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Ali Lmrabet. Journaliste marocain

«Tout régime basé sur la répression, aussi puissant soit-il, est voué à l’effondrement»

14 juillet 2018 à 1 h 12 min

La condamnation par la justice marocaine des leaders du Hirak, qui ont écopé de lourdes peines allant jusqu’à 20 ans d’emprisonnement, a suscité l’indignation générale et voué à l’exécration publique une justice de plus en plus aux ordres du pouvoir politique. Pour de nombreux observateurs, la condamnation de Nasser Zefzafi, Nabil Ahmjiq, Ouassim Boustati, Samir Ighid et 49 autres militants du Hirak renvoie à l’héritage matériel et mémoriel de l’histoire conflictuelle entre le Rif et le pouvoir central marocain, une ligne de fracture structurelle qui se cristallise autour des revendications sociales et politiques du mouvement rifain. Dans cet entretien, Ali Lmrabet, ancien diplomate, journaliste et observateur de la vie politique marocaine, condamné par le régime marocain à une interdiction de 10 ans d’exercer sa profession, analyse les ressorts de l’obsession sécuritaire et répressive du régime marocain à l’égard du mouvement rifain.

– Quelle est la signification de ces condamnations ? Comment expliquez-vous cette répression judiciaire du Hirak, alors que jusque-là les autorités marocaines avaient tenté la carte de l’ouverture en évitant le durcissement des représailles ?

Permettez-moi de vous contredire, quand vous dites que les autorités marocaines ont «tenté la carte de l’ouverture en évitant le durcissement des représailles». Ce n’est pas vrai. Durant les premiers mois de la révolte rifaine du Hirak, Rabat a, comme à son habitude, temporisé pour voir jusqu’où irait cette contestation populaire.

C’est seulement quand le makhzen s’est rendu compte que ce n’était pas un soufflé qui allait retomber mais une véritable onde de choc qui risquait de faire tache d’huile sur les autres régions du Maroc que le roi a ordonné aux forces de l’ordre de réprimer durement les manifestants qui, quoi que l’on dise, n’ont jamais commis l’irréparable.

Avant même ces condamnations ridicules qui montrent l’état de déconfiture totale de cette pauvre justice marocaine, servile et aux ordres, les forces de l’ordre, la DST et la police, avaient mené l’assaut contre les Rifains, hommes, femmes et enfants.

Maisons investies de nuit, serrures cassées, vandalisme policier, humiliations, injures, séquestrations illégales de citoyens, agressions puis, et c’est le plus grave, des actes de torture commis par la police politique et autre sur des détenus inoffensifs, dont des mineurs.

Le chef du Hirak, Nasser Zafzafi, dont nous avons tous vu comment il a été transporté par avion d’Al Hoceïma à Casablanca, filmé, humilié, les yeux bandés et forcé de courber l’échine, a déclaré au tribunal qu’il a été violé avec un bâton.

Cela peut vous étonner, car vous me direz que nous sommes en 2017-2018, moi pas. La haine du Rifain est inscrite dans l’ADN de la dynastie alaouite qui, jusqu’à ce que le colonialisme espagnol ne lui offre le Rif sur un plateau, n’avait jamais réussi à le gouverner.

Quant à la signification de cette répression, il faut la chercher dans la manière d’être de ce régime : le makhzen ne peut pas se réformer.

Ou il s’ouvre et le système se condamne à la dislocation et à la disparition, ou il reste hermétique et il doit sévir encore et encore pour gagner du temps. Or, nous savons que tout régime basé sur la répression, aussi puissant soit-il, est voué à l’effondrement.

– Y a-t-il des divisions au sommet de l’Etat sur l’attitude à tenir face au Hirak ?

Ce que je sais, c’est que le commandant de la Gendarmerie royale, le général Hosni Benslimane, un fidèle parmi les fidèles de la monarchie, a été relevé de ses fonctions par le roi, parce que ses hommes sur place avaient reçu l’ordre de ne pas réprimer les manifestants.

Dans cette affaire, c’est le point de vue du conseiller royal et éminence noire du roi, Fouad Ali El Himma, et celui du commissaire Abdellatif Hammouchi, le chef de la police secrète et officielle du Maroc, qui sont des partisans de la manière forte, qui ont pris le dessus sur celui de la gendarmerie.

– En quoi Nasser Zafzafi incarne-t-il une menace pour le pouvoir ?

Nasser Zafzafi en lui même n’est pas un danger. Son discours politique est erratique, incohérent, contradictoire, une fois il dit que c’est le roi qui est à l’origine des malheurs du Rif, ce qui est en partie vrai, une autre fois il assure que cette révolte cherche simplement à avertir le roi des graves carences de l’Etat dans la région.

On l’a même entendu, et à plusieurs reprises, insulter le Front Polisario, de peur qu’on n’associe son mouvement aux indépendantistes sahraouis.

Ce qui montre un manque de maturité et la crainte du on-dit. En réalité, Zafzafi, au-delà de sa personne, est un symbole pour les Rifains, toutes catégories confondues, qui en ont assez de continuer à être marginalisés, insultés, diffamés par le régime, son administration et les forces de l’ordre dont les hommes et les femmes sont souvent originaires d’autres régions.

L’image du Rifain est exécrée dans le reste du Maroc. Sa droiture et sa pérenne résistance à l’oppression alaouite sont mal vues par le reste des Marocains qui, anesthésiés par des décennies de peur et de lâcheté, sont incapables de l’imiter. Alors que leurs revendications sont pratiquement les mêmes.

– Quelles sont les perspectives ? Le mouvement risque-t-il de se radicaliser dans un contexte social qui se prête à la contestation ?

Vous savez que dans l’histoire contemporaine du Maroc, les révoltes sont cycliques et personne ne peut prévoir un soulèvement, une explosion de colère comme celle qui a éclaté après la mort de ce poissonnier d’Al Hoceïma. Mais une chose est sûre, il y aura d’autres révoltes et pas seulement dans le Rif. Le Maroc est à bout.

La situation socioéconomique est catastrophique, la corruption reste endémique et le roi, qui est un acteur politique, parce qu’il règne et gouverne, donne des signes de fatigue. Il passe plus de temps à l’étranger qu’au Maroc. Des observateurs ont mis en avant le fait que le Hirak était un mouvement de revendication sociale et politique sur fond identitaire.

– Le Hirak s’inscrit-il dans une logique nationale, ou bien est-il en rupture avec elle ? Qu’en est-il de l’unité du mouvement après l’arrestation de ses principales figures ?

Je crois qu’il y a deux segments dans cette révolte. Le premier a trait à des revendications purement sociales, le deuxième est franchement politique. La récupération de la figure de Mohamed Ben Abdekkrim El Khattabi, connu sous le nom de Abdelkrim, créateur de la première République rifaine dans les années 1920 et héros rifain par excellence, qui est mort en exil en 1963, puis l’apparition du drapeau de la République du Rif dans toutes les manifestations donnent un ton politique et identitaire à cette révolte.

Pour le moment, à force de répression et de complicités étrangères (avez-vous entendu un gouvernement «démocratique» européen ou américain s’indigner face à la terrible répression qui s’est abattue sur le Rif, comme ils le font pour le Venezuela, le Nicaragua, etc., ?) la révolte rifaine plie, mais elle ne rompt pas.

Il y a des séquestrations de jeunes Rifains chaque jour. Ce qui est un indicateur. Les causes de la révolte sont toujours là. Les répressions, quand elles ne sont pas accompagnées de solutions viables, ne font que retarder l’inéluctable, c’est-à-dire une accélération du cours de l’histoire.


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