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Moyen-Orient : Pourquoi les Etats-Unis veulent détruire l’Iran

16 mai 2020 à 9 h 38 min

Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, l’Iran a fait l’objet de nombreuses critiques concernant sa gestion de la crise sanitaire. A la première phase de déni succède la lenteur d’action des autorités iraniennes, les mesures phares décidées, notamment la fermeture des sites de pèlerinage, des écoles et des universités, et des lieux publics ainsi que l’obligation de confinement intervenant trop tardivement.

Néanmoins, s’agissant du lourd impact des sanctions économiques américaines sur la lutte contre le corona, bien qu’il soit rappelé de manière factuelle dans les analyses, très peu de commentateurs interrogent la responsabilité américaine écrasante dans la mort de civils iraniens à travers la logique de la punition collective qui semble renouer avec la perception largement déshumanisante de «l’ennemi», prégnante dans la culture stratégique américaine.

Les sanctions américaines pourtant reconnues comme illicites en droit international ont totalement asphyxié l’économie iranienne, entraînant des conséquences redoutables sur la vie quotidienne de l’ensemble de la population.

Dans l’incapacité de vendre son pétrole ou d’emprunter sur les marchés financiers, Téhéran peine à financer l’importation de matériel médical et de produits pharmaceutiques. Quelques mois avant l’apparition de la crise sanitaire mondiale, un rapport foisonnant de détails, publié le 29 octobre 2019, par l’ONG Huwan Right Watch consigne les effets des sanctions américaines sur le secteur de la santé en Iran et notamment sur les personnes atteintes de cancer ou de maladies génétiques rares.

Ce rapport souligne que HRW a documenté plusieurs cas, notamment un «dans lequel une entreprise européenne a refusé de vendre à l’Iran les médicaments nécessaires aux patients souffrant d’épidermolyse bulleuse, une maladie génétique rare qui entraîne des cloques sur la peau et les muqueuses et qui affecte plus de 800 personnes en Iran».

Il cite également la liste de médicaments nécessaires au traitement de la leucémie de l’enfant publiée en novembre 2018 par des chercheurs affiliés au centre pédiatrique de recherche et de traitement du cancer Mahak, en précisant qu’«en mai 2019, l’ONG manquait de pégaspargase, de mercaptopurine et de vinblastine, trois médicaments de chimiothérapie, qui figurent tous sur la liste des médicaments essentiels de l’OMS». (1)

Pénuries de médicaments essentiels

En effet, les compagnies pharmaceutiques étrangères et les banques internationales préfèrent généralement refuser toute transaction impliquant l’Iran, quel que soit le produit concerné, plutôt que de s’exposer à un risque de représailles de la part des Etats-Unis. Aujourd’hui «l’Iran connaît l’une des pires épidémies de Covid-19 au monde avec des dizaines de milliers de cas et des milliers de décès» et l’économie «frappée par des sanctions et la chute des prix du pétrole n’est pas en mesure de résister aux retombées économiques de la pandémie» (2).

Pour éviter un effondrement total, les autorités iraniennes ont donc été contraintes, le 8 avril dernier, de décider d’une levée partielle du confinement et de la relance de certaines activités économiques. Mais il est surtout frappant de constater qu’en définitive, dans un contexte de drame humanitaire, les Etats-Unis ont décidé le 17 mars de durcir les sanctions contre l’Iran, une décision dénoncée par un appel collectif de plusieurs personnalités politiques internationales et curieusement l’ex-secrétaire d’Etat du président Clinton, Madeleine Albright.(3)

Depuis leur adoption, ces sanctions se sont pourtant révélées totalement contre-productives et ont même entraîné l’effet inverse de celui escompté : sans parvenir à priver le régime de sa base sociale, elles ont abouti à un durcissement de la position de l’Iran et le refus de toute concession politique. Aussi, ces mesures coercitives qui relèvent d’une forme de punition collective constituent le prolongement de la logique de destruction de l’ennemi, tendance lourde de la doctrine stratégique et militaire américaine.

En effet, le facteur idéologico-culturel qui influence les visions politiques américaines ne se limite pas à la scène intérieure, il pèse aussi dans l’élaboration de la doctrine stratégique. Si les décideurs politiques agissent en fonction de la perception immédiate de leurs intérêts stratégiques, notion toutefois fluctuante, et du rapport de force existant, certains événements historico-culturels structurants sont à l’origine de représentations stables qui participent de la définition de l’orientation stratégique et des cadres d’action.

Héritage évangélique

Il serait difficile à l’heure actuelle de saisir la position inconditionnellement pro-israélienne et viscéralement anti-iranienne de l’équipe Pompéo-Pence sans tenir compte de la prédominance de l’héritage évangélique dans leur représentation de la politique américaine.
L’intensité de leur engagement en faveur de Tel-Aviv repose sur une identification idéologico-culturelle, qui puise dans la similitude des trajectoires historiques et la communauté de valeurs bibliques les amenant à partager un sentiment d’identité commune.

L’importance du facteur idéologico-culturel dans l’appréhension de l’alliance privilégiée américano-israélienne a été longuement analysée notamment par Camille Mansour(4) qui insiste sur la centralité des valeurs religieuses partagées et de l’héritage colonial. La représentation de l’Etat israélien – dont l’assise juridique et historique est un texte religieux – comme une réédition du modèle américain se retrouve à la fois dans la psychologie collective américaine et dans les instances de l’appareil de sécurité nationale et des commissions du Congrès, où siègent les représentants de la droite chrétienne.

Plus largement dans la vision politique globale des Etats-Unis et dans la réflexion de la communauté stratégique, il existe un cadre de penser et d’agir qui demeure lié à la spécificité historique des Etats-Unis et à un imaginaire national empreint de religiosité et de sentiment d’exceptionnalisme. Cette représentation pénètre les pratiques sociales et politiques depuis le débarquement des premiers colons britanniques au XVIIe siècle qui affirment, au prisme de la théologie protestante, la destinée manifeste de l’Amérique «cité au sommet d’une colline» et «nouvelle Jérusalem».

La notion de destinée manifeste a légitimé les massacres de la population indigène tout autant que l’expansionnisme militariste des Etats-Unis, qui demeure une constante lourde de l’histoire américaine. Comme le note le spécialiste de la stratégie américaine, Jean-Michel Valentin, il existe «un rapport profondément singulier entretenu aux Etats-Unis entre un habitus collectif pénétré d’une religiosité et d’une mythologie très vivaces, et un rapport au réel qui favorise le recours à des formes de violence armée. La violence doit alors être strictement unilatérale : elle doit permettre de modifier, de changer le monde non américain, en empêchant toute interaction qui pourrait permettre un échange de violence, et donc des effets réciproques de modification.

Cette complexité s’est installée dès les origines de la nation américaine».(5) S’il n’existe pas une différence de nature entre les colonialismes européens et l’impérialisme américain, «la construction de la civilisation nord-américaine, mais non canadienne, obéit à une dynamique radicalement différente» en raison de la prégnance de l’utopie religieuse dans les représentations de la nation américaine.

Culture stratégique

Cette réflexion est également au cœur des analyses du chercheur en géopolitique Alain Joxe(6) qui souligne la différence entre les cultures stratégiques européennes et américaine.

Si les Européens ont une conception clausewitzienne de la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens, dans la culture stratégique américaine pétrie de la croyance en la destinée manifeste, la finalité n’est plus de vaincre un ennemi, mais bien de le détruire par le recours à la force décisive écrasante. Jean-Michel Valentin y voit un «refus fondamental de l’interaction entre le système stratégique américain et les objets sur lesquels il exerce sa puissance».

Cette conception américaine de la guerre qualifiée de douhetiste(7) par Joxe, en raison de la démesure de la puissance de feu, est fondatrice à la fois de la stratégie nucléaire et de l’appareil américain de sécurité nationale. De l’usage de la bombe atomique contre le Japon sur le point de capituler en 1945 à l’utilisation à grande échelle du napalm durant la guerre du Vietnam, la technologie est systématiquement mobilisée pour détruire l’adversaire, en réduisant au maximum les effets de l’interaction stratégique.

Certes, les mutations du contexte stratégique, à travers à la fois l’affirmation des acteurs transnationaux et la transformation de la menace et sa diffusion, ont mis fin à la systématisation de la guerre à buts absolus, et avec l’invasion de l’Irak en 2003, confrontés à la ténacité de la résistance locale, les Etats-Unis se sont impliqués de façon inédite dans un processus de Nation Building.

Mais la logique de reconnaissance de l’ennemi ne procédait que de son irréductibilité par la voie militaire et le résultat n’en a pas moins été la destruction d’un Etat et celle de pans entiers de la société irakienne. Selon le site britannique, Iraks Body Count, entre 1991 et 2003, l’embargo sur l’Irak a entraîné la mort de plus d’un million d’Irakiens, tandis qu’au moins 122 000 auraient péri pendant l’invasion américaine ou lors de ses suites. Les documents révélés par Wikileaks en 2010 accréditent la thèse que de nombreux décès de civils n’ont pas été rendus publics.

Stratégie hybride

Avec la fin des guerres d’occupation et face à l’«insuccès permanent»(8) des Etats-Unis – qui témoigne des limites du paradigme stratégique de la révolution dans les affaires militaires pour garantir la pérennité de leur hégémonie dans un contexte géopolitique transformé par l’ascension de nouvelles puissances internationales et régionales –, Washington a procédé à la reconversion de son modèle : la domination impériale par l’occupation militaire brute cède le pas à une stratégie hybride dans laquelle le recours aux sanctions économiques dépourvues de légitimité internationale est devenu une arme de destruction massive.

Ainsi en dépit de ces adaptations imposées par le nouveau contexte, la logique destructrice qui a été au cœur de l’ensemble des pratiques traditionnelles et des habitudes de pensée de la société américaine et de l’appareil sécuritaire américain est reconduite avec la stratégie des pressions maximales à travers l’idée de châtiment collectif contre un ennemi diabolisé.

L’héritage structurel de l’exceptionnalisme américain interdit toute résistance à l’ordre régulé selon les intérêts d’une «nation élue». Car toute opposition ou toute volonté de changement par l’imposition de nouvelles règles contribuerait à sortir la nation américaine de son exceptionnalisme.

Non seulement les Etats-Unis refusent «d’être impliqués dans un processus de changement dû à une influence extérieure» pour reprendre la formule de Michel Valentin, mais ils rejettent l’idée d’un nouvel ordre mondial qui cesserait d’être structuré en fonction de leurs intérêts stratégiques dominants.

Malgré le durcissement des sanctions et le lourd tribut économique, social, sanitaire supporté par la population iranienne, l’Iran continue d’offrir l’image d’une résilience et d’un obstacle à la destinée providentielle des Etats-Unis.

 

 

Par Lina Kennouche    Correspondance particulière

 

1- Rapport de Human Right Watch intitulé «Pression maximale : Les sanctions économiques américaines portent atteinte au droit des Iraniens à la santé». URL : https://www.hrw.org/sites/default/files/report_pdf/iran1019sanctions_web.pdf, p 33-34

2– Colin H. Kahl & Ariana Berengaut, «Afterschoks : The Coronavirus Pandemic and The New World Disorder», April 10 2020. URL : https://warontherocks.com/2020/04/aftershocks-the-coronavirus-pandemic-and-the-new-world-disorder/

3– «Transatlantic Call to Ease Humanitarian Trade with Iran due to the COVID-19 Pandemic», April 06 2020. URL : https://www.europeanleadershipnetwork.org/group-statement/elntip_iran_april2020/

4– Camille Mansour, Israël et les Etats-Unis ou les fondements d’une doctrine stratégique, Paris : Armand Colin, 1995, 285 p.

5– Jean-Michel Valentin, «Religion et stratégie aux Etats-Unis», revue internationale et stratégique, vol. 57, no. 1, 2005, pp. 103-114.

6- Dans «L’Amérique mercenaire», L’Amérique mercenaire, Paris : Stock, 1992, et « L’empire du chaos, les Républiques face à la domination américaine dans l’après-guerre froide», Paris : La Découverte, 2002.

7- Du nom du général Giulio Douhet, commandant de la première unité d’aviation de l’armée italienne, considéré comme le théoricien du bombardement stratégique quantitatif avec le tapis de bombes. Terminologie employée par Alain Joxe dans son livre L’Amérique mercenaire. Paris : Stock, 1992.

8– Formule mobilisée par Alain Joxe dans son livre les Guerres de l’empire Global, Paris : La Découverte, 2012.

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