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lundi, 20 mai, 2019
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Diversion n’est pas transition

15 mai 2019 à 0 h 14 min

L’Algérie vit des événements sans précédent dans son histoire post-indépendance.

Depuis des semaines, la rue n’a de cesse de réclamer l’amorce d’un véritable processus de transition démocratique, alors que le chef d’état-major de l’armée, dans un supposé souci de respect de la légalité constitutionnelle, s’obstine à convaincre le pays qu’un changement politique en profondeur est possible avec le maintien des hauts dignitaires du régime et des hommes-clés du système.

Quel pied de nez à la démocratie et à la nation entière ! Après toutes ces semaines de mobilisation intense, qui ont drainé dans leur sillage des foules immenses à travers le pays, le constat s’impose que chaque concession, chaque pas fait dans le sens des revendications populaires, est un trophée de haute lutte.

Une lutte pacifique mais déterminée qui n’a guère faibli depuis le 22 février 2019, date de la naissance du mouvement citoyen de contestation du régime en place. Combien a-t-il fallu de semaines et de jours de manifestations, de rassemblements et de marches pour que Bouteflika soit enfin poussé à la démission ?

Combien en a t-il fallu pour qu’enfin un des trois B, en l’occurrence Belaïz, soit contraint à la démission ? Combien de semaines et de jours de mobilisation populaire faudra-t-il encore pour que le prochain B et le suivant tombent de leur piédestal ? Seule une mobilisation sans faille réussira à pousser le pouvoir dans ses derniers retranchements.

Manifestement, le système est tenace au-delà de toute limite. Il n’a rien cédé par lui-même, tout lui a été arraché. Et il ne faut surtout pas penser que la démission du président du Conseil constitutionnel l’aura mis en mauvaise posture.

Certes, il s’agit d’un des maillons forts du régime Bouteflika qui s’en est allé, mais le départ de Belaïz ne fissure en rien le système qui demeure monolithique et encore solide sur ses assises. Sa fragilisation devra se mesurer à l’aune de la mise au rebut de l’histoire de tout ceux qui ont fait les beaux jours de ce système et utilisé l’arrogance envers le peuple, comme le fit avec un art consommé l’ex-Premier ministre, Ahmed Ouyahia.

Il est impensable que des personnages de cet acabit se croient encore un destin national sous les lambris de la République, après leur œuvre de sape dans les arcanes du pouvoir. L’histoire saura rattraper ces tristes personnages pour les accabler et les juger. Les peuples ont la mémoire longue.

L’Etat est en apesanteur institutionnelle. Le peuple rejette tous ses symboles qui en ont terni l’image et réduit son prestige à néant. Peut-on imaginer plus grand camouflet infligé au gouvernement Bedoui que de voir ses ministres chassés par les populations des localités où ils se rendent en visite officielle ?

Ce gouvernement et son corps de ministres indésirables, expression d’un pouvoir exécutif en décalage avec les intérêts de la collectivité nationale, a perdu toute crédibilité aux yeux du peuple. Il est des moments dans la vie des nations où la fracture entre gouvernants et gouvernés est telle qu’aucun compromis n’est possible.

Assurément, l’Etat connait une crise institutionnelle avancée du fait d’un Parlement perverti dont l’action délétère sur la vie de la nation a ébranlé la conscience collective. Expression du pouvoir législatif, ni l’Assemblée populaire nationale ni le Sénat n’ont fait office de caisse de résonance de la voix du peuple.

Bien au contraire, symboles par excellence d’un pouvoir anti-républicain, ils en ont été l’étouffoir. Prononcer leur dissolution s’avère une œuvre de salubrité publique. Pourtant, les deux chambres du Parlement et leur composante partisane inféodée au régime continuent de détonner dans le climat actuel de contestation populaire.

La démission du président du Conseil constitutionnel, annoncée à grand renfort médiatique, est un non événement. Ce qui passerait pour une concession du pouvoir n’est en réalité qu’un leurre qui ne réduit en rien la teneur des revendications inhérentes au mouvement citoyen.

En effet, l’ensemble des membres du Conseil constitutionnel sont disqualifiés pour déni de droit, et en premier chef le successeur de Belaïz qui en fait partie depuis plusieurs années.

Au-delà des personnes, la réforme du Conseil constitutionnel devra toucher les conditions de désignation de ses membres, les modalités de son fonctionnement et consacrer les garanties de son indépendance dans la prise de décision. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres.

A la différence du Parlement, qui ne figure pas dans l’agenda politique du chef d’état-major, la justice a été libérée de ses entraves pour s’ériger en justice de plein-exercice.

Il a suffi d’une exhortation au ton martial pour que les magistrats recouvrent ipso facto leurs pleines prérogatives et remettent à l’ordre du jour les dossiers lourds de la corruption et de la dilapidation des deniers publics. Où était passée la Constitution à l’époque des faits, sachant qu’elle consacre dans ses dispositions le principe de l’indépendance du pouvoir judiciaire ? N’est-ce pas là la preuve évidente que le pays vit une crise politique doublée d’une crise constitutionnelle ?

Les pouvoirs et contre-pouvoirs prévus par la loi fondamentale n’ont à aucun moment joué leur rôle. Dans un Etat de droit, la justice obéit aux lois et non aux ordres. Dès lors, étant un des facteurs majeurs de la crise politique actuelle, la Constitution ne peut à fortiori en être le cadre de la solution, comme l’affirme le chef d’état-major de l’armée. D’ailleurs, ce dernier est mis devant ses propres contradictions.

Toutes les institutions de pouvoir d’ordre constitutionnel auxquelles il se réfère ne sont pas en mesure d’exister par elles-mêmes et ont, de ce fait, besoin d’une autorité tutélaire.

En la circonstance, c’est le chef de l’armée qui en assume le rôle par le truchement d’injonctions et autres instructions. C’est dans l’infantilisation des institutions que se situe la nature intrinsèque du système. C’est pourquoi, le processus de transition démocratique doit obéir à une démarche en rupture totale avec les institutions qui ont nourri et entretenu ce système.

La transition par voie constitutionnelle n’est pas possible. La Constitution Bouteflika est un héritage encombrant que le peuple renie complètement. Il y aura toujours des références dans les principes intangibles de Novembre.

Ils priment sur tout et transcendent les époques. Le peuple veut être acteur de sa propre Histoire. Il veut être au cœur de la transition démocratique. Dans cette perspective, l’armée doit céder au peuple et le système céder à l’armée, faute de quoi, le peuple aura encore et encore du ressort sans jamais plier.

Jusqu’à présent, force est de constater qu’il existe un immense écart entre le discours officiel et la réalité des faits. D’un côté, le chef d’état-major déclare que «toutes les perspectives possibles restent ouvertes afin de surpasser les difficultés et trouver une solution à la crise dans les meilleurs délais», que «protéger le peuple est une décision irréversible quelles que soient les circonstances», mais de l’autre côté, rien ne vient confirmer ces déclarations dans les faits.

Les mesures prises ne portent nullement atteinte à l’intégrité du système, sinon à mettre le peuple en confiance jusqu’à la tenue des élections présidentielles du 4 juillet prochain. Le mouvement de mobilisation populaire serait en quelque sorte amené à lâcher la proie pour l’ombre.

On a du mal à imaginer que le haut commandement de l’armée puisse à ce point mésestimer la vigilance collective. Casser le mouvement, l’infiltrer et le diviser par tous les stratagèmes possibles est sans doute la préoccupation majeure des officines spécialisées du pouvoir.

Que faut-il entendre par cette déclaration du chef de l’armée : «Toutes les perspectives possibles restent ouvertes…» ? Elle semblerait signifier que si la mobilisation citoyenne persiste, il faudra bien se soumettre à la volonté populaire et envisager les véritables solutions de sortie de crise.

Mais en amont, tout est fait pour affaiblir la contestation et miser sur son extinction ou tout au plus une contestation résiduelle, avec le mois sacré de Ramadhan, les vacances universitaires et les congés d’été, et ce, sans compter les intimidations policières, les interpellations sélectives et les humiliations dans les commissariats, surtout en direction des étudiants qui ont pris la tête de la contestation. Un symbole fort à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Tahar Djaout ne disait-il pas : «Tout pays n’aura que le visage que sa jeunesse aura décidé de lui donner.»

Les calculs machiavéliques et la répression sur fond d’intrigues au sommet viendront-ils à bout de la mobilisation populaire ? Les tenants du pouvoir sont dans l’expectative. Entre-temps, le décret portant convocation du corps électoral a été publié au Journal officiel, tandis que des candidats potentiels à la présidentielle ont déposé leur lettre d’intention au ministère de l’Intérieur et retiré les formulaires de collecte des signatures.

En contrepoint, magistrats, administrateurs et élus locaux refusent de s’impliquer dans les opérations électorales, tandis que le peuple prévoit de bouder les urnes, ce qui compromet d’avance la présidentielle.

De surcroît, tout ce que le pouvoir compte prendre comme initiatives en vue du règlement de la crise politique est condamné à l’échec, du moment où les partis de l’opposition (et non ceux qui se prétendent comme tels) refusent de cautionner l’intérim de Bensalah en qualité de chef de l’Etat. C’est la quadrature du cercle, conséquence logique d’un processus de transition vicié.

Fondamentalement, rien n’a changé dans l’échiquier politique. La haute hiérarchie militaire reste sourde aux cris de la rue, mais entend parfaitement le feulement des vestes qui se retournent et les chuchotements des conspirateurs.

Faut-il recourir à un «Manifeste du peuple algérien» empreint de la force d’âme de Ferhat Abbès, pour que les tenants du pouvoir saisissent le message de la rue et les aspirations profondes qui font vibrer l’âme du peuple ?

Sont-ils étrangers à leur propre pays ? Est-ce la même Algérie que nous aimons ? Ou celle que les uns aiment pour ce qu’ils lui soustraient abusivement et celle que nous aimons d’un amour exclusif et sans contrepartie ?

Les changements opérés ces derniers jours à la tête de certaines institutions et entreprises, comme le wali d’Alger ou le PDG de Sonatrach, ne semblent que manœuvres de diversion pour absorber la colère populaire. Au fond, ces départs ne sont-ils pas libérateurs pour ceux qui les subissent ? N’ont-ils pas été sciemment éloignés afin de ne pas avoir à rendre des comptes ? Dans la confusion actuelle, ces limogeages ressemblent plutôt à un quitus qui ne dit pas son nom.

Comme pour le cinquième mandat de Bouteflika où les tenants du système n’ont pas su anticiper le soulèvement citoyen du 22 février, l’élection présidentielle du 4 juillet est un pari perdu d’avance.

Ce scrutin, qui apparait comme l’ultime fuite en avant du régime, son dernier coup de dés, se traduira à n’en pas douter par un boycott national du côté des électeurs comme de celui des organisateurs. Par son entêtement à ignorer les réalités, le pouvoir est en train d’aggraver la crise dont il ne sait sur quoi elle peut déboucher. Plus tôt il se rendra à l’évidence et mieux ce sera pour le pays et pour la nation.

C’est une révolution pacifique aux conséquences inéluctables. Le peuple attend un signe fort du pouvoir qui signifierait que rien ne sera plus comme avant. Et pourquoi pas la mise en place d’un Haut conseil de la transition composé à titre d’exemple de Bouchachi Mustapha, Sofiane Djillali, Zoubida Assoul et Karima Bourayou, figures irréprochables de l’opposition maintes fois plébiscitées par le peuple.

La parité hommes femmes n’y est pas pour déplaire, sachant que la gente féminine a pris une part active dans la mobilisation populaire. La présence en force des femmes dans les cortèges l’atteste s’il en est besoin. Les représentants des partis politiques et des syndicats qui cristallisent les valeurs démocratiques feraient partie de l’Assemblée constituante, à côté de juristes émérites, de magistrats et de militants des droits de l’homme.

Par un de ces hasards de l’Histoire, il se trouve que le peuple soudanais à l’instar du peuple algérien conteste depuis des mois ses dirigeants ainsi que le système néfaste qu’ils ont institué pour pérenniser les intérêts de classe et de caste. S’il n’existe pas une identité absolue entre les deux systèmes, ceux-ci partagent cependant nombre de similitudes.

Dans un pays comme dans l’autre, les institutions sont dévoyées, rongées par la corruption, les passe-droits, le clientélisme et se trouvent complètement discréditées dans l’esprit du peuple. Les partis politiques en nombre pléthorique ne sont pour la plupart qu’affidés au service du parti au pouvoir. La haute hiérarchie militaire régente la vie politique de la nation entière.

Malgré le verdict sans appel du peuple, le pouvoir au Soudan comme en Algérie fait de la résistance, à la seule différence qu’il n’y a pas parité des méthodes d’intervention des forces de sécurité. Le Soudan compte plus de cent morts depuis le déclenchement du soulèvement populaire. Il est heureux qu’en Algérie la répression n’ait pas pris cette dimension.

Il reste que dans les deux pays, ni la mobilisation populaire ne faiblit ni les concessions trompeuses du pouvoir ne sont favorablement accueillies. La comparaison s’arrête là.

Le capital sympathie dont a bénéficié le chef d’état-majeur de l’armée suite à ses déclarations en faveur des aspirations du peuple, s’est considérablement érodé. Des slogans très critiques à son égard, voire franchement frondeurs, ont été l’élément caractéristique de la rituelle manifestation des étudiants chaque mardi de la semaine.

Le chef de l’armée est au point de convergence de toutes les attentes du peuple qui, invariablement et sans trêve, réclame la rupture avec tous les symboles du système aux fins d’amorcer un processus de transition politique à la faveur duquel il pourra rebâtir le projet national sur de nouveaux fondements.

Ce nouveau vendredi de mobilisation populaire, ce 13e souffle de la contestation, va-t-il ouvrir des perspectives pour une sortie de crise ou faut-il s’attendre encore à ce double jeu qui consiste en un pas vers le peuple, deux pas en arrière ? Les jours à venir le diront et diront aussi s’il faut se contenter uniquement des marches ou monter en puissance.

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