, en 2016). Elle est également l’auteure, avec Driss Ksikes, de Dialogues avec quinze penseurs du Maroc (Editions, En Toutes Lettres, février 2014). Ce dernier ouvrage a décroché le prix Grand Atlas dans la catégorie Essais pour l’année 2015. Cette année, elle a été désignée comme présidente du jury dans la section longs métrages lors de la 12e édition (2019) du Festival Issni N’ourgh International du film amazigh (Finifa).

– La région d’Agadir a abrité, il y a quelques jours, le Festival Issni N’ourgh International du film amazigh (Finifa) ; comment voyez-vous l’apport de cette activité pour la promotion de la langue et la culture amazighes ?

Effectivement, la 12e édition du Festival Issni N’ourgh International du film amazigh (Finifa) a été organisée à Agadir du 5 au 9 avril 2019. Le festival s’impose désormais, avec peu de moyens, comme un rendez-vous incontournable de la scène artistique et culturelle de la ville d’Agadir et de la région de Souss-Massa. Il contribue sûrement à la promotion de la langue et de la culture amazighes. Et ce, d’emblée, de par son existence et sa persistance.

Le fait également d’être une plateforme de rencontres entre des artistes de plusieurs pays contribue au dialogue inter-amazigh autour de questions de création artistique. Le plus important aussi, à mon sens, est la contribution du Finifa, de plus en plus, à développer une culture du cinéma et une prise de conscience de l’importance des métiers du 7e art et de l’audiovisuel, ainsi que la promotion des jeunes artistes.

L’on n’est plus au temps des premiers films amazighs, où la mission était de réconcilier les amazighophones avec leur langue/culture. Désormais, l’enjeu est de savoir comment accompagner des jeunes artistes pour réaliser des films et des documentaires de haute qualité, au-delà du contenu identitaire ayant caractérisé les premiers films amazighs et qui ont bien sûr joué un rôle important.

– Pouvez-vous nous expliquer l’origine de cette dynamique qui se manifeste ces dernières années autour des activités ayant trait à tamazight aussi bien au niveau national qu’international ?

La visibilité des activités autour de l’amazighité est rendue possible par plusieurs canaux et l’existence d’espaces d’expression au niveau national et international qui s’inscrivent particulièrement dans le cadre de la promotion des droits culturels. Cela dit, la dynamique interne des acteurs de l’amazighité n’est pas récente.

Elle remonte au début de l’émergence des différents mouvements de promotion de la langue et de la culture amazighes dans les pays de «tamazgha». Il est vrai que le processus d’émergence de ces mouvements avait eu des débuts difficiles en termes de reconnaissance officielle et de visibilité sur l’espace public.

C’est pour cela que malgré la reconnaissance symbolique, les revendications amazighes ont du mal à impacter les décideurs publics.

Je tiens à citer l’exemple du Maroc, où le processus d’émergence et d’évolution du mouvement culturel amazigh (depuis la fin des années 1960), est caractérisé par la prolifération d’associations et de réseaux amazighs qui connaît son rajeunissement, son expansion sociale et géographique puisqu’il n’est plus uniquement basé dans les milieux universitaires et centres urbains, mais aussi dans le milieu rural. La dynamique concerne aussi une évolution en termes de revendications puisqu’on est passé de doléances culturelles vers des revendications sociopolitiques.

En 2001, il y a eu la reconnaissance institutionnelle avec la création de l’Institut royal de la culture amazighe et l’intégration (partielle) de la langue amazighe dans l’enseignement public et dans les médias. La Constitution de 2011 a consacré l’amazighe comme langue officielle du pays : «L’amazighe constitue une langue officielle de l’Etat, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception.

Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et les domaines prioritaires de la vie publique, et ce, afin de lui permettre de remplir, à terme, sa fonction de langue officielle» (article 5).

Or, cette fameuse loi organique peine toujours à sortir. Le blocage au niveau de l’institution parlementaire est dû à des considérations idéologiques, mais aussi de l’ingénierie juridique puisque l’enjeu est de savoir comment faire de l’amazighe une langue officielle de l’Etat, comme le stipule la Constitution, et non pas une simple langue de communication dans les administrations.

La dynamique culturelle et sociale des différents acteurs de l’amazighité est toujours présente, plus visible sur la sphère publique, certes, avec même une certaine «normalisation», notamment dans sa présence visuelle/symbolique du tifinagh et du drapeau amazigh. Toutefois, l’impact sur les décideurs politiques peine toujours à faire émerger des politiques publiques de promotion de la langue et de la culture amazighes efficaces et pérennes. Au-delà de la volonté politique, il faut aussi y mettre les moyens financiers et humains.

– Que préconisez-vous justement pour la généralisation de l’usage de tamazight aussi bien dans l’enseignement que dans les institutions ?

La transmission de la langue amazighe se faisait traditionnellement via la cellule familiale. Or, cela n’est plus possible. C’est pour cette raison que les différents acteurs de l’amazighité revendiquent que ce soit l’Etat qui prenne en change cette transmission.

Pour la généralisation de l’usage de tamazight dans l’enseignement, dans les médias et dans l’administration, il faudrait, comme je l’ai déjà mentionné, y mettre les moyens – financiers et humains – nécessaires.

Pour l’enseignement, il faudrait comptabiliser sur l’expérience menée depuis 2003 et aller vers la généralisation sur le plan vertical (dans le temps) à l’ensemble des cycles et des niveaux de l’enseignement et la généralisation de l’enseignement de l’amazighe sur le plan horizontal (dans l’espace) pour concerner toutes les régions du pays.

Le ministère de l’Education devrait continuer la formation des enseignants de tamazight avec un programme stratégique. Il s’agit aussi de mettre les moyens nécessaires pour consolider et consacrer la standardisation de tamazight.

Pour les médias, l’existence de la chaîne TV8 ne permet guère la généralisation. La Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) est censée imposer à toutes les chaînes de TV de diffuser au moins 30% de leurs programmes en tamazight. Les radios aussi, notamment les privées, devraient assurer des programmes en tamazight, pour une large diffusion.

– Et comment estimez-vous le travail de l’Institut royal de la culture amazighe (Ircam) dans la promotion de la langue et la culture amazighes ?

L’Ircam a été créé comme une réponse officielle de l’Etat aux revendications amazighes, en 2001, avec pour principale mission de «sauvegarder, de promouvoir et de renforcer la place de la culture amazighe dans l’espace éducatif, socioculturel et médiatique national, ainsi que dans la gestion des affaires locales et régionales».

Les militants amazighs sont partagés entre l’«entrisme», en participant à cet organisme officiel pour essayer d’influer la mise en place de politiques publiques relatives aux revendications amazighes et l’adoption d’une position critique et de rejet – préférant rester à distance et garder la flamme des revendications vive et reprochant aux tenants de la 1re option, de cautionner un changement de l’intérieur qui ne se produit pas.

Le bilan du l’Ircam est aussi mitigé pour les militants amazighs (individus, associations, réseaux). La liste des reproches est longue (cooptation, coquille vide, ne répondant pas aux besoins des régions périphériques, etc.).

Les critiques sont aussi liées au développement des revendications des différentes composantes du mouvement amazigh, reflétant ainsi des décalages intergénérationnels, l’expansion des revendications vers les régions périphériques avec plus de doléances socio-économiques pour les populations démunies.

La reconnaissance symbolique ne satisfait plus les jeunes générations de militants qui aspirent à plus d’impact pour l’égalité d’accès aux ressources et à leur partage – comme l’attestent, par exemple, le mouvement du hirak du Rif et d’autres mouvements dans d’autres régions du pays combinant revendications socio-économiques sur fond identitaire amazigh.

Malgré les critiques, on peut dire que l’Ircam a aussi sa part considérable dans la promotion de la langue et la culture amazighes. Plusieurs chantiers à mentionner : la réhabilitation de l’amazighité et son inscription dans le champ politique, culturel et médiatique, puisque toutes les initiatives que j’ai déjà mentionnées (intégration de l’amazighe dans le système d’enseignement public, dans les médias etc.) n’ont pu aboutir que grâce à l’Ircam qui a joué son rôle institutionnel dans ce sens.

Par ailleurs, il ne faut pas négliger l’énorme travail d’édition et de publication de l’Ircam, la mise en avant des recherches sur des thématiques liées à la langue et à la culture amazighes. Il faut également citer le long processus de standardisation et d’aménagement linguistique de tamazight. En plus, bien évidemment, du soutien aux activités culturelles et aux productions artistiques portées par la société civile et/ou les artistes – comme c’est le cas du Finifa.

Ceci dit, son avenir reste incertain vu que l’article 5 de la Constitution (dernier aliéna) stipule la création d’un Conseil national des langues et de la culture marocaine, pour la protection et le développement des deux langues officielles (l’arabe et l’amazighe) et des diverses expressions culturelles marocaines. Ce conseil devrait «regrouper l’ensemble des institutions concernées par ces domaines» y compris donc l’Ircam. Mais, là aussi, l’attente reste longue de cette loi organique qui en fixera les prérogatives, la composition et les modalités de fonctionnement.


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