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Richard Labévière, expert des questions internationales et stratégiques, écrivain et rédacteur en chef de procheetmoyen-orient.ch, présente, dans cet entretien, le livre de Maria Khodynskaya-Golenishcheva, Alep, la guerre et la diplomatie paru en octobre dernier (éditions Pierre-Guillaume De Roux).

«La Méditerranée n’est plus une mer occidentale»

15 novembre 2017 à 12 h 00 min

La diplomate de premier rang à la Mission permanente de la Fédération de Russie auprès des Nations unies à Genève et figure majeure des négociations sur la Syrie y expose les raisons de l’engagement militaire et diplomatique de Moscou dans une guerre civilo-globale où interagissent quatre niveaux de conflictualité : une confrontation entre les Etats-Unis et la Russie, entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, un conflit opposant la Turquie aux Kurdes, et les djihadistes globaux (avec Al Qaîda comme canal historique) et les djihadistes locaux. L’auteure déconstruit également dans ce livre la propagande médiatique occidentale autour de la bataille d’Alep.

– Quels sont les éclaircissements diplomatique et géopolitique apportés par le livre de Maria Khodynskaya-Golenishcheva sur la crise syrienne ?

Ce livre, que j’ai préfacé à la demande de l’auteure, constitue le premier document accessible en français expliquant les motivations de la Russie à s’engager militairement et diplomatiquement dans ce conflit civilo-global. A la suite des guerres successives de Tchétchénie, et face à l’instabilité dans le Caucase, la Fédération de Russie a considéré que la gestion du salafo-djihadisme se réglait en Syrie, ligne de fracture entre les mondes sunnite et chiite. La crise syrienne est donc l’expression d’une nouvelle guerre froide localisée non seulement au Proche et Moyen-Orient mais sur d’autres théâtres, à commencer par l’Ukraine, la Crimée, l’Europe centrale voire l’Arctique, et en mer de Chine orientale.

A la faveur de ces événements et à travers les partenariats stratégiques noués avec l’Iran et la Syrie, la Russie est revenue en Méditerranée au-delà de son port de Tartous et de ses multiples plateformes armées sur le territoire syrien. Nous avons aujourd’hui un rail maritime entre la mer Noire et la Méditerranée orientale ainsi que des connexions aériennes — à travers les systèmes d’armement, radars, missiles de croisière — entre la mer Caspienne et la Méditerranée.

Dans le sillage de ce retour vers les mers chaudes, nous assistons à l’apparition de la marine chinoise, disposant désormais d’un point d’appui dans le port de Tartous et en Méditerranée qui relaie, ce que j’appelle le «potlatch djiboutien» (du concept de Marcel Mauss consistant à donner pour répondre à un autre don, ndlr).

En effet, dans la mesure où les Russes accueillent les bateaux chinois dans leur port de Tartous, les Chinois qui ont fondé, en juillet dernier, leur première base militaire disposant d’un port autonome, à Djibouti, accueilleront à terme les bateaux russes dans cette zone et en mer Rouge. Moscou a donc pleinement réussi son retour vers les mers chaudes, la Méditerranée n’est plus une mer occidentale et la diplomatie américaine ne fait pas la loi dans cette partie du monde.

Par les informations que ce livre détaille, nous avons également une compréhension de l’engagement militaire russe durant la bataille d’Alep. Maria Khodynskaya-Golenishcheva revient longuement dans une partie du livre sur la propagande médiatique occidentale autour de la bataille d’Alep, traitée comme le «siège» ou le «martyre» d’Alep, et qui présentait l’armée syrienne gouvernementale, les alliés russes et le Hezbollah libanais comme des agresseurs.

D’un côté, on louait donc la libération de Mossoul et de Raqqa, de l’autre, on faisait pleurer l’opinion publique sur Alep. Maria Khodynskaya-Golenishcheva démontre qu’au sein même des Nations unies, des agences spécialisées apportaient tacitement par l’action humanitaire leur soutien aux groupes terroristes qui contrôlaient Alep-est.

– Ce livre revient notamment sur l’échec des négociations russo-américaines pour trouver un règlement de sortie de crise à la bataille d’Alep. La diplomate russe met en cause les Etats-Unis qui ont systématiquement rejeté la distinction entre rébellion «modérée» et groupes terroristes, à commencer par Jabhet Fateh Cham (ex-Front Al Nosra) qui était dans le commandement opérationnel de la plupart des groupes armés engagés dans la partie est d’Alep. Quel est votre commentaire sur ce point ?

Cette demande a, en effet, été formulée avec insistance par la Russie, mais les Etats-Unis ont toujours refusé d’y répondre. L’ambiguïté de la position américaine s’expliquait par son agenda stratégique qui considérait que l’aide aux factions armées, y compris les groupes terroristes, déboucherait sur une partition, pudiquement appelée fédéralisation. La finalité était de casser la Syrie en petits morceaux : deux émirats sunnites : Alep et Damas, un Etat druze sur le Golan et un réduit alaouite dans les montagnes qui surplombent Tartous et Lattaquié.

Cette feuille de route américaine était parfaitement claire depuis le départ, il s’agissait d’émietter la Syrie historique en micro-Etats, à l’image de ce qui a été fait en Irak ou en Libye et de ce que prône la note historique de 1982 du stratège israélien Oded Yinon, qui considère que l’intérêt stratégique d’Israël est de morceler tous les Etats arabes de la région pour créer des micro-Etats, petits et faibles, purifiés sur le plan ethno-religieux et les placer sous la tutelle américano-saoudo-israélienne. L’Iran et le Hezbollah se sont opposés à ce scénario de la fragmentation de la Syrie pour défendre l’option de l’unité territoriale dans ses frontières historiques.

– Quelles ont été les considérations à l’origine de l’initiative russe d’Astana ?

Les Russes, mesurant parfaitement les impasses d’une gestion bilatérale avec les Américains, ont fait preuve d’une grande créativité et plasticité en essayant d’intégrer au processus diplomatique d’autres pays, à commencer par la Turquie, qui avait la mainmise sur différentes factions engagées dans la bataille d’Alep. Après le froid diplomatique entre Ankara et Moscou, à la suite de l’abattage d’un avion russe par la chasse turque dans l’espace aérien syrien en novembre 2015, les Russes ont eu suffisamment d’intelligence pour amorcer une réconciliation avec la Turquie et l’intégrer avec l’Iran au processus d’Astana, qui a démarré dans la phase terminale de la bataille d’Alep.

On décide dès lors de dissocier les questions purement militaires des questions diplomatiques et politiques et on réunit des responsables militaires de la rébellion syrienne et ceux de l’armée gouvernementale pour traiter des questions opérationnelles. La première réunion a été un véritable succès puisque pour la première fois les groupes de la rébellion armée étaient présents aux côtés des autorités gouvernementales syriennes sur la même photo de groupe.

Staffan de Mistura a également été associé à ce processus pour être dans un premier temps observateur, et dans un second temps jouer un rôle actif de «go between», entre autorités syriennes et groupes de la rébellion. Bien que les Russes aient très clairement expliqué que le processus d’Astana n’était pas destiné à concurrencer le processus diplomatique de Genève, mais au contraire à le consolider, Astana a suscité l’ire des Américains.

La polycentrie de la diplomatie russe, qui ne fonctionne pas par exclusive, s’est révélée relativement efficace, puisque l’influence de la Turquie et de l’Iran a finalement permis de faire sortir les civils de la partie est d’Alep, et protéger ceux des quartiers ouest qui subissaient les tirs de mortiers des djihadistes et enfin exfiltrer les derniers djihadistes résistants vers la poche d’Idleb pour raccourcir les combats et limiter leur bilan macabre.

– Après l’échec de la stratégie américaine de morcellement de la Syrie et la réouverture du corridor stratégique reliant Baghdad à Damas, quelle ligne de conduite adoptent aujourd’hui les Américains en Syrie ?

Les Américains sont très pragmatiques dans cette affaire, ils ont tiré les leçons de leur échec à Alep. La ville a été libérée grâce à l’effort diplomatique russe et l’engagement militaire de Moscou, Téhéran et du Hezbollah dans le cadre d’une négociation avec la Turquie. Cela a été une défaite cinglante pour la diplomatie américaine qui, de fait, s’est vue totalement marginalisée. La fin de la bataille d’Alep a eu comme conséquence la poursuite d’Astana et de Genève dans la notion de zones de désescalade progressive qui, petit à petit, se sont élargies et ont permis à l’armée syrienne et ses alliés de contrôler 80 à 90% de la Syrie historique.

C’est finalement pour ne pas être totalement exclu du processus de règlement politique et du marché de la reconstruction que Trump a accepté de signer l’accord de désescalade qui concernait toute la partie Est allant de la Jordanie à Deir Ezzor, région stratégique, pétrolifère et zone de jonction des troupes libérant l’Irak avec l’armée gouvernementale syrienne et ses alliés. Sur le plan militaire et géopolitique, Washington avait un fer au feu avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) qui sont essentiellement des forces kurdes.

En les armant de blindés et d’artillerie lourde, les Etats-Unis ont pu envoyer les FDS reconquérir Raqqa tout en sachant que c’est une ville à majorité sunnite et que les Kurdes ne pourront pas y rester durablement pour en superviser la reconstruction. L’engagement kurde serait donc une monnaie d’échange entre les forces soutenues par les Américains et la Turquie qui appuie encore un certain nombre de groupes djihadistes dans la poche d’Idleb, voire une monnaie d’échange avec les autorités syriennes pour avoir voie au chapitre sur le gouvernement de transition et sur la reconstruction politique.

La grande inquiétude d’Ankara serait de voir s’instaurer une zone kurde en continuité territoriale le long de la frontière turque avec l’aval de Bachar Al Assad et des autorités syriennes, ayant déjà promis une forme d’autonomie mais dans le cadre de la République arabe syrienne. Pour les Américains, la dimension kurde reste une carte de chantage et de contrepartie dans les négociations politiques à venir. Cela dit, les Kurdes savent pertinemment qu’ils risquent d’être les dindons de la farce.

– Quel rôle politique les Kurdes peuvent-ils espérer jouer ?

Ils espèrent monnayer leurs efforts militaires tant auprès des autorités syriennes que de leur parrain américain et du partenaire russe qui a la haute main sur toute la recomposition des corps de l’armée syrienne et assume une dimension de coordination entre l’armée syrienne, les corps des Pasdarans, le Hezbollah libanais et d’autres factions paramilitaires qui luttent pour la libération totale du territoire.

Les représentants kurdes, qui sont au Parlement syrien à Damas, autant que les chefs des organisations kurdes n’ont pas une vision unitaire, certains sont proches de Barzani, d’autres du PKK.

La majorité PYD (aile syrienne du PKK) est beaucoup plus pragmatique dans sa revendication d’autonomie de statut interne intégrée à une République arabe syrienne de fait. Il y a encore beaucoup de questions non résolues concernant la stratégie des Kurdes qui est en fonction de l’évolution générale du conflit, y compris dans la reprise de Deir Ezzor et la sécurisation de la frontière avec l’Irak.
 


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