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Ziyad Hafez : « Israël n’a fait qu’accélérer son isolement en légalisant l’apartheid»

13 août 2018 à 20 h 10 min

Reprise des bombardements sur Gaza, répression criminelle des manifestations pacifiques organisées chaque vendredi dans le cadre de la «Grande marche du retour», les opérations sanglantes contre les Palestiniens se multiplient tandis que la légalisation de l’apartheid en Israël augure d’un avenir sombre pour les Arabes désormais ravalés au rang de citoyens de seconde zone.

En dépit de la violence exterminatrice de l’Etat colonial israélien et l’emballement du processus de destruction des bases sociales de la vie palestinienne, Ziyad Hafez, Secrétaire Général adjoint de la Conférence Nationale Arabe et ancien Secrétaire Général du Forum Nationaliste Arabe, voit dans les évolutions en cours les signes manifestes d’une désagrégation accélérée de la société israélienne. Le directeur de la revue trimestrielle Contemporary Arab Affair et auteur de nombreux ouvrages notamment, La pensée religieuse en islam contemporain : débats et critiques (Paris, Geuthner, 2012) explique dans cet entretien pour El Watan que «nous assistons à la réunion progressive des conditions pour un futur dégagé de toute domination israélienne». 

Propos recueillis Par Lina Kennouche(*)

La politique israélienne a atteint ces dernières années un degré de brutalité extrême, la radicalisation du nationalisme s’est accompagnée d’une déshumanisation croissante de la population palestinienne, de la glorification des crimes de l’armée d’occupation et avec l’adoption de la loi sur « l’Etat nation des juifs » de l’institutionnalisation des pratiques ségrégatives. De quoi ces évolutions sont-elles l’expression ?

Ces évolutions sont la traduction d’un désespoir existentiel à tous les strates d’une société coloniale et raciste. L’adoption de la législation sur l’Etat-nation a battu en brèche le discours développé depuis 70 ans sur Israël, seule oasis de démocratie dans un désert de tyrannie. Aujourd’hui l’inscription de la discrimination et de l’exclusion au cœur d’une loi à caractère constitutionnelle met profondément dans l’embarras les amis et soutiens d’Israël «attachés» à promouvoir la «cause démocratique». La légalisation de l’apartheid à travers cette loi est un nouvel indice de la grande faiblesse du leadership de l’entité sioniste, les dirigeants politiques israéliens tentent de montrer à la population qu’ils sont forts et ne se soucient pas des pressions internationales mais cette radicalisation ostensible dissimule mal leur isolement croissant et leur incapacité à transformer la donne régionale. Israël, qui, historiquement a été crée comme poste avancé de l’occident colonial pour assurer la protection de ses intérêts a aujourd’hui besoin d’être défendu. Les piètres performances de l’armée israélienne, colonne vertébrale de l’entité sioniste, ont compromis sa réputation d’armée invincible. Rappelons qu’Israël c’est une armée qui s’est dotée d’un Etat et depuis le tournant des années 2000, l’usure morale a accompagné la baisse de la performance militaire. Le Liban a contribué de manière significative à ternir la réputation de cette armée mais l’échec de l’engagement israélien en Syrie pour tenter de bouleverser le rapport de force ne fait que conforter cette image. Nombreux sont les experts militaires américains qui considèrent aujourd’hui que les forces militaires israéliennes sont devenues l’armée de Gucci, plus soucieuses de leur apparence physiques et leur conformité aux normes de la société de consommation que de leurs performances sur le terrain. Par ailleurs, on constate un changement important au sein de l’opinion publique qui tant aux Etats-Unis qu’en Europe est de moins en moins réceptive au discours sur la sécurité d’Israël. Lors de son assemblée générale, l’Eglise presbytérienne aux Etats-Unis a adopté plusieurs résolutions ouvertement critiques de la politique israélienne, l’église épiscopale a voté le désinvestissement de toutes les entreprises complices des violations des droits humains perpétrés par l’entité sioniste. En Europe, le sénat irlandais a voté le boycott des produits des colonies, la représentation d’Israël est aujourd’hui bouleversée et les Etats-Unis seront bien en mal, avec le vote de la loi qui institutionnalise l’apartheid, d’empêcher la communauté internationale d’adopter des sanctions.

Comment analysez-vous la faiblesse de la contestation de la société israélienne face aux politiques brutales du gouvernement ? On a l’impression d’une banalisation et d’une intériorisation croissante de la violence par une société en voie de fascisation ?

Oui et c’est la raison pour laquelle le leadership se préoccupe de moins en moins de gagner l’opinion publique internationale, il compte sur l’adhésion massive en interne et ses soutiens solides aux Etats-Unis, mais ne cherche plus à emporter la conviction de la communauté internationale. Les dernières réunions du Conseil de sécurité ont montré l’isolement des Etats-Unis dans leur soutien à Israël. Je crois que nous assistons à la réunion progressive des conditions pour un futur dégagé de toute domination israélienne. La société israélienne s’est engouffrée dans la voie de la désagrégation. Les données statistiques confirment que les deux tiers de la jeunesse israélienne recherchent l’émigration pour échapper au service militaire obligatoire. Une alliance entre parti laïc et courants ultra orthodoxes s’est fait jour pour tenter de faire passer une loi abolissant cette disposition. On estime par ailleurs entre 75 et 80 % le nombre de citoyens israéliens qui seraient détenteurs d’autres nationalités et posséderaient des résidences secondaires à l’étranger, il y’a clairement une perte de confiance en l’avenir. La couverture médiatique des manifestations à Gaza et les réactions indignées sur les réseaux sociaux prouvent qu’Israël a perdu la guerre des images et ne contrôle plus l’information.

Aux Etats-Unis, on ne peut plus occulter une tendance significative chez la jeunesse juive démocrate à être de plus en plus critique d’Israël. J’ai assisté à la projection du film documentaire « Killing Gaza» réalisé par Max Blumenthal and Dan Cohen, deux juifs américains élevés dans la tradition sioniste et qui dénoncent les agissements criminels de l’armée israélienne, ce n’est absolument pas un phénomène isolé. Preuve en est, il y a un tournant dans la perception israélienne de ses alliés aux Eta-unis, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a clairement affirmé qu’il fallait renoncer à s’appuyer sur les juifs démocrates, les seuls véritables amis d’Israël étant les évangélistes qui soutiennent inconditionnellement l’Etat juif en Palestine. Même au Congrès américain, puissant levier de l’influence sioniste aux Etats-Unis, c’est la génération des 50 ans et plus qui est totalement acquise à Israël, la nouvelle génération est plutôt habitée par la conviction que les intérêts américains se dissocient de ceux de l’entité sioniste. Si cette évolution ne s’est pas encore traduite ouvertement par un vote à l’intérieur du Congrès, elle se dessine de plus en plus clairement. On a tendance à oublier que le lobby pro-israélien, l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) a subit des revers remarquables ces dernières années.  Faut-il rappeler qu’au cours de la campagne présidentielle de 2012, le candidat soutenu par le lobby Mitt Romney s’est incliné devant Obama et qu’aux élections de 2016, la candidate de choix de l’AIPAC Hillary Clinton a été battue par Donald Trump ? On constate que l’influence du lobby sioniste sur l’électorat n’est pas aussi importante qu’au niveau du Congrès et au sein même de cette institution, il y’a aujourd’hui des indices de changements et des personnalités politiques qui ont un discours plus réservé sinon critique à l’égard de l’alignement politique des Etats-Unis sur les intérêts d’Israël à l’instar d’une député de Hawai, Tulsi Gabbard, vétéran de l’armée américaine qui réprouve la gestion américaine des dossiers syrien et palestinien. On n’a pas encore atteint la masse critique pour un changement décisif mais il est clair qu’avec l’adoption de la dernière loi qui légalise l’apartheid, Israël ne fait qu’accélérer son isolement.

Vous considérez donc que les discours très alarmistes sur « le deal du siècle » ne sont pas justifiés ?

Dans le discours inaugural de la conférence national arabe le 27 juillet dernier, nous avons justement soulevé ce point en rappelant que nous étions en train de faire une montagne d’une taupinière. Je crois que ce deal n’existe qu’à travers le traitement médiatique qui en est fait, et jusque là aucun pays arabe, pas même ceux qui sont aujourd’hui soupçonnés de construire des convergences avec Israël, n’ont pas montré le moindre signe indicatif d’un consentement. Même le roi Salmane d’Arabie saoudite a réitéré publiquement son soutien aux «droits légitimes du peuple palestinien à un Etat indépendant avec Jérusalem comme capitale» en se désolidarisant clairement du discours mal accueilli de son fils qui avait reconnu aux Israéliens le « droit » à un Etat-nation. Cela signifie que l’opinion publique arabe refuse les compromissions et qu’il faut en tenir compte, le travail que nous avons accompli depuis des années à travers la tenue de la conférence national arabe, des forums, les interactions et la réflexion collective ont renforcé cette réalité. Aujourd’hui, il ne peut pas y avoir de deal du siècle puisqu’il n’existe aucune chance coté palestinien d’accepter cette proposition, même les forces politiques qui se sont systématiquement orienté sur la voie des concessions et ont subi une amère déconvenue n’ose pas envisager cette perspective. La marche du retour qui se poursuit depuis le 30 mars est aussi une sévère mise en garde qui empêche toute velléité d’accepter ce deal. Bien que Trump soit présenté comme étant d’une fidélité inébranlable vis à vis d’Israël, mon opinion personnelle c’est qu’il ne leur a finalement rien offert. Le transfert de l’ambassade est une décision adoptée il y’a une vingtaine d’année par le Congrès, donc il s’est résolu à leur donner ce qu’ils avaient déjà acquis. Le président américain n’est pas un idéologue, il n’est pas favorable à Israël par conviction, je pense que cela ne l’intéresse pas mais une partie de sa base électorale aux Etats-Unis ne pourra pas l’accuser de ne pas avoir fait ce qu’il fallait.

Quelle forme devrait prendre aujourd’hui la résistance à l’occupation et à l’oppression ?

Il faut maintenir la pression en interne, nous espérons que cette marche du retour se poursuivra et sera soutenu par un mouvement de protestation générale à l’intérieur de la Cisjordanie et en deçà de la ligne verte. Je pense aujourd’hui que c’est une intifada généralisée qui fera s’écrouler le château de carte. Jusqu’à présent l’Autorité palestinienne s’est montré hésitante et est restée enfermée dans une attitude d’attentisme prudent. Or cette position ne sera pas tenable à terme et soit l’Autorité devrait se résoudre à soutenir le soulèvement et dans ce cas cesser toute coopération sécuritaire avec Israël ou se ranger sur la position américano israélienne et dans ce cas Mahmoud Abbas risque son élimination politique. Cette pression interne doit être appuyée par une campagne internationale de solidarité qui commence à prendre de l’ampleur. Aux Etats-Unis, le boycott est devenu une arme si redoutable que le lobby sioniste multiplie les pressions pour faire adopter des législations qui criminalisent le mouvement BDS au mépris de la liberté d’expression. Les batailles d’arrière-garde que mènent aujourd’hui Israël peuvent retarder les évolutions mais certainement pas les arrêter. Une intifada généralisée aboutirait à un retrait unilatéral et démantèlement des colonies. La société israélienne compte aujourd’hui 400 mille colons surarmés, on peut imaginer qu’un recul d’une telle ampleur de la part du leadership israélien précipiterait la société israélienne dans des luttes fratricides. Le travail de sape des fondations existe depuis longtemps, l’effet cumulatif des actions de résistance dans un contexte international et régional transformé permet aujourd’hui d’élaborer des perspectives émancipatrices.

L.K.

(*) Correspondance particulière

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