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Akli sh’kka. Auteur targui libyen : «La communauté internationale a exclu la majorité des Libyens du dialogue»

12 février 2020 à 9 h 03 min

Originaire de Sebha, dans le Fezzan, Akli Sh’kka est diplômé en relations internationales de l’université de Londres. Fondateur de l’ONG Organisation internationale des jeunes Imouhagh pour la justice et l’égalité, il est membre de la délégation touareg à Doha en 2015, pour l’accord de paix Toubou-Touareg. Akli Sh’kka a bien voulu faire le point pour El Watan sur la situation en Libye, pays en guerre depuis 2011.

– Où en est la situation en Libye en 2020, surtout dans le sud du pays, votre région d’origine ?

Comme vous le savez la situation en Libye s’est considérablement dégradée, surtout après la chute du régime de Mouammar El Gueddafi. En 2011, les Libyens aspiraient, à travers leur révolution «citoyenne» (17 février 2011) à l’édification d’un Etat de droit et d’une société civile. Malheureusement, c’était sans compter sur ce qui est appelé l’Etat profond. Une mafia politique qui s’est retournée contre les principes de la révolution. Provocant de nombreux affrontements sanglants et des opérations militaires d’envergure, qui ont coûté la vie à des milliers de Libyens.

Tout ça fût un réel échec pour le peuple. Ce grand absent de toutes les opérations politiques, voire des décisions souveraines en Libye. Aussi, la situation actuelle ne diffère pas beaucoup de 2011. Bien évidemment, nous avons connu plusieurs étapes, surtout depuis les négociations de Skhirat (Maroc 2015) et l’implication des Nations unies comme un «tiers neutre». Tous ont œuvré pour réunir les différentes parties, le Parlement de Tobrouk et le Congrès général national de Tripoli pour construire «un seul gouvernement». La ratification de l’accord, n’a rien changé à la crise. La raison en est toute simple, la majorité des Libyens est totalement écartée de ces processus. Le pays ne se résume pas à Tobrouk et Tripoli.

– Pourquoi cela ?

Simple. Le peuple libyen, surtout celui du Sud, est inexistant sur la carte politique et dans tout ce qui se fait. Il n’est présent dans aucune initiative, politique, cycles de négociations, etc. Alors que le sud de la Libye est celui qui fait vivre l’ensemble du pays. Le Fezzan enferme en son sein, les deux plus grands gisements pétroliers, Echarrara et El Feel, des fermes agricoles fertiles. 99% de l’eau potable provient du sud du pays.

Toute la Libye boit de l’eau du Sud. Si nous venons à fermer l’eau pour Tripoli, tout l’Ouest libyen mourra de soif. La majorité de ces richesses se situe en territoire targui, Ghât, Ubari, Sebha, Ghadamès, etc. Toutes ces régions sont sous contrôle targui. Sans oublier le rôle sécuritaire que tient le Fezzan. Un réel «barrage de sécurité» pour toute la Libye, voire plus loin. C’est la porte d’entrée des migrations subsahariennes ainsi que des groupes terroristes. Une profondeur stratégique, qui est aux mains des habitants du Sud.

– Qu’est-ce qui explique votre absence sur l’échiquier politique libyen ?

Plusieurs éléments sont à prendre en considération pour répondre à la question. Nous avons en premier le contexte international, celui dessiné par la communauté internationale pour gérer la guerre en Libye. Légitimant les belligérants et réduisant au silence la majorité libyenne. Cette mise sous silence est du fait de la politique menée par les Nations unies et les autres parties impliquées. Ils ne veulent pas que l’on se fasse entendre, nous, qu’ils nomment «les minorités». D’ailleurs, nous ne sommes pas des «minorités», ni culturellement, encore moins historiquement.

Nous parlons d’un à deux millions de personnes sur un peu plus de six millions de Libyens. Pour aller plus loin, la communauté internationale a une main dans la guerre, par le biais des pays qui s’interfèrent, voire s’impliquent directement dans les conflits armés. La Turquie, l’Arabie Saoudite, la Russie, les Emirats, le Qatar, la France, l’Italie, etc. La liste est longue. Tous travaillent pour leurs propres intérêts, qui ne seront jamais ceux de la Libye. Les Nations unies, dont le silence est souvent assourdissant quand il s’agit des exactions perpétrées en Libye, mais le temps de réaction s’écourte dès qu’il est question des hydrocarbures. La dernière fermeture des ports du Croissant pétrolier (18 janvier dernier) en est la meilleure démonstration.

Les réactions «d’indignation» face à l’arrêt des exportations ne se sont pas faites attendre. Au final, seules les ressources naturelles motivent l’interventionnisme. Chacun trouve son compte dans le chaos, du moment que le pétrole est disponible, la migration illégale est contenue. L’Italie et la France ont toutes les deux signé des accords avec les deux gouvernements : leur fournissant du matériel pour surveiller les eaux méditerranéennes et lutter contre ces migrations. Une forme d’institutionnalisation du chaos.

– Mais il n’y a pas que cela ?

Effectivement. A ce contexte international, s’ajoute une réalité politique nationale libyenne. Si Mouammar El Gueddafi a disparu, son idéologie nationaliste panarabe et son credo «diviser pour régner» demeurent. Nous avons participé à de nombreuses rencontres et réunions au niveau national, avec les autres tribus, tout au long de ces 9 dernières années, sans que ça se traduise politiquement.

L’explication tient du fait que les tribus ne sont pas sollicitées dans un effort «national» de construction d’un Etat libyen fort, mais pour appuyer des ambitions «individuelles» de prise de pouvoir des uns et des autres.

Vient un troisième niveau d’explication, qui lui se retrouve dans le système tribal lui-même. Au sein de ce dernier, se jouent également des luttes de pouvoir et d’influence. Ces dynamiques ne favorisent pas l’émergence d’un citoyen libyen. Mais participent à plonger les uns et les autres dans des calculs de survie et de domination. L’accumulation de ces niveaux neutralise toute dynamique sociale libyenne à la base. A contrario, elle favorise les parties fortes du conflit, qui, elles, s’imposent par la force.

– Comment se concrétise cette accumulation ?

Pour l’illustrer de manière concrète, parlons d’un ancien problème que connaissent plusieurs communautés libyennes, qui date du temps de l’ancien régime et court toujours. Les politiques de gestion des masses n’ont pas évolué depuis la chute de Mouammar El Gueddafi. Nous avons, dans notre communauté targuie, plus de 15 000 familles qui n’accèdent pas à leurs droits citoyens libyens. Ceci du fait d’une politique discriminatoire et raciste héritée d’El Jamahiriya.

L’administration centrale utilise un système d’enregistrement différencié entre les Libyens. Si ceux qui portent un numéro national accèdent à tous leurs droits, sociaux et économiques, les porteurs d’un numéro administratif, eux, n’ont droit ni au livret de famille, encore moins à posséder un passeport, etc. Cette politique va encore plus loin. Elle empêche ces Libyens administratifs et non nationaux d’accéder à un poste de travail dans la Fonction publique, encore moins celui de rejoindre de manière régulière les différents corps constitués, police, armée et autres.

Ce fut longtemps une politique de marginalisation sur laquelle s’appuyait le Guide, surtout en direction des populations du Sud, les Touareg et les Toubous. Aujourd’hui, force est de constater que les deux prétendants au pouvoir restent sur la même lancée. Marginalisée, enfermée dans un territoire aride et sans horizons, la population targuie, s’en trouve d’autant plus fragilisée.

Surtout les jeunes, poussant certains à céder aux appels du contre-banditisme, voire plus grave. Ils sont exploités, sur fond de promesses, de mettre fin à cette situation administrative discriminante. Ces fausses promesses sont faites aussi bien par des notables locaux, mais également à un niveau national. Dans le cas de la guerre actuelle, beaucoup ont été enrôlés dans les combats armés. Haftar, par exemple, a beaucoup usé de ce stratagème de mise en confrontation entre différentes tribus.

– Vous évoquez les confrontations intertribales. En 2014, le Fezzan a été le théâtre d’affrontements entre Touareg et Toubous. Où en sont vos relations aujourd’hui ?

Les relations entre nos deux communautés sont normalisées depuis l’accord de Doha, signé le 23 novembre 2015. Un accord de paix, venu couronner un cycle de pourparlers internes entre chefs toubous et touareg. Un conflit de près de deux ans, qui a coûté à nos deux communautés. Une guerre par procuration entre les deux gouvernements qui cherchaient à mettre la main sur les champs pétroliers. Chaque camp s’appuyant sur une population locale et alimentant de vieilles querelles.

Haftar et Al Sarraj ne s’étaient déjà pas gênés, à l’époque, pour faire appel à des étrangers, l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS), pour ce cas. Le tout dans l’espoir de faire basculer le rapport de force. Exactement, la configuration dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, avec bien plus d’intervenants étrangers. La situation en Libye est totalement désorganisée et la corruption y fait des ravages. Les structures tribales tiennent un rôle de premier plan.

– Votre communauté compte deux Conseils représentatifs. Le Conseil social des Touaregs de Libye, présidé par Hocine Al Koni, d’une part, et le Haut conseil social des Touareg de Libye, qui lui est sous l’égide de Moulay Guediri. En plus du Haut Conseil des Amazighs de Libye dont vous êtes membres. Ces institutions ne seraient pas suffisamment fortes pour imposer votre parole au niveau national libyen ?

A l’image des deux gouvernements qui se disputent, le pouvoir au niveau national et les institutions traditionnelles cherchent à imposer des individualités. Aujourd’hui, les jeunes et les femmes sont totalement absents de ces représentations. Un point qu’il nous semble nécessaire de signaler avant de répondre à la question elle-même. Il est important que tout le monde soit pris en considération dans le processus de construction politique d’un Etat libyen.

Pour en revenir à notre cas, les Amazighs de Libye, Touareg compris, ont fait le choix militaire, dès l’offensive Fajrlibya (2014), de ne soutenir aucun des camps qui s’affrontent. Il n’est pas de notre intérêt d’agir contre notre patrie, la Libye, mais surtout contre nous-mêmes. Les deux protagonistes s’accordent à nous traiter exactement de la même manière qu’El Gueddafi. Ils continuent d’ignorer ostensiblement nos revendications. L’institutionnalisation de tamazight, nous garantir l’accès plein à nos droits légitimes et reconnaître nos particularismes.

Au stade où nous en sommes, la neutralité est une position insuffisante. Bien évidemment, il ne s’agit pas de participer aux conflits armés. Il faut que les Amazighs soient partie prenante des confrontations politiques. Le danger est qu’en s’excluant, nous devenons de simples spectateurs. Plus grave, c’est prendre le risque d’être la prochaine cible. Se déclarer neutre ne préservera pas les Amazighs de Haftar ou d’Al Sarraj, voire les deux.

– L’Union africaine, l’Algérie, l’ONU, s’activent pour mettre en place un dialogue politique libyen-libyen. L’implication des acteurs régionaux serait-elle une meilleure garantie pour voir émerger les prémices d’une solution politique pour la Libye ?

L’évolution de la crise libyenne, avec la menace d’intervention directe militaire turque, a élevé le niveau de déstabilisation pour l’ensemble de la région. C’est la première fois que nous voyons l’Algérie s’impliquer autant dans l’affaire libyenne. Nous avons des informations disant qu’elle s’est mise en relation avec plusieurs parties, tribus, dirigeants politiques, militaires, etc. Elle tente de former un large éventail pour un dialogue inclusif.

L’extension historique et stratégique entre l’Algérie et la Libye impacte directement la sécurité interne de l’Algérie. Quand nous parlons de Touareg, nous parlons de cinq pays, Libye, Algérie, Mali, Niger, Burkina Faso. Il ne s’agit pas de simples relations de voisinage, mais bien d’un même peuple. D’un maillage familial séparé par les frontières de ces Etats. En 2014, en fermant ses frontières avec la Libye, l’Algérie a plongé le Fezzan dans une grande crise humanitaire et sanitaire. En plus de séparer des familles, elle a tué tout un tissu économique qui permettait aux populations des deux côtés de la frontière de pallier l’enclavement territorial, réalité liée à la nature désertique du territoire concerné.

Cette fermeture a fait basculer des statuts légaux dans l’illégalité. Des commerçants, sont devenus contrebandiers au regard de la loi algérienne, voire plus grave. Certains sont accusés de terrorisme, amalgamant une population qui tente de gérer son isolement, avec des étrangers qui veulent nuire à tous, elle la première. Parvenir à gérer ces dossiers avec l’Algérie et les autres pays de la région participera à la construction d’une solution durable. Il est de notre intérêt à tous, populations et Etats, de la région de stabiliser la situation en Libye.  



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