L’oasis des préjudices | El Watan
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Peu de temps avant le Ramadhan*, une belle jeunesse s’activait sur un projet de restauration d'un grenier du Ghouffi dans les Aurès.

L’oasis des préjudices

26 mai 2018 à 12 h 00 min

Dans l’attente de l’accord des propriétaires pour attaquer les travaux proprement dits, des journées de volontariat ont permis de dégager les broussailles et les éboulis. Par contre, au sud-ouest du pays, à Taghit, une autre jeunesse, en excursion depuis le nord du pays, commet depuis 2008 un massacre digne des hordes de Daech sur un inestimable patrimoine archéologique : celui de la station de gravures rupestres située à 3 km de Zaouia Tahtania.

En vérité, dans le Sud-Ouest, ces gravures millénaires subissent des dégradations depuis bien longtemps. Cas d’espèce, les militaires français qui ont laissé leurs traces sur celles qui se trouvent au bord de la RN6 à Aïn Sefra. En ce site, il s’est rajouté depuis 50 ans tant d’autres graffitis par incision au point qu’il est devenu impossible de discerner quoi que ce soit.

Ce sont d’ailleurs presque les mêmes gravures qu’à Tahtania : profils d’animaux stylisés avec en outre des figurations humaines de type ithyphalliques (représentations de face avec un sexe démesuré). Le site de Tahtania est demeuré indemne de toute agression jusqu’à l’indépendance. Par la suite, il a bénéficié d’une clôture et d’un gardiennage pour le protéger des razzias des coopérants français, très nombreux dans la région. Ils pillaient tous les sites à travers la Saoura, emportant tout ce qu’ils pouvaient extraire. Les outils en pierre laissés par l’homme à l’aube de l’histoire étaient très prisés. C’était à qui ferait la meilleure chasse.

Néanmoins, le désastre actuel, tout aussi criminel, est autrement plus considérable en amplitude. Ce vandalisme par narcissisme de ses auteurs, cherchant à laisser une trace pour la postérité, se traduit par des graffitis à la peinture sur des surfaces déjà fragilisées par le travail du temps. Et quand ce n’est pas avec de la peinture, les graffitis sont exécutés par incision ou par piquetage sur la roche. Pis, des tentatives avortées d’enlèvement des figures les ont détruites à tout jamais. La question se pose alors de savoir, à ce rythme des déprédations, ce qu’il va rester des 80 gravures recensées en 1966 et décrites par Marie-Henriette Alimen dans une étude publiée dans le bulletin de la Société préhistorique française.

«Si dans mon pays nous disposions d’un site d’égale importance touristique et archéologique que Taghit, une barrière aurait été installée bien avant son entrée. N’y accéderait alors que celui qui paie. Quant à la visite des gravures, elle ne pourrait se faire qu’en compagnie d’un guide à payer lui aussi».

Ces propos sont d’un professionnel marocain du tourisme rencontrant les opérateurs locaux ligués au sein d’Eco-tourisme, leur association. Piqués au vif, ses interlocuteurs avaient saisi il y a deux années la direction de la culture pour être autorisés à mettre en place un système de protection des gravures. Réponse négative avec promesse de prise en charge de la question en application d’un plan d'urgence décrété par le ministère de la Culture depuis… 2013. Une enveloppe d’un montant de 10 millions de DA allouée par l’APW n’a pas été consommée. Elle devait permettre de délimiter le périmètre à sauvegarder et protéger, restaurer les gravures abîmées et procéder à leur classement au titre du patrimoine national.

Pour d’aucuns, le bon sens aurait voulu qu’on réponde à l’urgence en mettant en place un gardiennage et en engageant un travail de sensibilisation pour asseoir un tourisme responsable et durable, lequel travail doit commencer par l’implication des organisateurs des circuits touristiques. Mébarki Tayeb, guide à Taghit, se félicite que les quatre autres stations de gravures de la région ne soient pas accessibles aux visiteurs venant par bus : «De la sorte, n’y arrivent que ceux qui disposent de 4×4 mais ne peuvent les trouver sans l’aide d’un guide. En général, ces gens sont respectueux du patrimoine.

Et puis, il y a la protection naturelle des sites par les dunes, le vent les découvrant et les recouvrant de sable». Cependant, le risque de vandalisme n’est pas exclu pour ces sites isolés touchés par la multiplication à Taghit des Quad équipés de quatre roues motrices : «Effectivement, il existe d’inconscients loueurs de ces engins qui peuvent faciliter l’accès des sites éloignés.» A qui la faute ? Très certainement aussi à l’école algérienne qui laisse les «graffeurs» dans l’ignorance de l’importance de ce patrimoine perçu comme des gribouillages de «jouhala» (primitifs et païens).

Parmi ces «graffeurs», il y en a qui ont mentionné leur ville et leur… université ! Le système éducatif ne leur apprend pas que ces œuvres nous renseignent sur le climat, la faune et les hommes de cette époque lointaine.

Au fait, que nous apprennent celles de Tahtania ? Dans une publication du Crasc d’Oran, Zoheir Belkeddar, Tarik Ghodbani et Jean-Loïc Le Quellec, établissant le bilan de la recherche archéologique sur la région de Taghit, notent sa faiblesse puisque jusque-là il n’a été produit que des descriptions sommaires des sites : «La datation des images rupestres du Sud-Oranais rencontre un problème fondamental qui est l'impossibilité de définir des outillages susceptibles d'être liés aux stations de gravures, et plus largement, l'absence de fouilles permettant de leur associer avec certitude un matériel bien daté. (…) Pour tenter d'établir une chronologie, les spécialistes ont donc eu recours à d'autres éléments qui sont : les sujets représentés, le style, la technique, la patine et les superpositions de figures.

Eu égard à la prédominance des bovinés, ils s'accordent généralement à placer les gravures de Taghit dans un étage pastoral situé dans la deuxième grande phase humide qu'a connu le Sahara, quand des conditions climatiques favorables ont permis l'installation dans la région d'une population assez dense que confirme le nombre important des gisements préhistoriques signalés sur le plateau et la lisière de l’Erg.

Ces populations ont développé divers modes de vie basés sur la chasse, l’agriculture et le pastoralisme. (…) Certains voudraient faire remonter au Paléolithique une partie de ces gravures au moins, mais il n'existe en réalité aucun argument positif en faveur de cette thèse extrême.

Les analystes informés et compétents s'accordent pour dire que la majorité de ces images a été réalisée durant l'Holocène moyen, et sans doute durant le cinquième millénaire avant l’ère commune». Selon cette datation, le Sahara était alors recouvert de prairies et Taghit connaissait un climat comparable à celui de l’Espagne ou du sud de la France aujourd’hui. Ah, si l’école n’avait pas produit des «graffeurs» autres que gaffeurs, ils en auraient appris des choses !

*Cet article devait paraître avant le Ramadhan dans le cadre du Mois du patrimoine. Sa publication a été reportée du fait de l’actualité du monde culturel comme, récemment, le décès de la femme de théâtre, Sonia Mekkiou.


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