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Ali Hamed Al Lamaoui. Responsable du bureau politique des brigades des Toubous

«Le refus des Toubous de Khalifa Haftar est catégorique»

22 février 2020 à 9 h 02 min

Les Toubous, peuple noir du Sud de la Libye, compte parmi les autochtones les plus anciens du pays et de la région. A cheval entre la Libye, le Tchad, le Niger et le Soudan, ce peuple transnational a longtemps souffert de différentes formes de persécutions et de marginalisation. Mouammar El Gueddafi fera des Toubous un ennemi intérieur. Les privant de leurs droits les plus élémentaires, les soumettant à des campagnes militaires, des massacres et des opérations de «nettoyage ethnique». Opposants de la première heure, les Toubous prendront part activement au combat armé pour faire tomber le Guide. Nous les retrouvons aujourd’hui à Tripoli œuvrant à «dessiner un avenir pour la Libye». Originaire de Gatrone et diplômé en génie civil de l’université de Sebha, Ali Hamed Al Lamaoui fait partie de ces Toubous-Libyens qui, en 2011, ont décidé de prendre leur destin en main. Responsable aujourd’hui du bureau politique des brigades des Toubous, il revient pour nous sur son rôle actuel à Tripoli. Entretien.

– Vous êtes l’une des voix les plus inaudibles de Libye. Pouvez-vous nous parler de votre peuple ?

Nous sommes un peuple dont l’histoire n’a pas encore été écrite. A l’image des Touareg, des Turkmènes, des Kurdes, notre territoire a été fragmenté par la fabrication des frontières. Rien ne nous a été épargné : invasions, expropriations, exclusion et relégation sociopolitique, aussi bien au Tchad qu’en Libye et ailleurs.

Il a fallu beaucoup d’énergie et de détermination aux miens pour préserver notre culture et nos particularismes. Structurés autour d’un Sultan (le Derdeï), fonction occupée actuellement par Erzaï Bandjarye, toute notre vie sociale est organisée par notre droit coutumier, vieux de trois cents ans.

Notre Sultan n’a aucun rôle gouvernemental, politique ou militaire. A l’ombre d’Al Jamahiriya, nous étions les laissés-pour-compte. En 2011, nous avons décidé d’y mettre un terme en nous impliquant dans la guerre.

– Le rapport d’experts sur la Libye du Conseil de sécurité de l’ONU, rendu public en décembre dernier, fait mention de «la stratégie suivie par Haftar pour capituler Tripoli a consisté à prendre d’assaut les villes et villages dans le Sud en janvier 2019». Que devient le Fezzan et ses populations dans cette guerre libyenne ?

Le général à la retraite, Khalifa Haftar, est à l’origine de nombreuses opérations militaires en direction du Fezzan. «Erimal El Moutaharika» (mars 2017), «Aâsifat Essahara», «Tahrir El Janoub», etc.

Lors de la dernière en date, «Tat’hir el Janoub» (janvier 2019), les troupes loyales du général se sont rendues responsables d’exactions dans la ville de Merzouk, plongeant la région un peu plus dans un tunnel sombre, de terreur et de conflits locaux. La situation du Fezzan se passe de tout commentaire.

Notre peuple a goûté à toutes formes de misère, d’intimidations et de famine au cours des neuf dernières années. Nous avons subi toutes les pénuries : alimentaires, liquidités, médicaments, lait pour enfants, carburant, etc.

Entre privations et marginalisations, le Fezzan est devenu une zone sinistrée, dont les localités baignent dans des eaux usées. Sans les aides des organisations caritatives locales et étrangères, ainsi que quelques efforts irréguliers du centre, la situation aurait atteint un point non-retour.

Oscillant entre oubli et exclusion, le Libyen du Sud est tributaire des calculs tactiques de ceux qui se disputent le pouvoir. Il faut comprendre que le Fezzan est posé, par les différents prétendants au pouvoir, comme la carte à jouer pour faire basculer les rapports de force.

Une carte aux aspects stratégiques, pas des moindres. Le pétrole, l’immigration, les frontières, la présence de forces étrangères, etc. Mais surtout un espace porteur de contradictions et d’animosités activables selon les circonstances.

Les gouvernements successifs ont envoyé de nombreux groupes armés, sous prétexte de régler les conflits entre Sebha et Koufra, sans jamais y parvenir. En réalité, ces troupes en ont profité pour pénétrer dans la région et s’adonner à la contrebande. Trafic de carburant, de marchandises, d’armes, etc.

– Est-ce à dire qu’aujourd’hui le Fezzan serait sous le contrôle du général Haftar ?

Le sud de la Libye est sous le contrôle de groupes et tribus armés. Ni Khalifa Haftar, encore moins Fayez Al Sarraj n’ont de maîtrise sur le Fezzan.

Comme expliqué précédemment, l’enjeu pour les protagonistes tient dans leur capacité à étendre au maximum leur présence sur le terrain. Une fois que Haftar a terminé son offensive sur Derna, qu’il a contrôlé Al Djoufra et mis la main sur tout l’Est libyen, il s’est dirigé vers le Sud.

Dans sa stratégie expansionniste, Haftar mobilise l’héritage récent des 42 ans de dictature du régime déchu pour parvenir au pouvoir. Il n’hésite pas à mettre les moyens financiers nécessaires pour s’assurer la fidélité de telle ou telle tribu pour reprendre des territoires.

Dans le Sud, il s’est assuré le soutien des Ouled Slimane et Al Magariha, aux côtés de quelques individualités qui n’engagent pas les tribus dont elles sont issues. S’ajoute à eux un agglomérat d’engagés étrangers.

Nous avions conscience de ne pas avoir affaire à une armée régulière. L’armée de Haftar est composée de Janjawid, de Tchadiens, d’éléments de la force Wagner, etc. Le tout appuyé par l’aviation égyptienne et émiratie. Fayez Al Sarraj, quant à lui, n’a aucune existence militaire sur le terrain.

Même politiquement il n’a aucune force intérieure. La reconnaissance internationale dont il se targue n’a aucune traduction dans la société libyenne. Le peuple n’ayant pas voté pour lui, il ne jouit d’aucune légitimité interne.

Mais une chose est certaine, Haftar et Al Sarraj s’accordent pour «mettre au pas» le Sud libyen. Peu importe qui y parviendra, le plus important pour eux c’est d’affaiblir les forces présentes sur le terrain, Touareg et Toubous. Ils nous voient comme des «étrangers».

– Vous évoquez des acteurs étrangers… Sont-ils si nombreux et actifs sur le terrain ?

Nous sommes en guerre, chacun mobilise les forces qu’il estime nécessaires pour faire aboutir son projet. Haftar fait feu de tout bois pour arriver au pouvoir. Ses appuis sont cachés et n’assument pas leur ingérence.

Le gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayaz Al Sarraj, lui, a eu recours à un accord militaire avec la Turquie et s’appuie sur elle de manière assumée. Si le discours officiel parle d’un soutien au gouvernement reconnu à l’international, les négociations sous la table sont plus dynamiques.

Les ingérences étrangères ont empêché la révolution libyenne d’aboutir. Surtout la Russie, la France au travers la présence de conseillers et experts militaires, voire un appui au sol. Les Emirats, eux, au travers leur aviation, etc.

Tous s’activent pour nourrir la guerre, pour mieux garantir leurs intérêts. Ils voient en le vieillard un garant de leurs intérêts. Prétextant lutter contre l’islam politique, l’Arabie Saoudite et les Emirats présentent tous les activistes se trouvant à Tripoli comme étant des adeptes de l’islamisme, alors que la réalité sur le terrain est tout autre.

Sont présents sur la ligne de front essentiellement les défenseurs du rêve d’un Etat libyen moderne. Pour parler de nous, nous n’avons pris mandat auprès de personne, ni auprès du GNA, ni auprès d’aucune entité qui se dit «officielle».

Nous ne prônons aucune idéologie, ni islamiste, ni autre. Nous ne faisons allégeance à aucune tribu ou pouvoir traditionnel, encore moins à des idéologies et puissances étrangères. Nous sommes un groupe qui a sa vision de ce que doit être l’Etat auquel nous aspirons.

– Quelle est votre vision ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Pour commencer, nous tenons à assurer que nos unités armées n’ont été engagées auprès d’aucun camp, d’aucun courant politique qui se dispute le pouvoir. Notre Katiba «Chouhada Oum El Aranib» (fondée en 2011), est composée de Toubous. Stationnée actuellement dans la base militaire de Al-Wigh. Nous avons pris part à de nombreux combats dans le Sud du pays.

Nous avons refusé, et continuons de le faire, qu’elle prenne une tendance politique ou qu’elle soit affiliée à un courant ou un autre. Si individuellement un membre veut défendre une tendance, cela l’engagera lui et non la structure.

Nous sommes actuellement à la tête d’une katiba armée, répondant au nom de «38 mouchât» (infanterie 38), fondée en janvier 2017. Elle a une présence dans les axes de combat, avec une maîtrise du terrain de près de 20%.

Tous ses membres, un peu plus que 150, sont Toubous. Certains ont déjà pris part aux combats de 2011 contre El Gueddafi. Des jeunes qui refusent de voir la Libye à nouveau gouvernée par un pouvoir individuel, militaire, ou le retour au premier carré.

En tant que Toubous, notre engagement armé à Tripoli a un but très précis : empêcher Haftar d’arriver au pouvoir. Nous mettons tout en œuvre pour entraver le retour d’un pourvoir individuel dictatorial ou militaire.

Notre refus de Haftar est catégorique. Quand bien même la communauté internationale viendrait à lui reconnaître une légitimité et que le GNA venait à renoncer à combattre les forces de Tobrouk, nous prendrons le relais.

Nous mettrons tout en œuvre pour retarder au maximum cette prise de pouvoir. La facture sera lourde et le coût élevé, mais il n’est pas question de le laisser prendre le pouvoir en Libye. Nous entraverons le retour d’un pouvoir militaire en Libye de toutes nos forces. En Libye, les droits ne s’accordent pas mais s’arrachent.

– Pour quelle Libye vous battez-vous ?

L’Etat libyen n’a pas de moment fondateur dans son histoire récente. Quand on nous parle des neuf dernières années, on oublie de préciser que la situation actuelle est la résultante de près de cinquante années d’absence d’un Etat réel. Ceux qui animent la scène libyenne aujourd’hui sont les élèves de quarante-deux ans de «gueddafisme».

Le Guide s’était construit un empire personnel, dans lequel il n’existait ni Constitution, ni textes de lois, pas même une feuille de route. Des décisions prises la veille s’annulaient au réveil, au gré des alliances et des intérêts des uns et des autres.

Nous, le peuple toubou, n’avons aucunement été partenaire de ce régime. Bien au contraire, nous l’avons subi de plein fouet. Nous n’avons aucune responsabilité historique dans le chaos libyen actuel. Aujourd’hui, en notre qualité de composante importante de la Libye, avec nos frères Amazighs et d’autres régions, nous tenons à construire un Etat moderne, dans toutes ses définitions et traductions.

Un Etat de droit, d’égalité, de démocratie et une alternance pacifique. Avec la priorité d’initier un contrat social qui discute de la place de toutes les composantes de l’identité libyenne, la langue, la nature du régime, l’exercice du pouvoir, etc.

– Existe-t-il des initiatives internes pour amorcer des solutions politiques et mettre fin aux combats, dont nous n’aurions pas entendu parler ?

Oui, un certain nombre d’initiatives internes ont tenté d’amorcer des solutions. C’était sans compter sur le rôle trouble de la communauté internationale, les ingérences de certaines puissances étrangères et régionales.

Les Libyens n’ont aucun pouvoir sur leur destin pour peser sur les orientations à faire prendre au pays. Aucune personnalité politique, aucun prétendu représentant, ni structure, ou autre, ne peut tenir ce rôle. Tous sont contrôlés par des tiers étrangers, qui tentent d’infléchir la situation en leur faveur.

A l’heure actuelle, nous sommes pessimistes quant à la résolution de la crise à court terme avec des propositions qui seront à la hauteur des attentes de la Libye. A titre d’exemple, la réunion de Genève de la commission militaire libyenne mixte «5+5» n’est qu’une énième réunion entre deux belligérants qui ne tomberont jamais d’accord.

Mais encore une fois, cette rencontre exclut la majorité libyenne de la construction des solutions. Qui sont ces «cinq plus cinq ?» Un officier du Zenten, un officier de Misrata, un autre de Tripoli et le dernier de Zaouia. Où sont les autres forces agissantes sur le terrain ?

En quoi ces cinq seraient représentants des forces de l’Ouest ? En quoi ils feraient consensus à Tripoli ? Nous sommes au cœur des combats et nous pouvons donc affirmer qu’ils ne font ni l’unanimité, encore moins consensus.

Vous avez le même cas de figure à l’Est. Les cinq envoyés parlent pour Haftar, sans la garantie que ce dernier accepte l’issue de la réunion. Les gens doivent savoir que l’avenir de la Libye dépend de l’implication de tous les Libyens et de toutes ses régions.    


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