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La ligne et le triangle

26 mai 2018 à 12 h 00 min

Lors d’une récente discussion avec une amie artiste, alors que nous parlions d’un lieu où elle devait se rendre, elle me dit qu’elle comptait y «monter» en empruntant telle avenue, ce qui était d’ailleurs le meilleur itinéraire à emprunter. Or, je lui fis remarquer que cette avenue était non seulement droite mais aussi parfaitement plate, ce qui exclut donc toute idée de «monter».

Souvent, nous entendons autour de nous des personnes utiliser la même tournure, apparemment illogique puisqu’on ne peut ni monter ni descendre ce qui est plat !

Comme ces personnes sont généralement sensées, d’où peut venir chez elles, dans ce cas d’espèce, un usage aussi déplacé du verbe «monter» et ce, quelle que soit la langue usitée ? J’ai pensé un moment au fameux «principe d’économie» qui touche toutes les langues et par lequel les locuteurs tentent de réduire les efforts de prononciation et le poids des règles tout en gagnant du temps dans leurs échanges. Mais entre «aller jusqu’à X» et «monter à X», le gain oral est plutôt faible. Ce qui peut conduire à envisager le fait sous un autre angle : celui de la vision du monde, de sa représentation graphique et de l’éventuel impact culturel des religions.

Dans l’Islam, la relation entre l’Être divin et l’homme est directe et verticale. Elle exclut tout intermédiaire. Même la Révélation a été portée par un Messager considéré dans sa dimension exceptionnelle mais humaine. Nous ne tenons pas compte ici des tentatives ultérieures d’institutions de «clergés» dont le monde musulman supporte encore les dégâts. La représentation graphique dominante de cette aire cultuelle et culturelle était celle de la miniature qui place les premiers plans en bas et les derniers plans en haut.

Ainsi le proche est figuré par le bas et le lointain par le haut. Donc, lorsque mon amie me dit improprement qu’elle va «monter» au point X, elle s’inscrit en quelque sorte dans cette vision globale centrée sur une ligne verticale. Et le croyant peut la justifier par le fait que tous ses actes, même les plus quotidiens, sont censés le faire «monter» au Paradis. Il en va autrement dans la Chrétienté, dont les représentations graphiques et picturales ont connu la perspective à partir de la Renaissance.

L’architecte génois Léon Battista Alberti a décrit les principes de la perspective dans son ouvrage Della Pictura (1435). Fondée sur un point et des lignes de fuite du dessin, cette représentation peut coïncider là aussi avec la religion, puisque le principe de Trinité se retrouve symboliquement figuré dans la structure triangulaire du dessin tridimensionnel.

Les deux types de représentation (ligne verticale et perspective triangulaire) ne sont cependant que des conventions graphiques planes adaptées à l’œil humain. Mais elles sont liées à des conceptions du monde et il y a ainsi peu de chances qu’un «Occidental» vous dise «monter» pour avancer sur du plat.
 


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