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mercredi, 14 novembre, 2018
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Trois décennies de théâtre fixées par le réalisateur Ali Aïssaoui.

Planches en cassettes

05 avril 2014 à 10 h 00 min

Deux Ali ont constitué l’essentiel de la mémoire du théâtre algérien par l’image : Hefied, depuis 1962 par la photo, et Aïssaoui depuis trois décennies, par l’image animée. Ces deux fonds sont d’une valeur inestimable sachant que le théâtre est un art de l’éphémère et qu’il est impossible de restituer fidèlement la réalité d’un spectacle sur la seule base de l’écrit. Quel sera le sort de cette mémoire en images ?

La question se pose avec acuité puisque le réalisateur Aïssaoui (Aïssaoui-Zitoun à l’état civil), atteint par la limite d’âge, part en juillet prochain à la retraite. Car si Hefied est propriétaire de ses clichés et que le devenir de son patrimoine est d’une certaine manière assuré, qu’en sera-t-il de celui constitué par Aïssaoui après son départ de l’ENTV ? Omar Fetmouche, directeur du théâtre de Béjaïa, après une visite à la station régionale de Constantine, assure que le stock filmique en question est un véritable trésor. Ce sont 1200 cassettes vidéo de durées allant de 30 à 120 mn. Les rushes exploités ont donné lieu à près de 200 émissions, dont la fameuse «Fada’ate el Masrah» (Espaces du Théâtre) avec 40 pièces enregistrées. Cependant, la part la plus importante des images n’a jamais été exploitée, non par absence de valeur documentaire mais parce que leurs contenus ne correspondaient pas aux thèmes des émissions.

Les universitaires participant au récent colloque du CRASC à Oran sur l’œuvre de Alloula ont émis une recommandation pour que ce patrimoine soit mis à la disposition de la recherche. Par ailleurs, d’aucuns estiment que, numérisée, une copie de ce fonds pourrait être également, sous certaines conditions, mise à la disposition de l’ISMAS (Institut supérieur des métiers des arts du spectacle) et des théâtres publics pour une exploitation pédagogique et culturelle. Seront-ils entendus ?

Rencontré, Aïssaoui nous raconte l’histoire de ce patrimoine dont la constitution se confond avec trente années de sa vie de cinéaste. A l’origine, Ali est comédien de théâtre. Il a été sociétaire du fameux GAC de Constantine, une des troupes d’avant-garde du théâtre amateur des années 70’. Remarqué, il se voit confier en 1977 le premier rôle de La ligne d’arrivée, premier téléfilm de Habib Foughali. Il se lie avec le monde du 7e  art. Parallèlement à ses études en… sciences de la terre, il devient employé de la Cinémathèque de Constantine.

La télévision lui offre un autre premier rôle dans N° 49 de la série La clef épileptique, produite et parrainée par Ahmed Bedjaoui. Ali se fait remarquer par ce dernier en raison de son intérêt pour les aspects techniques, tel le montage, et pour les coups de main qu’il donne bénévolement. Il est «dans les pattes» des Foughali, Ifticène, Hadj Rahim, Mohamed Bakhti et d’autres qui travaillent sur la série. Promu assistant-réalisateur, il continue à se former sur le tas en grappillant entre autres auprès de Bedjaoui, Rachid Benhadj et Cherif Mourah.

Dans Houria, Sid Ali Mazif lui offre un des deux rôles principaux. En 1984, il est intégré à l’équipe de l’émission culturelle Découvertes, sous la houlette de Hosni Kitouni de la station régionale de Constantine. Aïssaoui assure pour sa part la couverture de l’activité théâtrale. Il filme à tout-va et se voit confier une émission consacrée au théâtre amateur, Houat Errokh (Les amoureux des tréteaux).

Ce n’est qu’après trois années, en 1987, qu’il fait jonction avec le théâtre professionnel, cela à la faveur des premières Journées théâtrales de Annaba. Il jubile parce qu’il se retrouve dans la cour des grands d’alors : Kaki, Benabdelhalim Djilali, Alloula, Belmokadem, Mahboub Stambouli, Liliane Hachemi… Il filme et enregistre des entretiens : Keltoum, Wafia, Douja, Taha El Amiri et bien d’autres. Il travaille avec une feuille de route maintenant. Son émission évolue du reportage vers le documentaire en consacrant chaque numéro à un thème. Le commentaire disparaît. Elle change de nom pour s’appeler Fada’ate el Masrah. S’apercevant, au bout de six numéros, que son émission risquait de se répéter, il s’en ouvre à Alloula qui lui suggère douze thèmes grâce auxquels l’émission prend son envol. De bimensuelle, elle devient hebdomadaire à partir de 1989. Le théâtre allait obtenir une visibilité grandissante sur le petit écran : 78 thèmes sont ainsi traités et 40 pièces «filmées» et non pas «enregistrées».

En effet, Aïssaoui introduit une nouvelle  approche qui consiste à rendre compte au plus près de la mise en scène à travers des cadrages étudiés. En outre, il se refuse de filmer avec des projecteurs, préférant les seules lumières de l’atmosphère de la pièce. Le spectacle est ainsi fidèlement restitué. L’émission devient si populaire que son générique, tiré de Lajouad de Alloula, est repris par les supporters des stades de foot. Pourtant, l’équipe de Ali Aïssaoui ne se composait que de quatre techniciens et d’un régisseur, sans staff pour la documentation, les contacts et les autres tâches. Ali bénéficiait cependant de la complicité de théâtreux comme lui qui, bénévolement, vont l’aider comme facilitateurs et intervieweurs des artistes. Ils ont l’avantage d’être en phase avec les interlocuteurs de la caméra dont ils atténuent l’effet intimidant. Ces artistes, notre confrère le regretté Chaâbane, Hassan Boubrioua et Hakim Dekkar contribuaient ainsi à la scénarisation des couvertures.

Mais après 1991, l’insécurité devient telle qu’il est difficile pour une équipe de télévision de faire du terrain. L’émission redevient bimensuelle, au grand dam de Aïssaoui parce que durant les années 90’, les journées théâtrales se sont multipliées alors que le théâtre algérien faisait sa mue avec une nouvelle génération d’artistes qui avaient du talent à revendre. L’équipe se fait un devoir d’être partout dans ces villes de l’intérieur où il était mortel de mettre les pieds caméra à l’épaule. Parfois grâce à sa présence, les manifestations théâtrales ont attiré l’attention sur elles, ce qui, du coup, leur a permis de bénéficier du soutien vital des autorités locales. Ainsi, les Journées théâtrales à El Eulma, Skikda et Sétif doivent une fière chandelle à Fada’ate el Masrah.

Ali filme également avec le souci d’archiver et de constituer une mémoire après avoir assisté à l’hécatombe dans le milieu artistique par mort violente ou décès naturel. Un des numéros de l’émission qui a le plus marqué la mémoire des téléspectateurs est très certainement l’émission-hommage à Alloula après son assassinat. Ali n’obtient pas l’autorisation d’aller filmer les funérailles. A l’ENTV, la peur n’avait pas encore «changé de camp». Ali prend le risque de réaliser, quelques jours après le trépas de l’auteur de Lajouad, un poignant film de montage à partir d’archives. C’était fin mars 1994.

A tous les postes du générique, il signe Aïssaoui parce qu’il a dû faire tout et tout seul. Mais en 1998, l’émission va peu à peu disparaître. Elle souffre de l’instabilité à la direction de la station régionale de Constantine qui l’a produite, chaque nouveau directeur apportant d’inopportuns changements à la façon de travailler. Et la sécurité revenant peu à peu, il y a des retours sur l’antenne, les équipes se multiplient, font du terrain et Aïssaoui a les pires difficultés à continuer à rendre compte du théâtre.

Des émissions rivales sont confiées à de nouvelles têtes qui, malgré leurs bonnes volontés, n’arrivent pas à convaincre sur la durée. Mis sur la touche parce qu’il refuse de difficiles concessions, Ali se contente de faire des portraits d’artistes, des émissions estivales et la loufoque série Aïssa Story. Quelques années après, et surtout ces dernières, l’émission est revenue. Va-t-elle disparaître avec le départ de Aïssaoui ? Et que deviendra ce trésor accumulé ?

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