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Lauréat du prix Dante de l’Union européenne, il nous parle de son écriture et de son univers.

Habib Tengour, écrivain : «L’Algérie est toujours là où je me trouve»

04 juin 2016 à 10 h 00 min

 

Quel sens donnez-vous à ce prix ?

Tout d’abord, cela fait plaisir, et davantage encore quand ce prix européen porte le nom de Dante, un des poètes illustres de la poésie universelle. Vita Nova est un texte que je relis régulièrement depuis l’âge de vingt ans. Par ailleurs, le prix porte sur l’ensemble de l’œuvre et non pas sur un recueil particulier, ce qui est très important. C’est une forme de reconnaissance du travail accompli. Je la dois aussi aux diverses traductions dans les langues européennes de mes textes. Toutefois, bien que grand prix, il n’est pas doté financièrement.

 

Quelle est la place de la poésie dans votre œuvre ?

Mon œuvre est essentiellement poétique en ce que la poésie n’est pas simplement un genre littéraire mais une manière d’appréhender le monde et une attention vigilante à la langue et au langage. L’écriture poétique (et sa lecture) est active, elle opère une transformation dans ce qu’elle dit (et tait dans le même temps) et prend sens au fur à mesure qu’elle se dit. C’est ce que Mohammed Dib nous dit d’une simplicité lumineuse dans le dernier poème de L.A. TRIP intitulé D’où on parle : «Creusant la nuit plus à fond/ mais ne se décidant pas à dire/ d’où elle parle, ni pour qui/…/qu’importe alors de le dire. / Ou de non dire, de non dire». Pour moi, la poésie articule mon travail d’écriture, elle nourrit ma «rage de l’expression».

 

Peut-on dire que tout est poésie dans vos écrits littéraires, y compris les récits et le théâtre ?

Tout à fait, comme je vous l’ai dit précédemment, la poésie ne se trouve pas seulement dans ce qu’on a l’habitude d’appeler « poèmes ». C’est une approche de l’écriture qui me permet d’appréhender autrement les différents genres littéraires, tels récits, théâtre, nouvelles, essais, etc. Pour moi, il s’agit de façons différentes d’explorer l’écriture. J’ai été très tôt marqué par la condamnation du roman par les surréalistes qui privilégiaient la poésie. Aujourd’hui, je suis moins dogmatique, je ne nie pas l’existence des genres, je reconnais le talent de certains romanciers, mais ceux qui m’intéressent vraiment (Joyce par exemple) sont ceux qui dégagent une poétique dans l’écriture romanesque.

 

Vos poèmes s’écrivent souvent dans le temps long, voire très long. Une durée de maturation nécessaire ?

Effectivement, même quand il s’agit de poèmes courts je les travaille longtemps avant de les publier. Quant aux poèmes longs comme TRAVERSER, La Sandale d’Empédocle, L’Ancêtre Cinéphile, Epreuve 2, Ta voix vit/Nous vivons, etc. l’écriture prend plusieurs années, elle est rythmée par les événements qui se déroulent dans le moment ; le poème est aussi chronique. Souvent, je publie des premières versions en revues et continue à les retravailler. La durée est nécessaire à l’exactitude de l’expression qui précise et brouille le sens en produisant de l’inouï (dans la mesure du possible). Il faut laisser au texte le temps de s’épanouir. Le poème est réussi quand il se donne à lire dans une évidence immédiate, tout le travail doit s’effacer au profit d’une simplicité.

 

Vous avez également traduit d’autres poètes et fait traduire vos textes. Une envie de sortir du monolinguisme ?

Oui, j’ai traduit des poètes arabes, Saadi Youssef notamment et américain tel Pierre Joris. La traduction me semble indispensable aujourd’hui au travail d’écriture poétique, d’autant que cette écriture elle-même n’est rien d’autre que traduction de la langue maternelle et autres résonances constamment à l’œuvre dans l’élaboration du poème.

Pour la traduction de mes poèmes, j’ai travaillé avec les traducteurs, poètes eux-mêmes. La traduction du poème permet de voir si le texte tient la barre ou non, c’est un révélateur. Impossible de tricher.

Plus qu’une envie de sortir du monolinguisme, c’est une nécessité vitale. Une langue ne se développe que grâce à d’autres langues, en lien, en interférence, en opposition, en dialogue, etc. Le quotidien de mon enfance n’était pas monolingue. On parlait arabe à la maison, français à l’école, j’entendais mon grand-père baragouiner en espagnol au marché. Dans notre bande de gamin, il y avait un kabyle (on disait zwawî) qui nous apprenait quelques mots. Loin de constituer un drame, un déchirement de l’identité, cela nous réjouissait plutôt. Le monolinguisme est un étouffement de l’être. Les Arabes d’autrefois (Arab al ‘azz comme disait ma grand-mère, pas Arab ad-daz d’aujourd’hui) le savaient parfaitement.

 

L’Algérie est omniprésente dans votre écriture. Même si vous n’y habitez plus, le pays vous habite encore ?

On ne quitte jamais le pays de l’enfance. Concernant notre pays, l’Algérie, il est à la fois circonscrit dans des frontières territoriales et s’étend dans les lieux de migration de ses enfants. Ce n’est pas un hasard si pendant la guerre de libération la France constituait la septième wilaya. Aujourd’hui, certains veulent ignorer cette réalité, en cela ils amputent l’identité nationale d’un élément fondamental de son être et créent un sentiment de frustration chez les jeunes.

Pour moi, l’Algérie est toujours là où je me trouve et je la retrouve dans chaque Algérien que je rencontre n’importe où. Le pays est plus grand que nous et nous ne finissons jamais de le découvrir. C’est d’être surpris à chaque va et vient qui m’enchante… Malheureusement « le(s) pouvoir(s) politique(s) » de l’heure réduisent « la dimension universelle » de notre pays à la cacophonie d’un douar (hacha pour le douar !)

 

Vous rendez souvent hommage aux aînés tels que Mohammed Dib ou Malek Alloula. De quel poète algérien vous sentez-vous le plus proche ?

Un poète n’existe que par rapport à un champ poétique dans lequel il s’inscrit, c’est pourquoi les hommages aux aînés ou aux contemporains et les références me semblent indispensable dans un travail poétique. Ce qui est aussi très important, ce sont les rencontres poétiques comme en avait organisées autrefois Abdelkader Djeghloul au CDSH, à Oran. Il y avait Bachir hadj Ali, Tahar Djaout, Youcef Sebti, Noureddine Aba, Bakhti Benaouda et bien d’autres…

Je me sens proche de beaucoup de poètes qui ne sont pas Algériens, ils le deviennent parce que je les lis.

Pour répondre sans détour, je dirais Mohammed Dib dont j’ai édité et commenté l’œuvre poétique complète, mais il y a aussi Malek Alloula, Kateb Yacine, Nabile Farès, Jean Sénac qui m’avait fait connaître Hamid Tibouchi… Je connais bien leurs œuvres que j’apprécie. Il y a aussi mes pairs et des poètes plus jeunes que je lis et j’attends de voir…

 

Votre écriture se ressource autant dans la modernité occidentale que dans la littérature du Maghreb et du monde arabe… La poésie dépasserait donc les frontières nationales ?

La poésie est non seulement « autre chose » comme aimait à dire Mohammed Dib reprenant la formule de son ami Eugène Guillévic, mais aussi et surtout « ailleurs » et partout… J’ai grandi à Mostaganem dans la poésie populaire du Melhoun mais aussi dans la poésie mystique (soufie) savante et à l’écoute des Mu’allaqât que mon père récitait. A l’école primaire, on apprenait par cœur les fables de La Fontaine et les poèmes de José Maria de Herredia (« Les conquérants ») de Leconte de Lisle (« Les éléphants »), je m’en souviens encore. Les sonorités de l’enfance vous marquent à tout jamais.

Plus tard, au lycée, j’ai lu en anglais les Sonnets de Shakespeare et en allemand le Divan occidental-oriental de Goethe, les poèmes de Heine et de Hölderlin et bien sûr toute la poésie française qu’on étudiait et apprenait par cœur à l’époque. Tout ça pour dire que nous sommes tous traversés par plusieurs langues, plusieurs temporalités, elles cheminent en nous. Le poète est celui qui traduit tout ça dans ses propres mots, mots qui peuvent heurter « sa tribu », jalouse de la pureté du lexique. En vérité, ce n’est pas tant la tribu, le plus souvent elle prend plaisir aux libertés de ses poètes, mais les «entrepreneurs de morale» qui veulent régenter des domaines qui leur échappent.

Pour revenir à la question, oui la poésie dépasse les frontières nationales, elle dépasse la barrière des langues grâce à la traduction.

 

« Habib Tengour, poète et anthropologue », y a-t-il dualité, voire contradiction, entre les deux ?

Pas du tout ! Le travail de l’anthropologue nourrit le poète et la poésie arme l’anthropologue dans son exploration du réel. C’est évident dans Le Maître de l’Heure ou dans Retraite, par exemple. J’en parle dans les entretiens avec Hervé Sanson parus aux éditions du Tell, à Blida. Mais si je tiens à cette formule « poète et anthropologue », c’est un clin d’œil : la plaque commémorative de Rimbaud porte comme inscription : « poète et explorateur ». Je suis en bonne compagnie.

 

Il y a aussi votre œuvre théâtrale qu’on ne voit suffisamment sur les planches. Pourquoi ?

Monter une pièce de théâtre suppose un financement conséquent, malheureusement la troupe El Moudja de Mostaganem qui devait jouer Salah Bey à l’occasion de « Constantine capitale de la culture arabe » a été déboutée. La commission ministérielle avait accepté la pièce dans un premier temps (dans une traduction arabe que Djilali Boudjema avait réalisée avec des comédiens de sa troupe) ; au dernier moment, la commission de Constantine a jugé la pièce « non conforme » (à quoi, je n’en sais rien ! Ou plutôt si : pas à une image d’Epinal flatteuse du bey de Constantine. Il est vrai que trois pièces ayant le même titre ont été acceptées. Personne dans le pays n’a pu les lire.) Heureusement, ma pièce Salah Bey est disponible aux éditions Apic. Boudjema ne désespère pas de la monter, il cherche des financements.

Pour ce qui est de Captive sans éclat, la pièce n’ayant que trois personnages, le coût est moins cher. Le projet est suffisamment avancé pour, je l’espère, voir le jour en 2017. Boudjema veut la monter en arabe (dans le parler de l’Ouest et de l’Est algérien), en amazigh et en français. Pour l’instant, la version en arabe n’attend que le déblocage du budget.

Quant à L’impromptu de Tigditt, Djamal Bensaber, aussi un ami de longue date, est en train d’y travailler avec sa troupe à Mostaganem.

 

Des projets ?

Plus que jamais. Etant à la retraite, n’ayant plus d’obligation d’enseignement ni de recherche académique, je me consacre entièrement à mon travail littéraire. J’ai des pièces de théâtre et des recueils poétiques en chantier et j’ai commencé un texte en prose qui certainement me prendra plusieurs années. J’ai la chance d’avoir obtenu une résidence d’écriture à Berlin pour une année en 2017, ce qui me permettra de beaucoup avancer.

Par ailleurs, avec les éditions Apic, je prépare une collection « Poèmes du monde » qui regroupera des poètes du monde entier en bilingue (vers le français) ; Plusieurs recueils sont déjà prêts de poètes du Liban, Maroc, Tunisie, France, USA. Il s’agit de recueils originaux et non d’achat de droit. L’objectif est de créer un climat favorable pour envisager un festival international de poésie à Alger. Nous avons une multiplicité de festivals qui parfois font double emploi et pas un festival international de poésie contemporaine.

Ce ne sont pas les projets qui manquent… mais je ne maîtrise pas tous les moyens.


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