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Chawki Amari . Romancier

«Je défends la ville et la science»

30 juin 2018 à 5 h 07 min

Après la gravité, votre nouveau roman est construit sur la notion de hasard. C’est le début d’une série scientifique ?

Je me suis dit que, étant de formation scientifique et étant attiré par la métaphysique, je devais explorer ces domaines. L’Ane mort portait sur la gravité, “la sculptrice de l’univers”, disent les scientifiques. La condensation des gaz, la formation des planètes, ce qui fait qu’on tombe ou qu’on se relève… Tout ça c’est la gravité.

Le deuxième roman, Balak, qui devrait sortir en septembre, traite du hasard. Un grand mystère que la science définit mais n’explique pas encore. C’est le hasard qui fait fonctionner notre monde, mais il reste hors de notre portée.

Le suivant traitera de l’énergie, cette chose incroyable qu’on ne peut ni détruire ni créer, mais qui est partout. Le quatrième roman sera sur l’inconscient, grande question des neurosciences.

Enfin le dernier roman de la série portera sur le rêve et la mort. Ma théorie est que la mort est un rêve dont on ne revient pas.

Normalement, ce livre devrait coïncider avec ma propre mort ! (Rires)

Ce livre sur le hasard, n’est-ce pas aussi le roman d’un temps d’incertitude ?  

Tout le progrès social et politique mène aujourd’hui à une impasse. Les pays développés sont surendettés et la démocratie arrive à une impasse avec l’élection de dictateurs et la montée des lobbies…

Cela dit, le hasard a moins de prise dans les pays développés que chez nous. On est dans le flou artistique, on n’a pas tous les paramètres et on n’applique pas de solutions rationnelles…

Il nous reste à prier pour nous en sortir ou aller voir le raqi ou la voyante. Ça, c’est le fondement du livre, mais il s’agit d’abord d’une histoire.

Il y a une secte d’adorateurs du hasard pistée par le directeur des sectes au ministère des Affaires religieuses. Je dois dire que ce poste existe vraiment. C’est ce service qui se charge d’arrêter les Ahmadis, Karkariya et autres.

Qu’en est-il de la secte des Zahiroun ?

Dans le roman, c’est une secte qui professe que le hasard, c’est Dieu. Quand on prie pour avoir le bac ou un enfant, c’est bien le hasard qu’on sollicite. Cette secte donc se regroupe dans des douches publiques de Bab Jdid autour du Grand Zahir.

Une sorte de Laurence Fishburne dans «Matrix» : grand bonhomme habillé d’une longue veste en cuir et portant un dé de couleur différente dans chaque main.

Et puis un des adeptes de la secte tombe amoureux. Bon, on ne va pas raconter tout le roman…

Cette secte veut abolir le système à coups de dés. C’est un bon résumé ?

En gros, c’est ça. Pourquoi ne pas utiliser le hasard pour renverser l’ordre établi. Plutôt que de subir le hasard, cette secte veut que le hasard prenne le pouvoir. Ils ont tous un dé avec une fleur dessus. Pour rappel, «hasard» vient de «zahr» qui signifie fleur, et désigne aussi la planète Vénus, en arabe.

Cela a donné toutes les déclinaisons. Le mot signifie chance en espagnol, mais malchance en portugais.

En anglais «hazard» c’est le danger, un peu comme «balak» en algérien. Balak signifie : «attention!» mais aussi «peut-être» et «pousse-toi». Quand le hasard est là, tout peut arriver, donc attention danger ! Enfin, «Azar» en berbère signifie l’origine, la racine. C’est le même mot qu’utilisaient les Egyptiens pour parler du dieu Osiris (translittération grecque de Azar).

Ce n’est peut-être pas un hasard. Ou plutôt si, ce dieu pourrait être le hasard.

La ville n’est elle pas le lieu du hasard par excellence ?

Plus il y a de personnes, plus il y a de possibilités. J’en parle dans le roman. Dans la campagne, le hasard est plus limité. Si un loup mange une poule, ce n’est pas par hasard.

C’est parce que la poule est plus faible. Par contre, si on t’agresse dans la rue ou que tu trouves un portefeuille chargé de billets, c’est uniquement dû à ta chance.

En ville, il y a un maximum de destins et d’actions qui se croisent. Les citadins devraient être les premiers à croire au hasard.

Alger est votre espace de prédilection. Votre approche diffère de l’attraction-répulsion qu’on retrouve souvent chez nos romanciers. Une question de génération ?

Cette attraction-répulsion vient de loin dans notre histoire. Les Berbères n’aiment pas les villes. On y perd facilement son identité et on peut être attaqué de façon imprévisible. A la campagne, tu as une maison tous les 400 mètres !

Ça permet de prévoir les mauvais coups. On s’est toujours méfié des villes. Je comprends tout ça mais, en même temps, je suis né à Alger.

Je défends la ville qui est détestée par tout le monde (y compris les Algérois) et je défends la science, autre élément de rejet. Alger c’est d’abord une histoire.

La ville se souvient de l’arrivée des Romains, des Byzantins, des Turcs, des Français…

On est face à la mer et on lui tourne le dos parce qu’on sait que les problèmes viennent de là. En même temps, il y a une âme ici. Entre les 12e et 17e siècles, tout le monde voulait venir : Hollandais, Maltais, Italiens…

Alger, c’était New York ! Mais je ne suis pas dans la nostalgie. J’aime toujours Alger.

La nostalgie c’est pour les faibles. C’est une forme de dépression qui nous pousse à chercher refuge dans le temps de notre propre enfance. Une ville change et c’est normal.

Autre thème de prédilection : l’amour. Vous décrivez ces petits couples qui tentent de vivre leur idylle… C’est aussi ça Alger non ?

Il y a plein d’histoires d’amour qui naissent à Alger. Les couples sont chassés par la police et par les vieux (qui ont été jeunes mais ne veulent pas laisser les jeunes vivre leur vie).

Mais c’est quand même plus facile de se rencontrer à Alger où on a l’anonymat et une certaine «modernité».

Dans le roman, Balak et Lydia se rencontrent dans un bus. Il engage la discussion sur le hasard. Lydia n’a pas de chance, elle se dit que peut-être ce jeune homme jovial pourrait lui en transmettre. Elle est intéressée.

Balak finit par lui demander son numéro de téléphone. Elle lui répond : fais un numéro par hasard. Si tu as de la chance tu tomberas dessus…

Vous décrivez une société habitée par le doute. La vision d’une Algérie dogmatique serait donc fausse ?

Exactement. Vue de l’extérieur, on a l’impression que l’Algérie c’est une seule lecture de la politique, une seule lecture de la religion…

Alors que, même à l’intérieur de l’islam, il y a des centaines de sectes qui divergent sur beaucoup de choses. Il y a une diversité en Algérie. Ça bouge, il y a du mouvement et c’est le mouvement qui créé le hasard. Ou le hasard qui crée le mouvement. Allez savoir !

On apprend que L’Âne mort sera adapté au cinéma. Comment ça s’est décidé ?

Par hasard ! J’ai écrit L’Âne mort il y a quatre ans.

Donc, en principe, c’est la fin de carrière pour ce livre. Et puis, l’éditeur m’apprend que Abdellatif Kechiche, réalisateur franco-tunisien, veut adapter mon roman.

En fait, il a eu L’Ane mort entre les mains, l’a lu en une nuit et a décidé de l’adapter. C’est une deuxième vie pour ce roman.

Ce sera probablement une adaptation très libre. J’imagine que ce qui l’intéresse, c’est le trio de personnages et le côté road movie.

On vous voit de plus en plus au cinéma. C’est une carrière qui vous tient à cœur?

Encore une fois, c’est arrivé par hasard.

Un copain m’appelle pour jouer dans son premier film, Les jours d’avant, de Karim Moussaoui.

Après, encore par hasard, la femme (algérienne) d’un réalisateur français regardait ce film. Son mari passe dans le salon. Il revient et lui dit : «Je veux celui-là».

Je jouais le rôle d’un papa un peu sévère, policier durant la décennie du terrorisme. Philippe Fauson faisait son casting et cherchait un profil particulier pour le père de l’héroïne.

Alors je me suis retrouvé dans Fatima, César du meilleur film en 2016. J’étais content de faire les festivals, habillé en costume et tout. Après j’ai fait En attendant les hirondelles, avec Moussaoui et on est passés à Cannes.

Et là je viens de jouer dans une sorte de docu-fiction de Hassen Ferhani.

J’aime bien faire l’acteur. Tu passes des vacances dans des hôtels, tu as un chauffeur, tout le monde est aux petits soins, personne ne te contrarie… En plus on te paie. C’est trop bien acteur.

Vous écrivez aussi des scénarios, n’est-ce pas ?

On me donne des scénarios à retoucher depuis des années. Disons que c’est un travail de «script doctor». J’ai aussi écrit mes propres scénarios.

D’ailleurs même mes romans sont un peu écrits comme des scénarios. Mon éditeur me le reproche souvent. C’est action, dialogue, action, dialogue…

Mais avec les thèmes comme le hasard il faut aussi développer les aspects métaphysique, historique ou scientifique…

Je suis fasciné par un auteur comme Jorge Luis Borges, qui peut faire des notes en bas de page de quatre pages, où il déroute le lecteur entre de vraies références et d’autres complètement inventées. C’est un peu ce que fait le DRS avec la presse.

Une source te donne deux vrais dossiers et le troisième est faux. Borges aurait été un très bon agent. Borges, DRS ! Borges, DRS ! (rires).

 

 

Repère :

Géologue de formation, Chawki Amari est romancier, nouvelliste, chroniqueur à El Watan, reporter, caricaturiste, illustrateur, acteur et scénariste. On l’a rencontré dans son appartement à Alger, entouré de sculptures de sa création, en train de travailler sur sa prochaine composition aux claviers.

Oui. Amari est aussi musicien, compositeur et plasticien. L’éternel jeune homme s’est aussi formé à l’activisme politique sur l’asphalte d’Octobre 1988.

A la vie comme à la scène, Chawki Amari est un Algérien professionnel nourri d’humour et d’impertinence populaires. Il nous parle de son prochain roman Balak : l’histoire d’une secte algéroise d’adorateurs du hasard ; à paraître au mois de septembre chez Barzakh.

Le romancier se réjouit par avance de le présenter au prochain Salon du livre d’Alger, cet événement unique qui attire plus d’un million de visiteurs de différentes régions et profils.

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