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Les autorités égyptiennes mènent une «guerre contre le terrorisme». Elles s’apprêteraient, dans les prochains jours, à renforcer le cadre législatif de cette lutte. Une décision fortement critiquée par les associations de défense des droits de l’homme. 

La guerre contre le terrorisme, version égyptienne

01 février 2014 à 10 h 00 min

Le Caire (Egypte).
De notre correspondante

 

En Egypte, «la guerre contre le terrorisme» a bon dos. Invoquée au quotidien par les autorités et les médias, elle a le mérite de tout expliquer, tout élucider… tout justifier. En réponse à l’assassinat du général Mohamed Saïd, chef du bureau technique du ministère de l’Intérieur égyptien, devant son domicile mardi 28 janvier, le président par intérim Hazem El Beblawi  a réaffirmé «la détermination des autorités à lutter contre le terrorisme». Dans la journée, le groupe djihadiste Ansar Beit Al Maqdiss (Les partisans de la Ville Sainte) a revendiqué le meurtre de ce haut gradé et l’inscrit dans la longue liste des attaques subies par la police et le ministère de l’Intérieur depuis plusieurs mois.


Une définition floue du terrorisme


Au lendemain de la destitution de Mohamed Morsi le 3 juillet dernier, ce groupe djihadiste, basé dans le Sinaï, a multiplié ses actions contre les forces de l’ordre, frappant depuis peu le centre du Caire. Une récente vague d’attentats ciblés a fait monter la tension d’un cran dans la capitale. Mais la présence de groupes mafieux et djihadistes dans la région du Sinaï, rendue possible par des décennies d’abandon, est un fait connu des autorités égyptiennes. Déjà dans les années 1980, l’Etat égyptien déclarait la guerre aux terroristes. Il a toutefois fallu attendre l’année 1992 pour que le terrorisme devienne un crime régi par le code pénal (loi n°97), et 2007 pour voir le combat contre ce fléau s’inscrire dans la Constitution. L’Egypte vit  une nouvelle séquence de cette guerre : depuis l’été 2013, le pays dit faire face à un nouveau péril terroriste incarné par les Frères musulmans et leurs partisans. Mais pas seulement. Les deux projets de lois antiterroristes rédigés par les ministères de l’Intérieur et de la Justice donnent une définition très large des actes terroristes, confondant parfois les intentions et les actes. Ils se rejoignent aussi sur plusieurs points, comme la création d’un tribunal spécial pour le terrorisme. «Ces corpus comportent de nombreuses imprécisions comme la définition des attaques terroristes», soulève l’avocat Anas Sayeed, membre du centre d’aide juridique Hisham Moubarak. Ce n’est pas clair, nous ne comprenons pas toujours ce qu’il y a derrière chaque mot.» Les expressions «trouble à l’ordre public», «mettre en danger l’intégrité, l’intérêt et la sécurité de la société» ou «perturber la mise en œuvre des dispositions constitutionnelles, législatives ou exécutives» laissent une grande marge de manœuvre au législateur.

Avocat du réalisateur égyptien Hossam Eddin El Meneai, arrêté dans son appartement de Dokki le 22 janvier avec le traducteur américain Jeremy Hodge, Anas Sayeed constate que la société et le pouvoir judiciaire s’attaquent à plusieurs cibles : les étrangers, les Egyptiens vivant dans leur entourage, les activistes révolutionnaires et les Frères musulmans. La détention de son client a été prolongée de 15 jours alors que le citoyen américain a été relâché dimanche dernier. Les deux hommes sont accusés de menacer la stabilité de l’Egypte et de diffuser de fausses informations. Des récits d’emprisonnement comme celui-ci se répètent, les détentions provisoires se normalisent, au nom d’une seule et même cause : la guerre contre le terrorisme.

Seize journalistes égyptiens et quatre étrangers travaillant pour la chaîne qatarie Al Jazeera, dont Mohamed Fadel Fahmy et Baher Mohamed, sont appelés à comparaître devant un tribunal pénal. Les nationaux sont accusés d’appartenir à une organisation terroriste et d’avoir porté atteinte à l’unité nationale du pays. Les journalistes occidentaux sont notamment poursuivis pour avoir alimenté la rumeur selon laquelle l’Egypte vivait une guerre civile. «L’aspect inquiétant de cette nouvelle loi, c’est qu’elle peut être utilisée contre beaucoup de personnes, des groupes d’activistes comme le Mouvement du 6 avril dont le fondateur a été arrêté pour s’être opposé au nouveau texte sur les manifestations, à des institutions comme la nôtre», poursuit Anas Sayeed.


Une sanglante répression


Du côté des défenseurs des droits de l’homme, l’inquiétude est palpable. En novembre dernier, plusieurs ONG se sont élevées contre les nouveaux projets de lois antiterroristes qui favorisent, selon elles, «le retour des piliers de l’Etat policier» et la banalisation de «lois spéciales» indexant les libertés des individus à la lutte antiterroriste. Selon une source juridique, la nouvelle loi prévoit notamment un contrôle étatique des réseaux sociaux et de plusieurs sites web d’informations. «Je crois même que le slogan ‘‘Guerre contre le terrorisme’’ a pour ambition de remplacer celui de la révolution ‘‘Pain, liberté, justice sociale et dignité humaine’’», écrit Khaled El Fahmy, professeur d’histoire à l’université américaine du Caire.

Dans un récent article publié sur le site Madamasr, il ose une comparaison entre la guerre contre le terrorisme aux Etats-Unis et en Egypte. Par-delà le fait qu’elles porteraient toutes les deux des intentions cachées, l’auteur note une différence : l’origine de la menace. En Egypte, elle est intérieure. Ce sont des Egyptiens qui sont traqués (même si leurs détracteurs discutent leur égyptianité), et non un djihadiste saoudien au nom d’Oussama Ben Laden. Pour Khaled El Fahmy, la politique menée contre la confrérie n’a pas seulement touché ses cadres, elle a engendré la mort de centaines d’Egyptiens, «des compatriotes dont le sang versé lui reste au travers de la gorge».
Mais pour l’actuelle coalition et une partie de la population, ces mêmes Egyptiens réclamant le retour de Mohamed Morsi soutiendraient in fine une entreprise terroriste.

Le 28 janvier dernier, l’ex-président islamiste a comparu aux côtés de leaders de la confrérie : il encourt la peine de mort pour s’être évadé de prison avec, selon l’accusation, la complicité de membres du Hamas palestinien, du Hezbollah libanais et de mouvements djihadistes. La veille du procès,  le général et ministre de la Défense Abdelfatah Al Sissi était promu maréchal, le plus haut grade de l’armée égyptienne, avant de recevoir,quelques heures plus tard, l’aval de l’armée pour être candidat à l’élection présidentielle. Deux gestes susceptibles de consolider la guerre contre le terrorisme dans les mois à venir.

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