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Jean Bricmont. Essayiste belge et observateur de la vie politique américaine

«La politique des Américains au Proche-Orient est totalement contraire à leurs intérêts»

29 juin 2018 à 22 h 01 min

La décision de transférer l’ambassade américaine à El Qods (Jérusalem) et la détermination des Etats-Unis à bloquer toute sanction des crimes israéliens à Ghaza sont de nouvelles illustrations agaçantes du soutien indéfectible de Washington à Tel-Aviv. Ce contexte ravive le débat sur l’identification ou la déconnexion des intérêts américains à la politique israélienne.

Si certains analystes insistent sur la rationalité d’un engagement en apparence «irraisonné», mais qui trouve sa justification dans l’évolution des rapports de force internes et la montée en puissance de courants percevant Israël comme un partenaire stratégique de premier plan, et soulignant l’importance des intérêts communs et de la convergence sécuritaire, d’autres observateurs défendent un autre point de vue dans la continuité de la réflexion de Stephen Walt et John Mearsheimer.

Ces deux universitaires américains analysent le soutien des Etats-Unis à Israël comme un «fardeau» stratégique dicté par les intérêts du puissant lobby pro-israélien aux Etats-Unis, qui s’est imposé comme force réelle dans la politique américaine. Pour l’essayiste belge et observateur de la vie politique américaine, Jean Bricmont, cette appréciation reste aujourd’hui tenace.

Dans cet entretien pour El Watan, l’auteur d’Impérialisme humanitaire, Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort (Aden Editions, 2009, préface de Noam Chomsky) explique qu’«il n’y a pas d’intérêt américain dans le transfert de l’ambassade à El Qods, dans le retrait de l’accord nucléaire avec l’Iran, ni dans la destruction de la Syrie».

– Que révèle, sur l’équipe actuelle aux affaires, la décision de transférer l’ambassade des Etats-Unis à El Qods (datant de 1995 mais restée lettre morte jusque-là) ?

La politique «nationaliste» de Trump, en particulier concernant l’immigration, doit faire face à l’opposition féroce de la part des milieux «libéraux» ; une façon pour lui de se défendre est d’obtenir le soutien des sionistes les plus extrêmes ; en plus, il est peut-être influencé par son beau-fils (mais il est difficile de le savoir). De toute façon, Trump est adepte de la politique de la force et, donc, sa décision n’est pas surprenante, d’autant plus qu’il avait promis ce transfert pendant sa campagne électorale.

– Mearsheimer et Walt dans leur livre Le lobby pro-israélien et la politique américaine estiment que le ferme engagement des Américains aux côtés d’Israël est stratégiquement nuisible et compromet l’intérêt national américain. Que pensez-vous de cette analyse dans le contexte actuel ?

Je pense (même si ce n’est pas politiquement correct de le dire, au moins en Europe) que la politique des Américains au Proche-Orient est totalement contraire à leurs intérêts, parce qu’elle est déterminée par le lobby pro-israélien qui fait tout pour s’opposer à une paix même injuste (le retour aux frontières de 1967 ne réglant en rien le problème des réfugiés palestiniens).

Ce lobby fonctionne parce qu’il est très bien organisé, tire sur tout ce qui bouge (en hurlant à l’antisémitisme pour un oui ou pour un non), bénéficie de la complicité du lobby militaire auquel il offre un prétexte pour des dépenses d’armements quasi illimitées ainsi que de l’infinie lâcheté de la plupart des intellectuels et journalistes.

C’est la politique absurde des Etats-Unis au Proche-Orient qui a mené des pays arabes dans le passé à s’allier à l’ex-URSS, qui voulait bien les aider, ce que les Américains refusaient de faire (à cause de leur parti pris pro-israélien), et aujourd’hui à se rapprocher de la Russie.

– Comment analysez-vous l’alliance entre néoconservateurs, religieux fondamentalistes et noyau dur du complexe militaro-industriel et leur discours belliciste face à l’affirmation du rôle international d’Etats comme la Russie, dont la volonté est de reconstruire les «relations internationales» sur la base de la réciprocité des intérêts et le respect de la souveraineté ?

On retrouve la même combinaison de forces qui sont anti-russes et pro-israéliennes (je pense que les chrétiens fondamentalistes, même s’ils sont nombreux, jouent ici le rôle d’idiots utiles mais n’ont pas d’action réelle indépendante des autres forces).

Il faut ajouter aux néoconservateurs et au complexe militaro-industriel ceux que j’appelle les impérialistes humanitaires, c’est-à-dire la branche Clinton du parti démocrate et le plus gros des médias, qui veulent donner un rôle dominant aux Etats-Unis, au nom de la défense de la démocratie et des droits de l’homme.

La politique russe, même si elle est «gentille» avec Israël, s’oppose à tout cela, d’abord en défendant la Syrie et ensuite en prônant un retour aux principes du droit international, contre l’unilatéralisme américain et le droit d’ingérence humanitaire. Pas étonnant dès lors que les forces pro-israéliennes soient aussi en général anti-russes.

– Si certaines décisions n’ont pas eu de traduction politique immédiate, comme celles concernant El Qods ou le retrait de l’accord nucléaire avec l’Iran, pensez-vous qu’elles pourraient, à moyen terme, entraîner des répercussions dans la relation avec les alliés européens qui ont peut-être une perception divergente de leurs intérêts ?

De même qu’il n’y a pas d’intérêt américain dans le transfert de l’ambassade à El Qods, il n’y en a pas dans le retrait de l’accord nucléaire avec l’Iran ni dans la destruction de la Syrie. Tout cela, ce sont des «intérêts» israéliens ; je mets des guillemets, parce que je ne suis pas convaincu que cela soit dans l’intérêt, à long terme, d’Israël ; mais leurs dirigeants sont aveuglés par leur fanatisme idéologique et c’est la politique qu’ils veulent.

Le problème des Européens c’est qu’ils subissent aussi l’influence de leurs lobbys pro-israéliens, qu’ils essaient de se mettre d’accord sur une politique étrangère commune, ce qui est impossible, tant ils sont différents entre eux, et que leurs élites sont totalement fascinées par les Etats-Unis. Difficile dès lors de se détacher de leur «maître» américain, malgré les efforts involontaires de Trump pour nous en libérer.

– Ne pensez-vous pas que l’Etat profond, le complexe militaro-industriel contre lequel mettait en garde Eisenhower, soit aujourd’hui un acteur-clé qui interfère dans les décisions politiques et supplante le pouvoir des médias, communément admis comme le quatrième pouvoir fabriquant le consentement et travaillant l’opinion publique. Sinon comment expliquer la victoire de Trump honni par le pouvoir médiatique et l’opinion majoritaire ?

Je ne crois pas beaucoup à cette histoire d’Etat profond, si par là on entend une cabale secrète à l’intérieur des services de sécurité. Bien sûr, il y a des manœuvres pour empêcher tout rapprochement avec la Russie, la détente avec la Corée du Nord ou la paix en Syrie.

Mais ces manœuvres, le Russia-gate par exemple, dont le but est de faire passer Trump pour presqu’un agent russe, et qui ne repose pas sur grand-chose, sont publiques et entretenues essentiellement par les médias.

La victoire de Trump, comme celle des mouvements «populistes» de droite en Europe, est due à une réelle «révolte des masses» contre les élites intellectuelles et médiatiques favorisant les politiques néolibérales et «mondialistes» (par là je désigne des politiques donnant un maximum de pouvoir à des institutions supranationales non élues).

Le malheur est que la gauche s’est tellement identifiée à tout ce qui est supranational, de l’Otan et ses guerres humanitaires à la construction européenne et à l’ouverture (relative) des frontières, ainsi qu’à la mise en avant du sociétal aux dépens du social, qu’elle est totalement incapable de donner une orientation progressiste à cette révolte.

– Après avoir soutenu le communiqué commun difficilement négocié lors du sommet du G7 au Québec, Trump a une nouvelle fois changé de position, revirement qui a irrité y compris ses alliés européens. Cette inconstance chronique dans les positions du président américain sur plusieurs dossiers n’est-elle pas aujourd’hui l’illustration la plus frappante de la disparition du «consensus stratégique» ?

Il est très difficile pour moi, comme probablement pour la plupart des observateurs, de savoir ce qui se passe vraiment dans la tête de Trump. Mais il y a un fait auquel ses critiques ne prêtent pas suffisamment attention à mon avis : les Etats-Unis ont un déficit commercial structurel avec de nombreux pays. Cette situation ne peut pas durer éternellement, parce que cela signifie que des pays «vendent» aux Etats-Unis des biens en échange de papier monnaie ou d’écriture électronique.

Que faire de cet argent ? Acheter des biens américains ? Non, par définition, puisqu’il y a un déficit de la balance commerciale. Acheter avec des dollars des biens à d’autres pays ?

Cela ne fait que déplacer le problème. En principe, on pourrait acheter des entreprises et des propriétés aux Etats-Unis, mais on voit mal un pays aussi puissant que les USA se laisser «coloniser» par d’autres. Pour le consommateur américain, cette situation est très confortable, puisqu’il peut acheter des biens quasi gratuitement.

Mais pour le producteur américain, qui voit ses emplois délocalisés ou est concurrencé par des producteurs étrangers, c’est l’inverse. En plus, cette situation ne peut durer indéfiniment, vu qu’elle dépend du statut du dollar comme monnaie d’échange globale, statut que divers pays mettent en question.

Donc, la volonté de Trump de rééquilibrer les échanges commerciaux, ce qui ne peut se faire que par une dose de protectionnisme, n’est pas si irrationnelle qu’elle ne paraît. 

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