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Parution. Une histoire du Comedor, par Rachid Sidi Boumedine

Un fantôme dans la ville

30 juin 2018 à 4 h 44 min

Si vous voulez comprendre pourquoi l’on passe des heures dans les embouteillages à Alger, pourquoi le quotidien est y si difficile – exaspérant, chronophage, psychogène –,

pourquoi la laideur s’est imposée dans une ville réputée par sa beauté depuis sa création, pourquoi l’irrationalité a pris le dessus sur tout agencement, au point qu’un alignement de maisons sur une rue soit un miracle, pourquoi la spéculation foncière et immobilière est devenue une hydre à cent têtes, dont la présente actualité nous fait découvrir l’une d’entre elles à travers les tribulations ténébreuses d’un boucher devenu prince de la promotion immobilière, alors vous devez lire l’ouvrage du sociologue urbain et urbaniste, Rachid Sidi Boumedine, intitulé Le Comedor, une aventure humaine et intellectuelle*.

Au demeurant, ce qu’il y relate démontre et analyse vaut pour l’ensemble des villes d’Algérie, des plus grandes aux plus petites, et porte un enseignement précis et hélas désespérant sur les méthodes de gouvernance et de management territorial dans notre pays.

Mais qu’est-ce que le Comedor ? Voulu par le président Houari Boumediène, l’acronyme désigne le Comité permanent d’études, de développement, d’organisation et d’aménagement de l’agglomération d’Alger créé en 1968 et placé sous l’autorité directe de la Présidence.

Le Comité était présidé par le secrétaire général de la Présidence et avait comme vice-président le ministre des Travaux publics et de la Construction.

Il comprenait les représentants de tous les ministères, un représentant du Parti, alors unique, le directeur du plan et des études économiques, le directeur du génie militaire, le préfet d’Alger, les élus du département et de la commune et des responsables de divers organismes, dont un représentant de la commission nationale des monuments et sites. Par son positionnement dans la hiérarchie de l’Etat et sa composition, le Comedor disposait d’une autorité que même un ministre pouvait difficilement contester.

Assez vite, il est devenu un obstacle aux amateurs de Main basse sur la ville, pour reprendre le titre de ce film italien qui aurait pu être tourné à Alger.

En 1977, soit une année avant le décès du président Boumediene, le Comedor a été transféré au ministère de l’Habitat, qui s’est alors chargé de le «dissoudre», comme on dissout un squelette dans de l’acide, puisqu’apparemment, comme le signale Rachid Sidi Boumedine, il ne l’a pas été de manière légale.

Cet organisme serait donc encore aujourd’hui un fantôme administratif hantant l’arsenal légal de la République !

L’auteur nous relate la naissance et l’évolution de cet organisme météore, ainsi que son action en matière d’urbanisme.

Son essai se laisse lire avec aisance, tant les développements instructifs sont accompagnés de notes personnelles et d’anecdotes révélatrices. S’il défend avec arguments et talent le bilan du Comedor dont il a été un acteur important, Rachid Sidi Boumedine ne se prive pas d’en relever les faiblesses ou d’apporter des critiques que, sans doute, le recul lui permet.

Il revient notamment sur le POG, le Plan d’orientation générale, conçu par le Comedor et qui vient nous prouver que la capitale du pays n’a jamais été une ville sans urbanisme, comme on l’affirme souvent, mais une ville que l’on a privée de son plan d’urbanisme.

En effet, non seulement l’organisme a été balayé, mais tous ses travaux, souvent énormes, ont été détruits ou jetés aux oubliettes.

Dans sa post-face, l’architecte Karim Boukhenfouf affirme : «Le récit de la disparition brutale du Comedor est édifiant. Il conduit à s’interroger sur les motivations de cette dissolution. (…)

Mais il est plus important de s’interroger sur la facilité avec laquelle un travail aussi rigoureux et important a pu être abandonné. (…) Cet ouvrage rappelle opportunément comment la compilation de ces travaux a été dispersée avant de disparaître.»

L’ouvrage peut se lire en pleurant tout en rêvant à ce qu’Alger aurait pu devenir, ne serait-ce qu’avec la Cité gouvernementale et la Cité des affaires confiées à Oscar Niemeyer dès 1970 et qui ne sont qu’un aspect de la projection rationnelle et grandiose de la capitale en tant que métropole d’envergure au moins méditerranéenne.

Il aurait pu s’intituler : «Imaginez ce que serait Alger si ce que raconte ce livre ne s’était pas produit.»

Mais son auteur ne l’a pas écrit avec désespoir. Il nous fournit à travers cette histoire, certes triste, tous les éléments d’un urbanisme efficient, capable de lier les ambitions aux méthodes et le rêve à la réalité. Sa dédicace où figure un «Yes we can» le proclame superbement.

 

Monsieur urbanisme & co

On entend souvent parler d’Ahmed Béjaoui en tant que «Monsieur Cinéma». Il y a toujours une part d’exagération dans ce genre de titres si on les prend de manière absolue car, dans chaque discipline, il existe d’autres compétences qui détiennent un savoir ou un savoir-faire. Cette réserve établie, on peut aisément attribuer un «Monsieur Urbanisme» à Rachid Sidi Boumedine du fait de son expérience et de ses contributions. Et sans doute personne ne pourrait contester son autorité en la matière pour ce qui concerne l’Algérie.

Ses études scientifiques et techniques l’ont d’abord mené à enseigner à l’Ecole nationale polytechnique, avant de devenir ingénieur chargé de la direction d’usines à l’EGA, l’ancêtre de Sonelgaz. Parallèlement, il poursuit de nouvelles études qui le mènent à un doctorat de 3e cycle en sociologie. Et c’est vers la sociologie urbaine qu’il se tourne, travaillant dans ce cadre à l’ex-ETAU (bureau central d’architecture et d’urbanisme) puis au Comedor, objet de son dernier ouvrage, présenté ici.

Il y lance l’étude sociologique de La Casbah pour devenir un peu plus tard responsable des études du Plan d’Alger (POG) adopté par ordonnance présidentielle. Concepteur et responsable de l’Atelier Casbah, il prépare, signe et gère la convention avec l’Unesco, prémice au classement de ce site au patrimoine mondial.

Il devient ensuite directeur général de l’Inerba (Institut national de recherches du bâtiment) et poursuit toujours ses enseignements à l’université. Lors de la parenthèse du Gouvernorat du Grand-Alger (1997-2000), il est chargé de la création d’Urbanis, agence d’urbanisme de cette institution territoriale éphémère.

Lâché par l’administration, il devient consultant auprès de bureaux publics et privés en Algérie et, à l’échelle internationale, l’Unesco lui confie des travaux portant sur dix pays sahariens, puis dix pays méditerranéens. L’Etat le rappelle pour mettre sur pied l’Etablissement public de la ville nouvelle de Boughzoul.

Il lance les premières études et opérations de ce projet stratégique dont il est «débarqué» rapidement. Ce sera son dernier poste de responsabilité qui l’amène à retourner à la recherche (Cread) et à la consultation, mais surtout à l’écriture et à la publication.

Et là, il étale toute l’ampleur et la profondeur de ses connaissances et de son expérience en urbanisme : L’urbanisme en Algérie : échec des instruments ou instruments de l’échec (Alternatives urbaines, 2013) ; présentation de la réédition de l’ouvrage de J. Pelletier, Alger 1955, essai de géographie sociale (Apic, 2015) ; Bétonvilles contre bidonvilles, cent ans de bidonvilles à Alger (Apic, 2016).

Ceci sans compter de nombreuses contributions dans des revues, des conférences, etc. Mais, au-delà de l’urbanisme, l’écriture va révéler un auteur aux centres d’intérêt multiples.

Il signe ainsi une remarquable autobiographie, Yaouled, parcours d’un indigène (Apic, 2013), aussi instructive qu’émouvante. On lui doit aussi un étonnant Cuisines traditionnelles d’Algérie : un art de vivre (Chihab, 2015), où il retourne les marmites pour révéler la société algérienne, ses valeurs et ses mœurs.

Ce faisant, il montre qu’en plus de sa spécialité, il est un intellectuel au sens large du terme, attaché à la maxime de Térence : «Rien de ce qui est humain ne m’est étranger».

Et je me dois de dire, par honnêteté envers les lecteurs et déférence au maître, qu’il a été l’un de mes enseignants les plus marquants.

 

*«Le Comedor, une aventure humaine et intellectuelle» par Rachid Sidi Boumedine. Préface de M. Larbi Merhoum. Ed. Alternatives urbaines, Alger, 2018. 240 p.

 

 

 

 

 

 


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