La langue n’est pas le seul facteur déterminant dans les performances des systèmes éducatifs | El Watan
toggle menu
mardi, 23 juillet, 2019
  • thumbnail of elwatan23072019



  • Pub Alliance Assurance



Khaoula Taleb Ibrahimi. Linguiste, professeure à l’université d’Alger

La langue n’est pas le seul facteur déterminant dans les performances des systèmes éducatifs

10 juillet 2019 à 9 h 03 min

– Le MESRS vient de lancer une consultation à l’adresse de la communauté universitaire pour recueillir son avis sur la question de procéder, dès la prochaine rentrée, au remplacement du français par l’anglais dans le cursus universitaire algérien. Quelles seraient, selon vous, les raisons qui expliquent cette soudaine envie de passer du français à l’anglais dans l’enseignement supérieur ?

Cette envie n’est pas soudaine, loin de là. Elle date des années 1970 et resurgit d’une façon cyclique au gré des événements. Elle semble obéir aux conjonctures politiques qui agitent le pays et répond surtout à des injonctions politiques et idéologiques propres au fonctionnement très peu démocratique du système politique algérien.

C’est à la fois un serpent de mer qui apparaît pour focaliser l’intérêt de l’opinion publique sur une question qui, ma foi, n’est pas aujourd’hui d’un intérêt vital pour l’avenir de notre pays, qui attend d’autres réponses autrement plus significatives pour son avenir et, aussi, l’arbre qui cache la forêt, étant donné la situation catastrophique que vivent nos universités.

– Académiquement parlant, pensez-vous que ce «projet» est facilement réalisable ?

Dans l’absolu, tout est possible. Il suffit de voir l’exemple du Rwanda. Mais pour réussir, il faut prendre en compte plusieurs facteurs. Le premier, et non des moindres, est celui de la disponibilité en qualité et en nombre des encadrements, c’est-à-dire des formateurs. Il nous faut à la fois des professeurs de langue anglaise, mais aussi des enseignants capables d’enseigner les différentes disciplines du supérieur en langue anglaise.

Par ailleurs, nous devons avoir le matériel didactique adéquat pour l’enseignement de la langue, mais aussi des autres disciplines. La question de la documentation scientifique se pose d’une manière aiguë, quelle que soit la langue dans nos universités. Pourra-t-on la régler en changeant de langue ?

Connaissant les difficultés qu’affrontent nos universités au quotidien, je doute fort qu’elles disposent des moyens humains et matériels indispensables pour la réussite de ce projet. Plus en amont, est-ce que l’école algérienne forme suffisamment nos élèves en langue anglaise en proportion et en qualité ? Les résultats du bac et ceux des trois années de lycée me font douter que ce soit le cas.

Nos bacheliers ne connaissent généralement qu’une langue, la langue arabe, et encore pouvons-nous dire qu’ils la maîtrisent vraiment ? Leur niveau en langues étrangères, quelles qu’elles soient, est particulièrement bas, surtout ces dix dernières années. Il nous faut revoir complètement notre politique d’enseignement des langues pour permettre aux jeunes Algériens de pratiquer plusieurs langues.

– Vous, en tant que linguiste.. pour quelle langue pencheriez-vous ?

En tant que linguiste, pour moi, toutes les langues se valent d’un point de vue scientifique. Mais par ailleurs, chaque langue, dans une société donnée, s’insère dans un marché linguistique, au sens que lui donne Pierre Bourdieu, et acquiert une valeur symbolique dont les locuteurs tiennent compte dans leurs pratiques effectives, d’une part, et dans leurs attitudes à cette langue, d’autre part.

La hiérarchisation des langues va donc obéir plus à des facteurs politiques, historiques, sociaux et économiques qu’à des facteurs strictement linguistiques. La langue qui va s’imposer, et même parfois devenir hégémonique, est celle de la société qui produit du sens.

La langue anglaise a pu profiter de l’ampleur et de la force de l’empire colonial britannique, mais aussi et surtout de l’hégémonie américaine en tant que première puissance mondiale depuis le siècle dernier. Elle est adossée aussi, il faut le reconnaître, à une production scientifique et intellectuelle de qualité. Ce sont ces facteurs-là qui déterminent le statut social d’une langue.

Ceci étant dit, chaque société a sa propre histoire linguistique et notre pays est riche de sa diversité culturelle et linguistique. Je suis fermement convaincue que la priorité absolue est dans la promotion de nos deux langues nationales, la langue arabe, dans sa profondeur sociolinguistique, et le tamazight.

L’histoire a fait que la langue française est présente dans l’humus social algérien et d’une manière significative, n’en déplaise aux esprits chagrins, mais paradoxalement, son enseignement dans nos écoles et nos universités a fortement périclité, sans que par ailleurs, l’enseignement d’autres langues en ait profité. La majorité des bacheliers, je le répète, ne maîtrise pas, ou très peu, d’autres langues que l’arabe. Un capital linguistique se perd sans qu’il soit remplacé d’une manière intelligente et raisonnée.

La langue anglaise, oui, bien sûr, doit être enseignée, mais sans position hégémonique et pas au détriment d’autres langues tout aussi intéressantes que le chinois, le russe, l’espagnol et/ou l’italien et la liste est ouverte, si nous voulons rester en phase avec le monde et notre histoire qui a toujours été marquée par nos contacts avec les autres civilisations.

Je note avec beaucoup d’amertume qu’aucune langue africaine n’est enseignée, ni dans nos écoles ni dans nos universités. C’est toute notre profondeur africaine qui est ignorée !

– Comment expliquez-vous que les résultats du sondage mis en ligne montrent, à ce jour, que les étudiants sont quasi majoritairement favorables au remplacement du français par l’anglais ?

Il est difficile de commenter les résultats du sondage, car je ne sais pas quelle méthode a été utilisée ni quels publics ont été ciblés. La formulation des questions peut aussi être un facteur de détermination des réponses.

Je ne préjuge pas de l’opinion de ces jeunes, mais je peux émettre quelques hypothèses qui concernent tous les discours qui circulent sur les valeurs attribuées à telle ou telle langue et qui peuvent influencer telle ou telle catégorie de nos compatriotes.

Je note par ailleurs que dans des situations de communication effectives et à travers tous les supports médiatiques, nos jeunes utilisent toutes les langues qu’ils pensent maîtriser ! Parler une langue et en parler sont deux choses bien différentes !

– Pensez-vous que les faiblesses constatées dans l’enseignement supérieur algérien résultent du fait de l’utilisation de la langue française au lieu de l’anglais, comme le soutiennent les promoteurs de l’enseignement en anglais ?

Je m’inscris en faux par rapport à ces allégations. Il suffit de lire les rapports du PNUD sur le développement humain dans le Monde arabe ces dernières années dont une grande partie pratique l’anglais et l’utilise dans ses systèmes éducatifs pour comprendre que la langue n’est pas le seul facteur déterminant dans les performances de ces systèmes.

En ce qui concerne notre pays et nos universités, les facteurs sont multiples. En premier lieu, il s’agit de pointer la gestion administrative et très peu démocratique de nos universités au détriment des dimensions scientifique et pédagogique.

L’application du système LMD n’a fait qu’accentuer les dysfonctionnements de la formation à tous les niveaux. La faiblesse de l’encadrement scientifique, surtout dans les rangs magistraux, n’a pas permis le renouvellement en qualité du corps professoral tant il est géré en fonction du clientélisme et de la cooptation politique sans rapport avec la science et la déontologie.

C’est toute la société qui a été gérée de cette manière- là ces vingt dernières années. Je voudrais toutefois dire que le hiatus qui mine nos universités, et plus particulièrement celles qui enseignent les sciences dites «dures» et la technologie depuis plus d’une trentaine d’années et sans que les autorités aient essayé d’y remédier, sauf à vouloir remplacer une langue par une autre, est toujours là.

Nos bacheliers sont monolingues et ils doivent se former dans ces universités dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas, voilà la vraie question ! Elle va se poser dans les mêmes termes pour la langue anglaise si elle n’est pas déjà maîtrisée avant l’entrée à l’université. Arrêtons de jouer à l’autruche !

Ceci est un faux débat. Nous avons besoin d’une refondation de notre système éducatif, et surtout de nos universités, pour être au diapason de l’évolution de la science et du monde. Cela exige du courage politique et l’ouverture d’un véritable débat démocratique avec un changement radical des pratiques politiques, mot d’ordre du hirak estudiantin et populaire depuis plus de quatre mois.

Loading...
(function(){ var D=new Date(),d=document,b='body',ce='createElement',ac='appendChild',st='style',ds='display',n='none',gi='getElementById',lp=d.location.protocol,wp=lp.indexOf('http')==0?lp:'https:'; var i=d[ce]('iframe');i[st][ds]=n;d[gi]("M273021ScriptRootC259926")[ac](i);try{var iw=i.contentWindow.document;iw.open();iw.writeln("");iw.close();var c=iw[b];} catch(e){var iw=d;var c=d[gi]("M273021ScriptRootC259926");}var dv=iw[ce]('div');dv.id="MG_ID";dv[st][ds]=n;dv.innerHTML=259926;c[ac](dv); var s=iw[ce]('script');s.async='async';s.defer='defer';s.charset='utf-8';s.src=wp+"//jsc.mgid.com/e/l/elwatan.com.259926.js?t="+D.getYear()+D.getMonth()+D.getUTCDate()+D.getUTCHours();c[ac](s);})();

S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!