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Georges Corm. Historien, économiste et homme politique libanais

«Les forces qui ont pillé le Liban sont encore là et contrôlent tout»

05 novembre 2019 à 9 h 03 min

Georges Corm, ancien ministre des Finances du Liban, analyse les causes profondes de l’émergence du mouvement de contestation et les défis qui s’imposent à lui dans un contexte où le rapport de force demeure largement favorable à une classe politique corrompue.

– Quelles sont les causes structurelles de l’émergence d’un mouvement de contestation populaire sans précédent au Liban ?

Les politiques suivies depuis le début de la IIIe République, c’est-à-dire à partir de la sortie de la guerre et de la prise de pouvoir de Rafic El Hariri et la nomination de Riyad Salamé comme gouverneur de la Banque centrale ont permis un pillage systématique des ressources nationales. Cette gestion du pays a appauvri les Libanais, situation également aggravée par l’afflux de plus d’un million de réfugiés syriens.

Nous assistons aujourd’hui à une contestation populaire comme l’ont été les révoltes de 2011 dans le monde arabe et sur lesquelles les observateurs se sont déchirés : ont-elles été le fruit de la manipulation des Etats-Unis et des ONG constituées au cours de ces vingt dernières années, ou s’est-il agi de mouvements populaires authentiques et spontanés ? Personnellement, je pense qu’aussi bien en 2011 qu’aujourd’hui, il y avait un terrain fertile à ces dynamiques à savoir la formidable dégradation des conditions de vie des couches populaires dans le monde arabe.

Je reste très fier des mouvements de 2011 qui ont inspiré les révoltes européennes et le mouvement Occupy Wall Street. C’est la rive sud arabe qui a donné le «la» en Europe et même aux Etats-Unis parce que les peuples en ont assez de croupir dans une pauvreté permanente pendant que les apparatchiks des gouvernements arabes s’en mettent plein les poches. Il n’est plus possible de tenir les peuples avec simplement l’argument sécuritaire.

– Comment expliquez-vous qu’en dépit des nombreux signaux d’alarme la classe politique libanaise n’ait rien entrepris pour prévenir la crise ?

J’ai souvent qualifié la classe dirigeante du pays d’«autiste», c’est-à-dire d’un groupe fermé sur lui-même qui n’a aucune conscience qu’il existe un monde extérieur, un peuple avec ses besoins qui s’appauvrit, et que l’arrivée des réfugiés syriens n’a pas arrangé les choses. Par ailleurs, nous n’acceptons pas que l’Union européenne vienne imposer ses diktats pour empêcher les réfugiés de rentrer en Syrie parce qu’il y a un régime toujours diabolisé par les diplomaties occidentales.

– Quelle est la responsabilité de la Banque centrale dans l’accélération de la crise ?

Le système monétaire garantit un taux de change fixe tout en adoptant un taux d’intérêt élevé sur le différentiel entre la livre libanaise et le dollar ce qui permet non seulement aux banques de réaliser des profits important mais également aux gros déposants qui s’endettent en dollars à un taux d’intérêt de 5, 6 ou 7% et placent ces sommes en livres libanaises à un taux d’intérêt de 25, 30, 35% , c’est un pillage organisé.

La Banque centrale a donc une responsabilité écrasante dans la crise actuelle, mais c’est le système néolibéral qui veut cela. Dans le monde entier aujourd’hui les banques centrales – à l’exception de la Federal Reserve Bank qui rend des comptes chaque mois au Congrès – ne sont redevables devant aucune autorité politique à commencer par la Banque centrale européenne. C’est une aberration complète que nous a amené le néolibéralisme, le conservatisme et le réactionnarisme social de Friedrich Von Hayek et de Léo Strauss.

Le Liban qui au milieu des années 70’ était au sommet de sa puissance économique et commençait à devenir un centre financier international, dont la monnaie était l’une des plus solides au monde se retrouve aujourd’hui en plein contrôle de change et contrôle des retraits bancaires, y compris en livres libanaises parce que les dirigeants ont pillé et repillé au point de ne rien laisser. Evidemment, les grandes fortunes ont pris leurs précautions, elles ont vu venir la crise, n’importe quelle personne un peu consciente financièrement aurait compris que la politique de la Banque centrale était inepte et qu’elle faisait du tort aux banques elles-mêmes. Mais les banques réalisant de tels taux de profits ne pouvaient qu’accepter.

– Que pensez-vous du projet de réforme économique présenté par le gouvernement et des mesures de privatisation ?

Vous allez privatiser la seconde source de revenus de l’Etat que sont les Télécommunications ? Il faut être totalement suicidaire pour aller dans cette voie. Ce ne sont pas des réformes mais un projet qui va aggraver la situation socio-économique du pays.

Je pense également que le programme Cedre est extrêmement nocif pour l’économie libanaise, une liste d’investissements sans queue ni tête, sans vision aucune des besoins du développement dans les différentes régions du pays, ni aucun instrument pour venir à bout des poches de pauvreté, notamment au Akkar et dans la Bekaa, les zones les plus pauvres du pays. C’est parfaitement scandaleux.

– Quelles sont les faiblesses du mouvement de contestation populaire ?

Il manque à ce mouvement une vision socio-économique de la société libanaise, ainsi qu’un programme cohérent de réformes qui implique si l’on veut se débarrasser du régime communautaire, d’annuler le célèbre arrêté du haut commissaire de 1936 instituant les communautés dites historiques, acte typiquement colonial du «diviser pour mieux régner».

Il manque à mon sens une réflexion plus générale sur l’histoire du Liban. Je crois que l’on peut rattacher le mouvement actuel à celui des grands mouvements populaires, des Amiyat, des années 1820 qui réclamaient que les féodaux libanais relâchent leur emprise sur toutes les ressources agricoles du pays, à l’époque, le Liban vivait exclusivement de son agriculture.

– Que pensez-vous du discours du Hezbollah à l’égard du hirak ?

Je pense que le discours du Hezbollah a quelque peu dégénéré en discours de pouvoir où il y a une identification à ce que moi j’ai appelé Ali Baba et les 40 voleurs, non pas que le Hezbollah soit Ali Baba, loin de là, mais le fait qu’il soit parti prenante au pouvoir depuis longtemps ne peut manquer de faciliter des confusions. Aujourd’hui, certaines forces politiques alliées du Hezbollah n’ont rien laissé à récupérer et ces vautours ont gangrené jusqu’aux os l’économie libanaise et ont complètement appauvri les classes moyennes comme les catégories populaires.

Ces forces qui jouent de façon insolente du communautarisme ne sont pas prêtes à lâcher le pouvoir. Depuis le début des années 2010, nous avons écrit des articles pour dire que le Hezbollah doit pousser à des politiques sociales au Liban parce que s’il y a un appauvrissement de la base sociale de l’organisation, cela affectera inéluctablement sa légitimité.

– Comment voyez-vous l’avenir de la situation libanaise ?

Nous avons été une dizaine d’économistes à produire une réflexion et mettre en avant des propositions pour assurer la transition d’une l’économie de rente vers une économie productive, ce document n’est pas repris aujourd’hui par les manifestants. Le problème est qu’en l’état actuel de la situation et du rapport de force, nous ne pouvons pas avoir un gouvernement qui ne soit pas issu des forces qui ont pillé le pays, elles sont toujours présentes et contrôlent tout.

L’armée n’est pas prête à faire un coup d’Etat et il n’y a aucune tradition de coup d’Etat au Liban. Le gouvernement de technocrates est également un fantasme ; derrière chaque technocrate, il y a un homme politique qui l’a fait nommer. Nous n’avons pas non plus de forces laïques dans les milieux dirigeants vautrés dans le communautarisme, en dehors du député Oussama Saad qui dispose d’une base sociale formidable à Saïda et plus ou moins, M. Karamé à Tripoli. Je crois que nous sommes tout à fait dans l’impasse.

Pour l’instant, il n’y a rien en dehors de la bataille d’influence entre les Etats-Unis d’un côté, et l’Iran de l’autre, nous reproduisons à l’échelle locale le conflit régional, car le Liban a été créé comme Etat tampon entre les politiques contradictoires de la Grande-Bretagne et de la France au XIXe siècle. Mais justement, le «hirak» ou mouvement populaire met en échec la classe politique corrompue. Je vois d’ailleurs des ressemblances entre la situation algérienne et celle du Liban. 

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