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Pascal Boniface. Géopolitologue et directeur de l’IRIS de Paris : «La pandémie de Covid-19 révèle la crise de la gouvernance mondiale»

09 mai 2020 à 9 h 40 min

Pascal Boniface est directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et enseignant à l’Université de Paris 8. Géopolitologue de renom, il est l’auteur de nombreux ouvrages et d’articles académiques autour des relations et des conflits internationaux.

Dans cet entretien téléphonique, confinement oblige, il a bien voulu répondre à nos questions sur l’impact de la pandémie de coronavirus, Covid-19, sur la géopolitique mondiale.

Propos recueillis par  Samir Ghezlaoui

 

 

-Les Etats-Unis ont sanctionné l’OMS pour de soi-disant manquements dans la gestion de la pandémie de Covid-19. Ce n’est pas le multilatéralisme qui en prend encore un coup ? Qu’en pensez-vous ?

Même si l’OMS n’est pas exemptée de tout reproche, en ayant, par exemple, pris une semaine après la déclaration de la pandémie en Chine pour annoncer que ce nouveau virus est transmissible par l’homme, on voit bien qu’il y a une grande partie d’instrumentalisation dans la critique de l’Organisation par le président américain, Donald Trump. Celui-ci a l’habitude de s’attaquer à l’ensemble des institutions internationales, y compris donc l’OMS, car il veut démonter tout ce qui lui rappelle le multilatéralisme.

C’est surtout, aussi, sa stratégie pour se dédouaner de sa propre responsabilité dans la situation sanitaire actuelle aux Etats-Unis puisque, au début, il a été presque dans le déni et il a pris beaucoup de retard avant d’admettre la dangerosité du Covid-19 et prendre les mesures nécessaires contre sa propagation. Je pense, d’une manière générale, que sans le travail accompli jusqu’ici par l’OMS, notamment en réagissant vite auprès des autorités chinoises, la pandémie aurait pu faire beaucoup plus de victimes à travers le monde.

-Il n’y a pas que cela, non ?

Effectivement. Il faut noter d’ailleurs que les Américains reprochent, entre autres, à l’OMS sa proximité avec la Chine. Or, on a tendance à oublier que l’OMS n’a pas de pouvoirs supranationaux et, du coup, elle est obligée de collaborer avec le gouvernement chinois et tous les gouvernements du monde entier.

Par ailleurs, au-delà de la question de la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine, certains observateurs occidentaux critiquent non pas l’OMS au fond, mais son directeur général (l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, ndlr) car ils n’acceptent pas que le dirigeant d’une telle Organisation, en ce moment précis, soit un Africain.

En d’autres circonstances, si par exemple le virus s’était éteint rapidement, je suis sûr qu’on lui aurait reproché d’avoir réagi démesurément. Franchement, le bilan de l’OMS est globalement loin d’être mauvais. Son directeur a rappelé, à juste titre, que dès le 30 janvier 2019, alors qu’il y avait seulement 82 cas de contamination au Covid-19 signalés en dehors du territoire chinois, il avait donné l’alerte maximale et que les gouvernements, surtout occidentaux, n’en avaient pas vraiment tenu compte à l’époque. Pour citer un autre exemple que celui de Trump, le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a trop tardé également à comprendre l’ampleur de la pandémie et à réagir.

-Au-delà du domaine de la santé, que révèle d’inédit cette crise de coronavirus sur la gouvernance mondiale ?

La pandémie de Covid-19 révèle la crise de la gouvernance mondiale puisque plusieurs pays ont prouvé qu’ils aimeraient qu’il y ait moins de multilatéralisme. Cela est évidemment en contradiction avec la leçon qu’il faudrait tirer de cette pandémie, en l’occurrence qu’il n’y pas vraiment de frontières, surtout pas dans ce genre de dossiers. Dans la santé et dans bien d’autres domaines, il nous faut des réponses globales au niveau international. On voit que les réponses purement nationales faites par beaucoup d’Etats et la volonté de Donald Trump de détruire le système multilatéral ont plutôt aggravé la crise sanitaire au lieu d’aider à la résoudre.

Le pire c’est de couper les crédits à l’OMS en pleine pandémie mondiale. C’est comme si on coupait les moyens des pompiers en plein incendie juste parce qu’on n’est pas content de la gestion de leur caserne ! Par exemple, Bill Gates, qu’on ne peut pas soupçonner d’être un cryptocommuniste ou un partisan effréné du régime chinois, a contredit Trump en disant que l’OMS avait bien rempli son rôle. Il a d’ailleurs mis une partie de sa fortune personnelle au service de l’Organisation pour compenser un peu les crédits coupés par les Etats-Unis…

-Avec l’absence aussi de l’Europe sur ce point là, la surprise est venue plutôt de la Chine, non ?

La Chine a effectivement essayé de profiter de cette crise pour étendre son influence dans le monde comme le modèle d’un pays puissant, qui a réussi à se mettre au service des autres tout en maîtrisant la crise au niveau national. Après, il est un peu injuste de dire que l’Europe, notamment la France et l’Allemagne, n’a rien fait. Par exemple, les pays européens ont lancé un programme de 15 milliards d’euros pour aider les pays africains à lutter contre la pandémie sur le plan social et sanitaire. Pour résumer plus pertinemment, disons qu’il y a un repli sur soi américain, des tentatives de multilatéralisme du côté européen et une stratégie d’influence chinoise. Cette dernière est extrêmement intelligente et bien organisée. Les Chinois essayent de profiter du vide laissé par les Américains pour étendre leur influence en Afrique et en Amérique latine. La Chine s’y présente comme un pays généreux et au service des autres, au moment où les Etats-Unis ne font rien…

-Et d’ailleurs même auprès de certains pays européens les plus touchés par le Covid-19, comme l’Italie et l’Espagne…

Oui, il y a des envois de masques et des aides médicales dans ces pays. Mais en réalité, concrètement, ce n’était pas grand-chose. A titre d’illustration, les autorités chinoises ont mis en scène, d’une manière spectaculaire, l’envoi d’un train de la Chine vers l’Espagne, c’est-à-dire qu’il a fait 13 000 kilomètres pour acheminer des dons médicaux d’une valeur dérisoire de 50 000 euros. Donc, il ne faut pas non plus avoir des illusions, les Chinois servent surtout leurs propres intérêts.

-Nous avons constaté que la pandémie de Covid-19 retient désormais toute l’attention médiatique et diplomatique internationale. Pendant ce temps, les conflits se poursuivent un peu partout dans le monde, surtout en Libye, en Syrie, en Irak ou encore en Palestine. Cette sorte de huis clos les a-t-il impactés de quelque manière que ce soit ?

Oui, le huis clos a fait qu’on s’y intéresse moins qu’avant, car toutes les attentions sont portées sur le coronavirus. La poursuite des conflits en Syrie, en Irak et en Palestine pose davantage de problèmes, surtout sur le plan humanitaire. D’une part, il y a un manque flagrant de structures sanitaires. De l’autre, il y a l’entassement des populations qui rend leurs situations plus dangereuses en ce moment, alors qu’elles étaient déjà compliquées et douloureuses auparavant. Concernant la Libye, disons qu’il y un effet d’aubaine pour certains antagonistes du conflit, qui profitent du fait que l’attention de la communauté internationale soit détournée pour avancer leurs propres agendas au niveau interne.

-Dans ce sillage, comment voyez-vous l’équilibre géopolitique international à court et moyen termes alors que de nombreux observateurs s’attendent à un tournant historique en faveur de l’Asie et, singulièrement, de la Chine ?

En fait, cette crise accentue les tendances stratégiques structurelles existantes, mais elle ne crée pas de tendances nouvelles. C’est-à-dire qu’il y a, certes, un rattrapage de la Chine par rapport aux Etats-Unis qui s’est accéléré avec la pandémie de Covid-19, mais il n’est certainement pas créé par cette crise. C’est un long cheminement qui se poursuit depuis plusieurs années, voire des décennies. A noter aussi que la Chine marque des points sur la scène internationale, en grande partie parce que celle-ci est désertée volontairement par les Etats-Unis.

Pour reprendre l’exemple de l’OMS, maintenant il y a un enjeu d’influence énorme au niveau international puisque des voix soulignent que la Chine, qui soutient toujours l’OMS, vient aussi en aide à plusieurs pays, tandis que les Etats-Unis, qui ont lâché l’OMS, semblent même incapables de gérer la crise au niveau national. Il y a donc un certain rattrapage de la Chine, mais je ne pense pas qu’elle va dépasser les Etats-Unis sur le plan de l’influence ou de la puissance dans les quelques années à venir. Les Américains gardent une avance confortable, même si celle-ci, encore une fois, est en train de se réduire. Donc, au mieux, les Chinois pourront accélérer leur rattrapage…

-Y compris sur le plan économique ?

Oui, bien sûr. L’économie chinoise est déjà repartie depuis plusieurs semaines, et l’américaine le sera aussi bientôt. Mais, actuellement, la croissance chinoise est la plus importante au monde car l’économie est à l’arrêt dans la quasi-totalité des autres pays.

-En parlant de cela, croyez-vous que les pays occidentaux pourront réellement appliquer de nouvelles politiques économiques prônant un capitalisme dit «plus humain» qui passerait par des stratégies de relocalisation ?

On peut imaginer qu’il y aura des relocalisations. Mais là aussi, ce n’est pas nouveau puisque certaines étaient déjà prévues avant la pandémie. Il y avait des débats sur les coûts de production désormais un peu trop élevés en Chine et en Asie en général. Néanmoins, concernant de vraies nouvelles stratégies économiques et de réformes du système capitaliste pour lui donner un aspect plus humain, il faut attendre pour voir si les pays ont vraiment tiré des leçons de cette crise. A-t-on tiré des leçons de la crise financière de 2008 par exemple ? Non. Pourtant, beaucoup de choses ont été dites et promises à l’époque, comme la lutte contre les paradis fiscaux. Depuis, rien n’a vraiment été fait. Ce n’est donc pas évident de se prononcer maintenant sur ce qui va advenir de l’économie mondiale.

La crainte c’est qu’on tombe dans les mêmes travers dès que la crise du Covid-19 sera passée. Par ailleurs, la pandémie a dévoilé au monde occidental son péché d’orgueil ayant pensé qu’il était à l’abri vu ses richesses et ses systèmes de santé modernes, et que ce genre de crises ne pouvait impacter que les pays asiatiques ou africains. Alors, la plus grande question, à mon sens, c’est de savoir si les Occidentaux vont comprendre la leçon et devenir plus modestes. Ce n’est pas gagné d’avance car, on l’a vu, alors qu’ils ont déjà perdu le monopole de la puissance depuis longtemps, ils ne se rendent pas compte ou ils sont dans le déni.

Ce serait donc intéressant de voir, par exemple, s’ils vont cesser de croire à leur «supériorité» et renoncer à leur fameux «droit d’ingérence» pour imposer leur point de vue aux autres. Quand on voit qu’il y a des fosses communes à New York, là, l’image de l’Occident en a pris un vrai coup, alors que la situation est, pour l’instant, plus rassurante en Amérique latine, en Asie et en Afrique.

-Justement, quelle est la place de l’Afrique dans tout ça ?

Il y a une grande crainte par rapport aux pays africains, car on sait que les populations sont plus entassées et les systèmes sanitaires moins performants. Cependant, l’Afrique a connu et su affronter plusieurs pandémies, dont par exemple Ebola, qui a été enrayé. Concernant le Covid-19, le continent est relativement épargné pour l’instant. Et ce, probablement pour des raisons démographiques puisque la population est très jeune, donc moins impactée. Mais il est trop tôt pour dire que l’Afrique est complètement sortie d’affaire, car il se peut que la pandémie s’y propage davantage durant les prochaines semaines, dans le pire scénario. Ce sera une catastrophe et le monde entier sera concerné par ses retombées, déjà que la situation n’est pas reluisante.

-Il y a aussi la problématique économique, notamment quand on parle de pays rentiers, à l’instar de l’Algérie, qui sont doublement pénalisés par la pandémie et la chute des cours du pétrole. Voyez-vous en cela l’effondrement annoncé de ces modèles ou une simple crise passagère des prix liée au confinement ?

C’est effectivement une conséquence directe de la chute du cours du pétrole sur le marché mondial, parallèlement à la chute de la consommation. Presque toutes les usines sont à l’arrêt, la majorité des véhicules et les avions ne circulent plus, etc. Et d’ailleurs, là aussi, le coronavirus n’a pas vraiment créé la crise du pétrole, celle-ci le précédait puisque cela fait longtemps que les prix font le yo-yo en lien avec les nouvelles tendances énergétiques et les conjonctures géopolitiques.

Vraisemblablement, les prix vont remonter progressivement avec la reprise de l’activité économique. Quant au modèle de la rente pétrolière, disons donc qu’il est déjà atteint depuis plusieurs années, même s’il est vrai que les économies qui dépendent trop des exportations des hydrocarbures d’une manière générale sont fragilisées davantage par la pandémie.

 

 



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