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Kennouche Tayeb. Sociologue

De nos rues est montée la seconde voix de la liberté

13 mars 2019 à 10 h 00 min

«Il n’y a rien de plus absurde que d’attribuer aux Grecs une certaine culture autochtone, ils ont, au contraire, assimilé la culture vivante de tous les autres peuples, et s’ils sont allés aussi loin, c’est parce qu’ils ont su ramasser pour  lancer plus loin le javelot, que quelques autres peuples avaient laissé gisant». F. Nietzsche

Absolument rien ne peut se faire contre le temps. Il nous a donc bien fallu de la patience pour que notre société, enfin, nous revienne de loin, de si loin, un 22 février 2019. Une date que beaucoup de celles et de ceux qui conservent encore à fleur de mémoire le 11 Décembre 1960 pourraient trouver significative. Le 22 n’est-il pas le double de 11 ? C’est vrai que durant sa longue éclipse, nous avons fini par oublier que Dieu, pour protéger l’homme du désespoir, a donné à l’espoir une sœur qui s’appelle l’espérance. Voilà pourquoi, aujourd’hui, notre société nous est revenue avec sa parole d’antan, retrouvée si belle, si frondeuse et si taquine que de partout, tous se sont levés pour l’accueillir.

Par un heureux paradoxe, ce sont les jeunes qui n’ont pas eu besoin de beaucoup de temps pour comprendre que les jeux étaient faits. Très vite, ils ont réalisé que le vainqueur, chez nous, sera chaque fois celui qui, dès 1962, a pris soin de tout manigancer pour ne jamais perdre les élections. C’est, en effet, de cette façon que fut alors dépossédé le peuple de sa parole, car le pouvoir de la parole est justement de permettre de s’opposer à la parole du pouvoir.

Cependant, la fonction de la parole ne se limite pas au fait de parler. Elle nous permet aussi d’écouter. Mais comment écouter un peuple, quand ce sont les appareils politiques qui sont chargés de lui parler de…lui ? Voilà pourquoi les jeunes, en particulier, se sont toujours désintéressés de la politique qui les frustre par un discours qui établit un rapport archaïque avec la parole. Un discours qui ne parle que pour faire taire celui a qui il est adressé, car il n’a pas pour souci de l’écouter.

C’est par la parole libérée que les jeunes sont sortis d’où personne ne les attendait. De partout, ils se sont remis debout pour battre le pavé, pour marcher, joyeux et pacifiques sur l’asphalte, la terre battue, la boue, la gadoue. De partout, ils se sont levés comme une seule femme et comme un seul homme pour donner de la voix et tendre la main pour aider à se relever tous ceux qui, dans la marge, ou assis sur le bas-côté, regardaient avec désespérance, la vie se passer ailleurs que chez eux.

Ainsi, ils furent des centaines, puis des milliers, puis encore des millions pour devenir le peuple qui se met en marche pour reconquérir, sur sa propre terre, l’histoire plusieurs fois millénaires de ses aînés révolutionnaires. Les jeunes sont debout. Ils marchent parce qu’ils ont décidé de ne plus jamais accepter de se faire accuser par le pouvoir d’être en intelligence avec l’éternel ennemi.

Un pouvoir qui se dépense, sans cesse, à vouloir trouver derrière les événements qui lui échappent une main étrangère. Cette main, en effet, n’est pas derrière le pouvoir. Elle est avec lui. Et pour le maintenir à flot, elle lui écrit, depuis qu’il est muet, les lettres interminables qu’il ne manque pas de nous adresser. Son but c’est de continuer de durer, de se «bunkeriser». Même charançonné et vermoulu, il cherche, quand même à se perpétuer, à l’infini. Cette humiliante sensation d’infinitude est devenue si effrayante pour le peuple qui, patiemment espérerait voir un jour une autre aube se lever sur son destin.

Depuis cette date du 22 février 2019, nous faisons mieux que marcher. A chaque vendredi, nous nous accordons le suprême bonheur de nous faire inviter pour partager avec les jeunes la rue qui nous a si longtemps manqué. Cet espace duquel nous avons été chassés. Aujourd’hui, les jeunes l’ont déverrouillé pour nous tous. C’est avec bravoure et intelligence qu’ils l’ont arraché des mains d’un pouvoir qui vient ainsi de perdre le contrôle tatillon qu’il a exercé sans partage sur ce territoire éminemment politique.

La rue, enfin, nous appartient. Plus que tout autre lieu, la rue est un espace de visibilité par excellence. C’est parce que notre société vient de se débarrasser de cette sorte de voile qu’on lui a fait porter que désormais la rue reconquise se donne à voir comme la vitrine de villes conviviales, attractives, inclusives et créatives.

Durant ces marches, la rue fut utilisée à la manière d’un vaste théâtre, où par la mise en scène publique de la parole, l’affrontement avec les agents de l’ordre fut à chaque fois évité. Elle est devenue l’agora qui, depuis longtemps a fait défaut à nos cités, qui ont vite fait de s’approprier la parole pour la faire partager et la rendre collective. Dans la polyphonie discursive des innombrables slogans où se confondent la colère, l’humour et l’espoir, tous les jeunes dans une grande fraternité semblent avoir voulu tout dire. Tous se sont affranchis de leur «houma» pour élire dans le nombre leur domicile. Désormais, depuis qu’ils ont gagné la ville, ils se sentent appartenir à toutes ces rues, où ils entendent être des citoyens

Il y a l’émeutier un peu vieilli qui sent encore le brûlé des pneus enflammés. Il y a aussi le croyant parfumé au «mesk», dont la foi fut maintes fois abusée. Plus visible, encore, le jeune au jean élégamment déchiré et aux cheveux kératinés. Et plus chansonnier que tous les autres, le supporter, avec son jogging et son instrument de musique qui dévoile sa maturité politique acquise depuis longtemps, dans les stades de football. Mais tout autour d’eux des grand-mères encore alertes, qui entonnent à tue-tête des chants patriotiques de la guerre d’indépendance. De jeunes dames, superbement, drapées dans des haïks en soie.

De jeunes filles belles et souriantes portant rubans, écharpes, casquettes, tee shirts, bracelets aux couleurs nationales. Et sur les joues creuses de beaucoup d’hommes âgés, des larmes, comme des perles d’argent, scintillaient au soleil. Même voûtés, ils étaient là, bien présents dans l’éloquence de leur mutisme. De cette volonté d’être ensemble dans la lutte, se dégage un fort sentiment d’amour de l’autre et de soi, qui semble être en mesure de nous guérir d’un désamour que nous avons porté contagieux en nous et que nous avons cru incurable. En fait, les jeunes ne sont pas sortis pour chahuter. Ils ont investi la rue pour venger toutes les jeunesses que le pouvoir a saccagées.

La rue vient ainsi de donner à la sociologie une grande leçon de société, où par leur praxis, les jeunes ne sauraient plus être réductibles à une simple catégorie démographique. En effet, ils nous donnent à observer une société que nous n’avons pas su voir. Une société qui est la leur, où le civisme et l’entraide constituent la pierre angulaire. Leur société n’a rien de virtuel, même si dans leur grande majorité les jeunes militent dans le Facebook qui est le plus grand des partis. Leur société est à l’image des nombreuses associations dont ils sont membres actifs surtout durant le mois de Ramadhan.

Est-ce grâce à cette magie de la rue que les étudiants, jusqu’alors invisibles, se sont débarrassés de tant d’années de dépolitisation acharnée ? Ont-ils trouvé sur les réseaux sociaux le ressort nécessaire qui leur a donné une forte impulsion pour passer par-dessus les clôtures qui les ont, longtemps, maintenus isolés, à l’intérieur de leur université, comme dans une enclave où le temps se serait arrêté ? Dans quelle force ont-ils puisé l’acharnement avec lequel ils ont fini par labourer les rues de la ville pour semer la détermination de voir leur voix triompher d’un pouvoir occupé à briser leurs rêves ?

Le jour où ils sont décidé d’aller, collectivement, à la rencontre de leur société, la rue est devenue un livre, où de leurs pas résolus ils ont ouvert des pages pour consigner la parole enfin retrouvée. Loin de leurs salles de TD et de leurs amphis, toutes ces étudiantes et tous ces étudiants avaient, dans la créativité espiègle de leurs slogans, l’air d’avoir du génie rarement exprimé dans leurs copies. Assurément il ne saurait y avoir de génie sans liberté .

Malheur à une société dont la jeunesse estudiantine ne se donne pas l’audace de faire trembler le monde par ses rêves de tolérance, de paix et de progrès. Mais malheur, aussi, à une société dont les jeunes s’agenouillent ou s’humilient devant l’inflexibilité toujours pathétique d’un souverain. Quel prix aura alors à payer la société si d’aventure le pouvoir prolonge sa surdité pour ne pas entendre derrière tout ce «chahut joyeux» la prophétie de la jeunesse algérienne ?

Cependant, parce que très sédentaires ou transitoires, les étudiants sont principalement les auteurs de mouvements fugaces qui, très souvent, sont frappés d’impuissance ou de fragilité dès l’instant où rarement ils s’articulent ou se connectent sur d’autres forces sociales capables de les traduire en de véritables projets de société. Au-delà de toutes les belles et profondes émotions que ce «hirak», ce mouvement, a pu générer aux uns et aux autres, il reste que cette jeunesse, qui vient de se donner un autre mode d’être, pose à sa façon la problématique de la responsabilité historique à tout un chacun.

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