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mercredi, 13 novembre, 2019
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Proche-Orient : Liban, les racines structurelles d’une crise

23 octobre 2019 à 8 h 39 min

Au cinquième jour d’un mouvement de contestation populaire sans précédent réclamant «la chute du régime», le  Premier ministre libanais, Saad Hariri, a annoncé l’adoption du budget 2020 et d’un ensemble de réformes, ajournées ou bloquées par les dissensions internes à la coalition gouvernementale. Hariri, qui s’était accordé 72 heures pour parvenir à un accord faisant l’unanimité, a annoncé, à l’expiration de ce délai, une série de mesures phares, parmi lesquelles l’exclusion de toute nouvelle taxe supplémentaire du budget 2020, ou encore la contribution des banques privées à la réduction du déficit budgétaire à hauteur de 5100 milliards de livres libanaises (3,03 milliards d’euros) par le biais notamment d’une taxe sur les bénéfices, une mesure de partage des responsabilités particulièrement attendue.

En effet, des économistes libanais, à l’instar de Georges Corm, n’ont cessé ces dernières années de mettre en garde contre les conséquences d’un système monétaire garantissant un taux de change fixe, tout en pratiquant un taux d’intérêt élevé notamment au niveau du différentiel entre le taux sur la livre libanaise et le dollar. Les effets pervers se ressentent à travers les profits exorbitants engrangés par les banques et les investisseurs privés, tandis que l’économie du pays continue de s’essouffler.

Fausses solutions ?

Parmi les propositions également adoptées, la réduction de 50% des salaires et avantages des députés, ministres et Présidents anciens et actuels, le renforcement de la protection sociale pour les citoyens, le déblocage de 160 milliards de livres pour le financement des prêts subventionnés au logement. S’agissant du secteur de l’électricité dont la gestion a été la parfaite illustration du coût économique de la reconstruction post-guerre civile et de la dette publique que ces politiques ont laissé pour héritage ainsi que de la difficulté du secteur public à répondre aux besoins sociaux, le projet de réforme prévoit la signature d’ici quatre mois des premiers contrats avec les nouvelles sociétés chargées de la construction de nouvelles centrales de production. Autre mesure prévisible, la privatisation d’un grand nombre d’entreprises publiques pour renflouer les caisses de l’Etat, la compagnie aérienne nationale Middle East, l’opérateur Telecom Sodetel, la Bourse de Beyrouth, etc.  La liste est longue et laisse craindre une vaste opération de bradage.

Le succès mitigé des expériences passées en matière de privatisation, notamment celle de la reconstruction du centre-ville de la capitale par la société Solidere, le ramassage et le traitement des ordures par le groupe Sukleen, ou encore les BOT de la téléphonie mobile alimentent le doute. Comme l’a souligné à plusieurs reprises l’économiste libanais Charbel Nahas, la privatisation n’offre pas de solution miracle pour régler les problèmes d’un Etat congénitalement faible et structurellement corrompu, d’autant que sur le plan financier, elle ne peut constituer une alternative à une politique fiscale cohérente et crédible.

Etat faible

En effet, en matière de fiscalité, environ 80% des recettes proviennent de taxes payées par l’ensemble de la population, alors que les profits essentiels générés dans certains secteurs d’activités économiques, et notamment dans le foncier, sont soumises à des taux d’imposition relativement bas. Au fil des années, les Libanais n’ont cessé de subir de plein fouet la hausse des prélèvements obligatoires nécessaires au remboursement des emprunts publics, l’élément déclencheur de la contestation a été l’annonce, jeudi, d’un nouveau projet de taxation des appels passés via l’application gratuite whatsApp, moyen de communication des masses.

La colère se dirige donc contre des politiques de classes qui cherchent à répercuter sur les couches les plus démunies le coût d’une crise produite par la nature du système économique libanais et aggravée à la fois par les politiques néolibérales mises en œuvre depuis 1992 et la corruption endémique. Depuis la fin de la guerre civile, les politiques de redistribution des richesses, les dispositifs de protection des classes les plus vulnérables, et la revalorisation des ressources humaines qui font la richesse d’un pays ont été absents du processus de reconstruction. Les secteurs répondant aux besoins sociaux ont reçu une faible part d’investissement, les activités créatrices d’emploi ont été marginalisées et ne bénéficiaient d’aucun soutien institutionnel. La première cause de la dégradation des conditions de vie est la détérioration des conditions de travail. Le marché du travail ne permet pas d’absorber la demande croissante d’emplois, alors qu’une partie de la population active souffre d’une insuffisance de revenus et de conditions de travail précaires. Le déséquilibre sur le marché du travail a été d’autant plus aggravé par l’arrivée massive de travailleurs émigrés, conséquence d’un taux de change élevé qui affectait les exportations et rendait la main-d’œuvre libanaise beaucoup plus coûteuse que celle des pays voisins, mais aussi de la réalité dramatique de la guerre en Syrie.

Le système éducatif est lui-même subordonné aux impératifs de l’économie du tertiaire devenu une fabrique de cadres administratifs et d’affaires, de ressources humaines exportables. Le modèle économique libanais a exclu l’investissement dans le domaine de la recherche et de l’innovation technologique, les centres de recherche étant peu nombreux dans la mesure où la production du savoir, exigence incontournable dans une économie fondée sur la connaissance n’est plus indispensable dans une économie de services. L’absence d’actions opérationnelles des pouvoirs publics pour prévenir la crise ou tenter de l’endiguer en dépit de nombreux signes avant-coureurs s’explique par une conception des acteurs politiques qui minimise l’importance de la question sociale en considérant que le marché et la croissance sont des solutions miracles aux déséquilibres structurels en la matière.

Dommages collatéraux

Dans cette approche, l’aménagement de politiques de lutte contre les inégalités et la pauvreté est bien moins efficace que des politiques qui favoriseraient la croissance économique supposée avoir des retombées sur l’ensemble de la société. La pauvreté et l’émigration sont apparues comme les conséquences sociales des inégalités structurelles générées par ce modèle économique, mais aussi celles du désintérêt porté par les décideurs politiques à la question sociale. Enfin, la nature du système politique «conssociatif» encourage les leaders communautaires alliés à une caste financière à maintenir leurs bases sociales dans une situation d’extrême précarité pour renforcer la relation de clientèle et s’assurer la fidélité de leur public électoral. Des années d’accumulation et de frustration ont donc naturellement conduit à une explosion populaire généralisée à l’échelle du pays. Plus qu’une contestation des politiques du gouvernement, ce mouvement exprime le rejet des leaders communautaires inamovibles depuis 1992, comme en témoigne l’image spectaculaire de l’incendie de l’hôtel Rest House à Tyr, au sud Liban, dont la véritable propriétaire n’est autre que l’épouse du président du Parlement libanais en fonction depuis 28 ans, Nabih Berri, symbole de la corruption et des détournements de fonds publics. Aussi, la proposition de rédaction d’un texte législatif sur le recouvrement des fonds volés par les responsables politiques et la création d’une commission nationale de lutte contre la corruption restent au regard de cet héritage structurel très en-deçà des attentes populaires.

Rapport de force

Ainsi, en dépit des tentatives de récupération d’un mouvement sans direction par des forces politiques organisées, à l’instar des Forces Libanaises qui depuis leur participation au pouvoir en 2005 ont défendu les orientations néolibérales et se sont alignées sur les politiques des gouvernements successifs, la mobilisation massive des Libanais témoigne d’un changement majeur : la décomposition de la base légitimiste des forces politiques qui ont été la composante essentielle du pouvoir depuis la fin de la guerre civile.

Face à cette situation inédite, le Hezbollah se retrouve dans une position inconfortable. D’un côté, son secrétaire général s’est montré favorable au mouvement en le qualifiant d’authentique et de légitime, d’un autre côté, pour des considérations stratégiques, l’organisation cherche à préserver le gouvernement actuel qui lui assure une protection politique à travers la personne de Saad Hariri, homme de compromis et véritable bouclier contre une politique de durcissement des sanctions imposées par les Etats-Unis. Une nouvelle fois, les revendications populaires légitimes se heurtent à la réalité du rapport de force global et régional et la nécessité de préserver la coalition nationale au pouvoir. 

 

Par Lina Kennouche,

Universitaire et journaliste spécialiste du Proche-Orient


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