Le prosélytisme discret de Qatar Charity, le bras caritatif de Doha | El Watan
toggle menu
vendredi, 22 novembre, 2019
  • thumbnail of elwatan20191121


  • Massage Tunisie

Georges Malbrunot et Christian Chesnot enquêtent sur les «Qatar Papers»

Le prosélytisme discret de Qatar Charity, le bras caritatif de Doha

03 juin 2019 à 9 h 00 min

Des investissements qataris en Europe, le grand public connaît surtout la façade sportive, avec notamment le rachat du PSG par QSI (Qatar Sports Investments) en 2011. QSI aurait actuellement des visées sur le club de Leeds (D2 anglaise).

En revanche, on connaît moins l’action de Qatar Charity, la plus puissante ONG qatarie, le «bras humanitaire» de Doha. Le prosélytisme de cette ONG, soupçonnée d’agir dans l’opacité, est au cœur du dernier livre du duo Georges Malbrunot et Christian Chesnot, deux journalistes d’investigation bien connus, travaillant l’un au Figaro, l’autre à la rédaction internationale de Radio France. Le livre s’intitule  Qatar Papers. Comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe (Paris, éd. Michel Lafon, 2019). Les deux confrères poursuivent ainsi un travail d’investigation sur l’émirat gazier entamé il y a plusieurs années.

Leur premier opus consacré au jeu trouble de Doha est paru en 2013 sous le titre  Qatar. Les secrets du coffre-fort (éd. Michel Lafon). En 2016, ils publient chez le même éditeur Nos très chers Emirs. Sont-ils vraiment nos amis ? Il est clair donc que nous avons affaire à deux spécialistes qui maîtrisent parfaitement leur sujet. Il faut rappeler que, plus généralement, ce sont deux fins connaisseurs du monde arabe. Cela avait même valu aux deux grands reporters un enlèvement qui a failli leur coûter la vie. C’était, on s’en souvient, le 20 août 2004, en Irak, où ils ont passé 124 jours de captivité entre les mains de l’Armée islamique en Irak, avant d’être libérés le 21 décembre 2004. Une douloureuse épreuve qu’ils ont relatée, là aussi, à quatre mains, dans Mémoires d’otages (éd. Calmann-Lévy, 2005).

«Un acteur majeur du marché de l’islam en Europe»

Dans l’introduction de leur ouvrage, les auteurs indiquent que pour ce troisième volet, tout est parti de leur livre Nos très chers émirs. Peu après la sortie de cet opus, ils sont contactés par un lanceur d’alerte qui leur a permis d’accéder à «une masse importante de documents relatifs à Qatar Charity (QC), la plus puissante ONG qatarienne». «Nous avons passé une année à traduire ces documents internes, pour la plupart rédigés en arabe», affirment les auteurs, avant de souligner : «L’étendue de ces financements nous a stupéfaits.»

Pour les besoins de leur enquête, Chesnot et Malbrunot ont sillonné «une douzaine de villes où Qatar Charity a financé divers projets religieux», accomplissant selon leur formule «un minitour de France des mosquées et associations liées à la mouvance des Frères musulmans». Les deux journalistes ont élargi leurs investigations à l’Italie, la Suisse, l’Allemagne, la Belgique, le Kosovo ainsi que la Grande-Bretagne, sachant que le siège européen de QC est basé à Londres. Et de résumer : «Le Qatar, via son ONG Qatar Charity, est bien devenu un nouvel acteur majeur sur le marché de l’islam en France et en Europe.»

Les auteurs s’interrogent : «A quelles fins un pays à peine plus grand que la Corse, et peuplé seulement de 200 000 âmes, se lance-t-il dans la transformation d’églises en mosquées en Sicile ? Dans l’édification d’un immense centre islamique à Mulhouse ? Pourquoi finance-t-il un lycée en banlieue lyonnaise avec l’accord des pouvoirs publics ? Pourquoi un tel activisme ? Quel islam se propage ainsi ? Faut-il s’en méfier ? Est-il compatible avec notre système républicain ?» Autre interrogation qui taraude les auteurs en examinant la success-story du petit émirat, qui veut s’inviter à la table des grands sur l’échiquier du monde, c’est «la zone grise de l’histoire de sa réussite : les liens, en particulier financiers, qu’il entretient ou a entretenus avec des mouvements islamistes parfois terroristes, comme la branche syrienne d’Al Qaîda».

«QC, un outil du soft power religieux de Doha»

Remarquablement documenté, «Qatar Papers» dresse une véritable cartographie des réseaux qataris en Europe à travers Qatar Charity, l’influente ONG étant présentée comme un «outil du soft power religieux de Doha». Les deux reporters en sont convaincus : «Qatar Charity mène une active campagne de prosélytisme religieux à l’échelle mondiale», ajoutant qu’une «sulfureuse réputation lui colle à la peau». «Après les attentats du 11 septembre 2001, Qatar Charity s’est ainsi retrouvée dans le collimateur de l’administration américaine, qui la soupçonnait d’avoir financé des activités terroristes de la nébuleuse Al Qaîda». Chesnot et Malbrunot évoquent aussi des «relations troubles» entretenues par «les travailleurs humanitaires de Qatar Charity avec les mouvements djihadistes au Mali».

Les journalistes citent, en outre, un programme d’influence, qui est au cœur du système QC, dénommé Al Ghaïth. D’après eux, «Doha, via son bras humanitaire Qatar Charity, et son programme Al Ghaith, sert de pompe financière pour irriguer tout l’écosystème d’associations locales musulmanes liées à la galaxie ‘’frériste’’ ou ‘’néo-frériste » européenne».

Les auteurs ont épluché des dizaines de mails, de virements bancaires, de notes des RG et autres actes notariés… pour reconstituer le puzzle des financements qataris et la formidable toile d’araignée tissée par l’ONG à travers ses relais. Parmi les projets phares soutenus par Qatar Charity sur le sol français, la mosquée An Nour de Mulhouse, «le plus important des 140 projets financés par Qatar Charity en Europe». D’une capacité d’accueil de 2900 fidèles, son coût était estimé à 26 millions d’euros à l’automne 2018. Elle est gérée par l’Association des musulmans d’Alsace (Amal). QC a mis 7 millions d’euros dans le projet, selon un responsable de l’association, cité par les journalistes.

Retour à Poitiers

Les auteurs se sont également penchés sur les investissements qataris dans l’immobilier et les acquisitions faites via des associations musulmanes. C’est le cas du Forum européen des femmes musulmanes, qui a acquis un immeuble à Bagnolet, en banlieue parisienne, en 2012. Qatar Charity a aidé cette association à acquérir cet immeuble par le biais d’un fonds de dotation. Dans un courrier adressé à Qatar Charity, l’association explique que son objectif est de créer «un centre caritatif pour la protection de la famille». Pour nos journalistes, «il s’agit à terme de transformer la bâtisse en centre social islamique et de construire à côté un immeuble d’habitation dont les loyers serviront à financer ce centre».

Georges Malbrunot et Christian Chesnot ont enquêté aussi sur un lycée musulman pilote : le lycée Averroès de Lille, fondé en 2003. En tout, l’ONG «a injecté près de 3 millions d’euros dans le lycée lillois». Selon un conseiller pédagogique cité par les auteurs, les Qataris ont proposé en 2016 «d’acheter le lycée et de nous le louer. C’était un investissement pour les Qatariens, comme le Paris Saint-Germain». Les deux journalistes se sont aussi intéressés au financement de l’Institut européen de sciences humaines (IESH) de Saint-Léger-de-Fougeret, en Bourgogne. C’est un centre pionnier de formation des imams, réputé proche des Frères musulmans. «Beaucoup de militants et de cadres de la confrérie en France et en Europe ont été formés à Saint-Léger-de-Fougeret», assurent les auteurs. En 2011, un institut similaire a été créé à Saint-Denis, en région parisienne, avec le soutien financier de Qatar Charity.

On poursuit la lecture avec d’autres projets soutenus par Doha, comme la Grande mosquée de Poitiers baptisée Le Pavé des martyrs, et qui a été érigée «non loin du lieu de la défaite des Arabes en 732 face à Charles Martel, roi des Francs». A Lyon cette fois, les journalistes écrivent : «Jean-Michel Aulas, président de l’Olympique Lyonnais, sera certainement surpris d’apprendre que le Qatar, propriétaire de son grand rival le PSG, a participé au financement d’une mosquée et d’un lycée musulman à deux pas du Groupama Stadium.» C’est précisément à Décines-Charpieu, au nord-est de Lyon. Il s’agit du Centre interculturel de Décines (CID), inauguré en janvier 2018.

Rencontre avec le «banquier des Frères musulmans»

Comme nous le disions, les deux journalistes se sont intéressés de près à l’action de QC en Europe. En Suisse, ils ont scruté notamment le financement du Musée des civilisations de l’islam (Mucivi), ouvert officiellement le 27 mai 2016 à La Chaux-de-Fonds où naquit Le Corbusier. Le musée est dirigé par une Suissesse d’origine algérienne : Nadia Karmous. «Entre 2011 et 2013, QC a versé plus de 1 229 367 euros pour le financement du Mucivi», rapportent les auteurs. «Au total, QC a distribué en Suisse au moins 3,66 millions d’euros», appuient-ils.

Nos confrères rappellent qu’«historiquement, la Suisse est une terre d’accueil pour les membres des Frères musulmans en exil». Pour la petite histoire, Saïd Ramadan, père de Tariq Ramadan, et qui était «secrétaire particulier de Hassan Al Banna et époux de sa fille aînée (a fondé) en 1961 le Centre islamique de Genève dans une propriété de l’émir du Qatar». Ce centre est actuellement dirigé par Hani Ramadan, le frère de Tariq Ramadan.

Georges Malbrunot et Christian Chesnot racontent leur rencontre avec Youssef Nada, le «banquier des Frères musulmans». L’homme connaît personnellement Erdogan, Ghannouchi, Youssef Al Qaradawi… Il a fondé à Lugano, avec Ghaleb Himmat, autre figure de proue des Ikhwane en exil, la banque Al Taqwa. «Ce n’est pas un établissement anodin. Tout le who’s who de la nébuleuse des Frères musulmans siège à son conseil d’administration, à commencer par le cheikh Al Qaradawi et Ghannouchi», soutiennent les journalistes. «Banquier de l’islamisme, Youssef Nada est un trait d’union entre les pays arabes et les Frères musulmans en Europe», nous apprennent-ils encore.

Selon le journaliste suisse Sylvain Besson, cité par les auteurs, «grâce à sa philosophie ‘‘islamiquement correcte’’, Al Taqwa avait accumulé des fonds importants : plus de 200 millions de dollars qui provenaient surtout d’aristocrates et de religieux des pays du Golfe». Après les attentats du 11 septembre 2001, Youssef Nada, PDG d’Al Taqwa, est accusé par les Américains d’être «le banquier d’Al Qaîda». «Tous ses comptes sont gelés.» L’homme est assigné à résidence pendant huit ans avant d’être «blanchi des accusations de financement du terrorisme».

Pour revenir à Qatar Charity, Georges Malbrunot et Christian Chesnot en arrivent à la conclusion, au terme de leur enquête, qu’il ne fait aucun doute que l’objectif stratégique de cette organisation est de «contribuer à répandre et enraciner l’islam politique dans les communautés musulmanes en Europe». «Qui finance influence. A travers le vaste réseau d’associations islamiques en France et en Europe aidées par sa plus puissante ONG, le Qatar cherche bien à influencer l’islam de l’Hexagone et des grands pays européens.» 

– D’où vient l’argent de l’ONG humanitaire ?

Qatar Charity (QC) a été créée en 1992. Elle est dirigée par Cheikh Hamad bin Nasser Al-Thani, « ancien ministre de l’Intérieur et actuel ministre d’Etat, secrétaire général du Conseil des ministres ». Ses sources de financement proviennent essentiellement des « contributions de la zakat » et des dons récoltés auprès de particuliers. En tête de ces généreux donateurs, « le secrétariat particulier de l’émir Tamim (le diwan) » ou encore le cabinet de son père, cheikh Hamad. A cela s’ajoute la contribution des ministères et autres organismes publics, comme le MAE qatari ou le Fonds qatarien pour le développement.

Selon les auteurs de Qatar Papers, l’ONG« intervient principalement dans les pays musulmans ou au profit de minorités musulmanes menacées » comme en Birmanie (avec les Rohingyas). Elle est également très active en Afrique. Qatar Charitya financé, à travers le monde, la construction de 8148 mosquées et 490 centres d’apprentissage du Coran. M. B.

– La branche anglaise de Qatar Charity devient Nectar Trust

Pour les besoins de leur enquête, Georges Malbrunot et Christian Chesnot se sont rendus à Londres, siège européen de Qatar Charity. Ils espéraient rencontrer Ayyoub Abouliaqin, directeur de Qatar Charity – Royaume-Uni. C’est «l’homme-clé des financements de l’ONG dans toute l’Europe», disent-ils.

En pointant au 115, Park Street, «dans le quartier chic de Mayfair», adresse officielle de QC-UK, ils découvrent à leur surprise que l’ONG avait vidé les lieux depuis six mois. Renseignement pris, il s’avère que la branche anglaise de Qatar Charity a changé de nom pour s’appeler Nectar Trust. Mais les deux enseignes ont exactement les mêmes activités.

«Ce changement de nom, qui n’est pas anodin, intervient quelques mois seulement après le blocus imposé le 5 juin 2017 contre le Qatar par ses voisins d’Arabie Saoudite, des Emirats arabes unis, du Bahreïn et d’Egypte», notent les auteurs. Accusée d’entretenir des «relations troubles avec des mouvements islamistes, voire djihadistes, au Sahel ou en Syrie, Qatar Charity, comme d’autres organisations de l’émirat, figure sur leur liste noire», d’où sa volonté de faire profil bas. Mais il sera difficile de faire oublier que Nectar Trust n’est que la filiale britannique de Qatar Charity. M. B.


S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!