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jeudi, 24 septembre, 2020
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La presse, le pouvoir et l’argent

10 août 2020 à 9 h 16 min

L’entretien accordé par le directeur général de l’Agence nationale d’édition et de publicité (Anep), Larbi Ounoughi, aux deux quotidiens El Watan et El Khabar et paru dans leur édition de jeudi, a fait l’effet d’un séisme dans la corporation.

On savait tous ce qu’est devenue l’agence au cours de ces dernières décennies : un instrument de domestication et de corruption active ou passive de la presse ; mais on était loin d’imaginer l’étendue du préjudice financier occasionné au Trésor public par la gestion du portefeuille publicitaire de l’Etat par l’organisme public, l’Anep. Le secret bien gardé des chiffres a contribué à polluer le champ médiatique, transformant le vice en vertu et les récipiendaires de cette manne providentielle en victimes du système.

L’opinion aura découvert, médusée, à la publication des chiffres de l’Anep sur l’affectation de la publicité institutionnelle, que des organes considérés comme de petits journaux, voire des titres indigents, au regard de leur tirage modeste, avaient engrangé des recettes publicitaires via l’Anep à coups de milliards. Des éditeurs, pointés du doigt, n’ont pas particulièrement apprécié que leurs chiffres d’affaires publicitaires réalisés avec l’Anep soient étalés sur la place publique à travers la liste non exhaustive, diffusée par l’agence dans les colonnes des deux journaux. Ils y ont vu une intention malveillante de jeter l’opprobre sur des titres présentés, de manière suggestive, comme étant l’incarnation d’une presse collaborationniste avec l’ancien régime de Bouteflika.

Le chantage à la publicité publique, élargi au milieu du 4e mandat de Bouteflika aux gros annonceurs privés sommés de blacklister les titres au ton critique vis-à-vis du pouvoir, sous peine de représailles fiscales et d’interdiction d’accès à la commande publique, avait connu, sous l’ancien ministre de l’Information, le paroxysme de la démesure, de la transgression de toutes les règles économiques. Sous le fallacieux prétexte de favoriser l’éclosion d’une «presse vertueuse» s’interdisant la pratique de l’invective, de l’injure et de la désinformation que les professionnels furent les premiers à dénoncer, certains titres, dont la ligne éditoriale dérangeait, furent soumis à un implacable embargo sur la publicité institutionnelle. Diversement apprécié par la corporation, le déballage généré par les confessions du PDG de l’Anep aura toutefois eu le mérite de mettre le doigt sur la plaie et d’engager un débat sur l’économie de l’information dans les entreprises de presse, en redéfinissant leurs règles de fonctionnement et d’organisation, les relations avec leur environnement, et en tant que mass media, avec la société, d’une manière globale.

Cela implique une réappropriation par les gestionnaires du secteur public et des collectivités locales de la souveraineté dans la gestion de leur plan médias. Le schéma où la gestion du portefeuille publicitaire des entités économiques et des collectivités locales se décide dans les cabinets noirs est aujourd’hui révolu. Même avec les nouvelles règles prudentielles annoncées, axées sur l’audience, les contenus éditoriaux, le respect des obligations liées aux relations de travail au sein des entreprises de presse et dans leurs relations avec l’administration, la redéfinition des statuts des médias dans le sens de la viabilité économique et du projet éditorial en tant que vecteur d’information, de la connaissance et du savoir s’impose dans cette nouvelle étape que vit le pays. Nous ne sommes pas encore dans ce débat aujourd’hui, dès lors que dans la vision du nouveau pouvoir, la publicité étatique est toujours considérée comme une aide directe de l’Etat à la presse, alors qu’il s’agit d’une relation commerciale entre un annonceur et un support médiatique.

Cette affaire de gros sous de l’Anep et de financement occulte de la presse dissimule des enjeux politico-médiatiques et mercantilistes dont il faudra démêler l’écheveau pour situer les responsabilités de cette curée outrancière de l’argent public. Et déterminer les liens de collusion et de concussion entre le pouvoir politique et les médias via la distribution de la rente de la publicité étatique. L’ouverture de ce dossier aura un sens s’il contribue à l’amorce d’une réflexion sur l’impérieuse nécessité de la mise en place d’une nouvelle politique publicitaire. Laquelle doit être affranchie des interférences politiques et de l’argent sale et corrupteur visant à conforter un pouvoir en mal de légitimité, à travers le marché publicitaire informel mais non moins institutionnel mis en place.



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