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Pierre Blanc. Professeur de géopolitique à Sciences Po Bordeaux : «Un basculement de puissance est en train de s’opérer sur le bassin du Nil»

01 juillet 2020 à 9 h 35 min

Pierre Blanc est professeur de géopolitique à Sciences Agro Bordeaux et ainsi qu’à Sciences Po Bordeaux. Il est par ailleurs rédacteur en chef de Confluences Méditerranée et chercheur au LAM (Sciences po/CNRS).

Son dernier ouvrage paru est Terres, pouvoirs et conflits, Une agro-histoire du monde, Paris, Presses de Sciences Po, 2020 (seconde édition). Il revient dans cet entretien sur les raisons des tensions entre l’Egypte et l’Ethiopie sur la question du Grand barrage de la Renaissance (GERD). Décryptage.

Entretien réalisé Par Assia Bakir (*)

 

-Les tensions montent à nouveau entre l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie. Addis-Abeba annonce la mise en eau de son Grand barrage de la Renaissance pour juillet. Le président égyptien en appelle au Conseil de sécurité de l’ONU pour un arbitrage. Que traduit l’offensive éthiopienne ? Comment éclairez-vous ces recompositions géopolitiques ?

Ce que vous qualifiez d’offensive de l’Ethiopie réside dans la prise de conscience du potentiel que lui confère sa position de puissant château d’eau du vaste bassin du Nil. Jusqu’à la fin du XXe siècle, ce pays a été en proie à toute une série de vicissitudes qui l’ont écarté de toute dynamique économique et par-delà de tout rôle géopolitique à l’échelle régionale. Rappelons que sous le régime de Mengistu de 1974 à 1991, l’Ethiopie a connu moult tragédies, dont la guerre de l’Ogaden en 1977-1978 contre la Somalie, puis la grande famine de 1983 qui a fait près de 2 millions de morts. Le départ de Mengistu n’a pas été d’emblée un moment de stabilisation, notamment du fait du conflit avec l’Erythrée entre 1998 et 2000 qui s’était séparée de l’Ethiopie en 1991.

C’est donc surtout à partir des années 2000 que ce pays a semblé retrouver le chemin de ce qui lui apparaît comme un grand destin, celui d’être une puissance à la hauteur de son histoire impériale. Meles Zenawi aux commandes du pays de 1995 à 2012 a fait des eaux du Nil un vecteur essentiel de ce renouveau. Le fait de nommer le Grand barrage de la Renaissance, celui qui est au cœur de la dispute avec les pays d’aval n’est évidemment pas anodin de ce point de vue. L’hydroélectricité est alors apparue comme une planche de salut pour un pays qui non seulement peut envisager un programme ambitieux d’électrification de son territoire, mais qui peut aussi se présenter comme le futur fournisseur électrique d’une Afrique en manque d’énergie. Pour l’Ethiopie, il s’agit donc de rétablir sa souveraineté sur les eaux qui se forment dans ses montagnes, et ce, d’autant plus qu’elle se sent beaucoup plus forte.

-Et qu’en est-il du côté de l’Égypte et du Soudan ?

A contrario, l’Egypte et le Soudan qui se sont longtemps arrogé un droit de contrôle sur les eaux éthiopiennes semblent subir l’initiative éthiopienne, car leur suprématie géopolitique est moindre, non seulement parce que l’Ethiopie est militairement plus forte qu’au tournant du XXe siècle, mais parce que ses alliances avec la Chine et Israël contribuent à la rassurer. C’est donc un basculement de puissance qui s’opère sur le bassin du Nil. En ce sens, la question hydro-politique sert de prisme éclairant à cette reconfiguration géopolitique régionale. Jadis, l’Egypte pouvait user du ton comminatoire pour faire taire toute velléité éthiopienne, aujourd’hui elle doit solliciter la médiation onusienne. Autant qu’un attachement au droit international, il faut sans doute voir dans cette sollicitation la marque d’une prise de conscience par l’Egypte de sa fragilité. Pour reprendre l’expression d’Hérodote, l’Egypte est un «don du Nil». C’est aussi là la source de sa précarité.

-La position de l’Ethiopie sur le Nil est-elle aussi hégémonique que le pays le laisse entendre ? Est-ce une remise en cause de l’accord de Khartoum du 23 mars 2015 ?

Dans le domaine de la géopolitique de l’eau, on a coutume de parler d’hydro-hégémonie, une formule que l’on doit à Mark Zeitoun. On pourrait penser que cette hydro-hégémonie vient de la position en amont d’un pays sur un bassin partagé. En l’occurrence, l’Ethiopie est bien sur le cours supérieur du bassin du Nil, en sachant que l’amont éthiopien de ce fleuve est en fait constitué de trois fleuves – le Nil Bleu, le Sobat et l’Atbara – qui profitent d’un régime pluvio-nival très abondant du fait de la présence de hautes montagnes. Ces trois fleuves représentent 85% du débit du Nil, le reste provenant du Nil Blanc qui les rejoint au Soudan. Mais ce n’est pas l’abondance de ses trois fleuves qui fait maintenant la force de l’Ethiopie.

-De quoi s’agit-il alors ?

Un pays peut être en aval d’un bassin hydrographique partagé et avoir plus de pouvoir hydropolitique que les autres riverains en amont. N’est-ce pas le cas d’Israël qui est pourtant en aval sur le bassin du Jourdain ? N’était-ce pas le cas de l’Egypte avant 2010 ? C’est donc bien le rapport de force qui prévaut souvent en matière hydropolitique. D’ailleurs, ne nous leurrons pas : si sur un autre bassin régional, celui de Mésopotamie, la Turquie exerce son hydro-hégémonie, c’est moins parce qu’elle est en amont que parce qu’elle est en situation de suprématie militaire. Pour revenir à la situation sur le Nil, encore une fois, l’exercice croissant de sa souveraineté sur les eaux par l’Ethiopie signifie un basculement de puissance de l’aval vers l’amont. Cela a commencé en mai 2010 avec la remise en question de l’accord de 1959 qui consacrait l’Egypte et le Soudan en tant que maîtres des eaux du Nil.

Rappelons que dans la foulée de l’indépendance du Soudan obtenue en 1956, ce pays et l’Egypte s’étaient répartis avantageusement des quotas de prélèvements sur le Nil : 75,7% du débit annuel – mesuré à Assouan – pour l’Egypte et 24,3% pour le Soudan, soit respectivement 55,5 milliards de mètres cubes et 18,5 en année moyenne. Engagée alors dans le projet de barrage d’Assouan, l’Egypte voyait un avantage à sécuriser ses prélèvements, une sécurisation qui passait par un droit de veto sur les aménagements en amont.

Autrement dit, en excipant de ce droit, les projets futurs de l’Ethiopie, véritable château d’eau du Nil, devenaient désormais improbables. De même que pour d’autres contributeurs au débit du Nil. C’est donc cet accord que l’Ethiopie a remis en question dans le cadre de celui d’Entebbe en mai 2010, où elle a pu coaliser autour d’elle d’autres pays d’amont. Cette remise en question était préparatoire au lancement du Grand barrage de la Renaissance en 2011, tout cela étant favorisé par la situation de bouleversement politique en Egypte. Par la suite, l’Ethiopie a pu continuer à tirer avantage d’un nouveau rapport de force plus avantageux pour elle.

L’accord de mars 2015, auquel vous faites référence est intervenu après ces initiatives éthiopiennes. Cet accord préalable prévoyait que les trois pays, pour arriver à une résolution finale, devraient prendre en compte les résultats d’études d’impacts du barrage sur les pays en aval. Mais rien n’a abouti et tout laisse à penser qu’il a été un accord à vocation dilatoire pour l’Ethiopie qui a ainsi continué à avancer sur son projet.

-Dix pays dépendent directement du Nil, à quel point le GERD viendra-t-il modifier le fleuve, en prenant en compte qu’il n’est pas seulement question d’eau, mais également de sédiments essentiels à l’agriculture ?

C’est surtout pour l’Egypte que la situation peut changer négativement. Du moins à court terme. Car ce barrage étant à vocation surtout hydroélectrique, une fois rempli, l’évacuation régulière de l’eau permettra d’abonder le Nil en Egypte. La discussion porte donc essentiellement sur la durée de remplissage du barrage. Pour le Soudan, la situation est différente, voire avantageuse, car ce barrage lui permettrait de recevoir de l’électricité éthiopienne, de prévenir les inondations sur son territoire et de recevoir de l’eau stockée par le GERD pour faire de l’irrigation dans les zones soudanaises qui se situent dans sa proximité. Quant au limon, ce fertilisant naturel auquel vous faites allusion, il est clair que le barrage éthiopien va le retenir. Mais de fait, cela ne va pas vraiment changer la situation pour les pays de l’aval, car le barrage d’Assouan et certains barrages soudanais le retiennent déjà, ce qui d’ailleurs contribue à les envaser. A ce titre, le GERD peut ralentir l’envasement de ces barrages. Enfin, puisque vous parlez de l’ensemble des 10 pays du fleuve, le GERD ne va pas du tout altérer les débits dans les 7 pays de l’amont, car ils ne sont concernés que par le Nil Blanc.

-La guerre de l’eau serait-elle inévitable dans la région ? Le GERD est un facteur de déstabilisation de la région, ou un projet qui, à long terme, peut devenir fédérateur ?

Je ne crois pas vraiment à cette idée de guerre de l’eau. Je préfère d’ailleurs parler de violence hydraulique en ce sens que la violence commence par le rapport de force (vis en latin), sans forcément utiliser celle-ci. A l’abri d’un rapport de force avantageux, certains pays entravent ainsi l’accès d’autres pays riverains. C’est d’ailleurs ce qu’a fait l’Egypte jusqu’à l’heure. Est-ce qu’à un moment où son avantage hydraulique est remis en question, justement du fait du rétablissement d’un certain équilibre géopolitique entre elle et son voisin éthiopien, Le Caire peut se risquer à déclarer une guerre à Addis-Abeba ? Rien n’est moins sûr.

Certes, elle peut compter sur des alliés comme les Emirats arabes unis, l’Arabie Saoudite et la Russie. Mais en face, l’Ethiopie a aussi son propre système d’alliance non moins puissant, à commencer par la Chine. A défaut, l’Egypte peut alors privilégier de jouer sur les divisions ethniques de l’Ethiopie pour la fragiliser. C’est d’ailleurs l’un des scénarios qui avaient été privilégiés lors d’une réunion organisée en juin 2013 en présence du président Mohamed Morsi. Mais la voie de la coopération peut être aussi choisie comme sortie par le haut. L’Egypte veut pouvoir compter sur un Premier ministre éthiopien, prix Nobel de la Paix en 2018, pour faire entendre diplomatiquement son inquiétude et allonger la durée du remplissage. Mais pour cela, il faut aussi des propositions concrètes, comme celle qu’a faite récemment Le Caire de compenser le manque à gagner pour l’Ethiopie d’une moindre vente d’électricité du fait d’un remplissage plus lent du barrage.

-Quelles seraient les options de l’Egypte, sur le long terme, pour sécuriser ses ressources hydrauliques et garantir par là même sa sécurité alimentaire et bien plus ?

On ne le dit pas suffisamment, mais l’Egypte a aussi des leviers pour améliorer sa dotation en eau. Elle dispose encore de marges de manœuvre en matière hydraulique, moins en termes de politique d’offre que dans le domaine de la gestion de la demande. Les opportunités en politique de l’offre sont en effet assez étroites. En particulier, le recours à des ressources non conventionnelles n’offre que des perspectives limitées. L’Egypte réutilise déjà les eaux de drainage à hauteur de 4,7 milliards de mètres cubes et il ne semble pas que ce volume puisse augmenter dans de fortes proportions.

La réutilisation des eaux usées après traitement offre des perspectives plus intéressantes, notamment si les chantiers d’assainissement des grandes villes sont menés à bien, comme dans le cas des égouts du Caire dont les eaux sont drainées vers deux grands collecteurs de part et d’autre du Nil. Si la politique de l’offre ne peut donc accroître qu’à la marge la dotation en eau de l’Egypte, c’est surtout la gestion de la demande qui doit être au cœur de la nouvelle révolution hydraulique.

De substantielles économies d’eau sont théoriquement possibles en Egypte. Mais cette gestion de la demande suppose des choix politiques, économiques, institutionnels, juridiques et techniques qui peuvent donner lieu à des débats internes tendus, voire violents. Ainsi, du point de vue politique, se pose la question des arbitrages à opérer entre les utilisations urbaines et agricoles, celles-ci étant de loin les plus dispendieuses. Mais les paysans étant souvent pauvres, ce choix de politiques publiques n’est pas aisé à opérer, encore moins quand on sait que leur production conditionne en partie la sécurité alimentaire du pays.

(*) Universitaire à Paris 8 (France)

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