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Fathi Youssef. Ancien porte-parole du Conseil militaire et combattant de Jadou (Libye) : «Khalifa Haftar représente pour nous une importante menace»

10 mars 2020 à 9 h 00 min

Fathi Youssef est l’ancien porte-parole officiel du Conseil militaire et combattant de Jadou (Djebel Nefoussa). Ingénieur agronome de formation et de métier, il a pris les armes en 2011 pour combattre le régime de Mouammar El Gueddafi. Grand militant de la cause amazighe, il a été un des membres fondateurs du Haut-Conseil des Amazighs de Libye. Très au fait des combats de terrain, Fathi Youssef reste un acteur militaire majeur de la région de Nefoussa.

– La tentative d’incursion, menée le 22 février dernier par des troupes loyalistes de Haftar, dans la région de Zouara et ses environs, a amené la ville à revoir son niveau de vigilance. Sa chambre des opérations militaires a décrété, à la suite d’une réunion d’urgence, un état de mobilisation maximale. Que s’est-il passé ?

Les dernières percées de «l’opération El Karama» menée par les forces de Khalifa Haftar dans les régions de Zouara et Zaouia ne sont pas pour rassurer. Une offensive contre Zouara est considérée comme une agression contre tous les Amazighs de Libye, mais plus encore contre ceux de la montagne.

Le général à la retraite Khalifa Haftar tente de faire tomber Tripoli depuis plusieurs mois, sans succès. A travers cette opération, il vise à affaiblir l’un des axes forts de défense de la capitale. Nous avons pris très au sérieux la menace que représentent de tels mouvements.

En urgence, une «rencontre des villes amazighes» fut convoquée par tous les notables et responsables, civils et militaires, de Djebel Neffousa et Zouara pour convenir d’une riposte rapide.

Il fut décidé alors de la création de «la chambre des opérations militaires», qui réunit l’ensemble des unités armées des villes amazighes. Par ailleurs, de la mise sur pied d’une «délégation mixte des communes amazighes», en charge des actions de dialogue et de pourparlers.

– Et que comptez-vous faire maintenant ?

Nous l’avons rappelé dans le communiqué final du 22 février dernier, «nous sommes des émissaires de paix et non des pourvoyeurs de guerre».

Nous prenons militairement la mesure du danger de la situation, sans renoncer à l’importance du dialogue. Raison pour laquelle nous avons appelé qui de responsabilité, le Conseil présidentiel du Gouvernement d’union nationale (GNA) ainsi que les Nations unies, à ce que de devoir.

Il a été également rappelé à l’ensemble des villes de l’Ouest de s’en tenir à l’accord «de non-agression» ratifié entre nous tous il y a six mois.

En effet, il a été décidé d’un commun accord entre toutes les villes de l’Ouest, qu’elles soient arabes ou amazighes, qu’elles soient acquises pour Tobrouk ou Tripoli, que quel que soit le degré de désaccord politique qui existerait entre les différentes villes, il ne peut atteindre le stade d’une confrontation militarisée.

Il a été clairement décidé d’une politique de non-invasion militaire. A travers la tentative d’incursion du 22 février, les trois villes de Sebrata et Sorman et une partie de Laâdjilat ont remis en cause les termes de l’accord de non-agression.

– Qu’est-ce qui explique ce revirement ?

L’arrivée du colonel Abdellah Noureddine Al Hemali, homme de main de Haftar, a joué un rôle déterminant dans ce changement d’attitude.

Il a fait venir des renforts des villes de Benghazi ainsi que de Tarhouna, sa ville d’origine, pour appuyer Sebrata, Sorman et une partie de la ville de Laâdjilat afin de lancer une offensive contre Zouara et Zaouia. Nous sommes parfaitement conscients de la fragilité de ces deux villes, d’où la nécessité et l’urgence de renforcer nos positions sur place.

En principe, cette tâche incombe au GNA de venir en renfort et d’assurer la consolidation de la défense existante.

Il n’en a rien été. Tripoli s’est distinguée par son absence lors de l’offensive militaire menée contre les régions amazighes. Cette attitude fait courir des risques à tous. Zouara est une ville stratégique. Sa chute signifie la chute du GNA. A l’heure actuelle, aucun soutien militaire ou civil n’a été apporté, même pas une balle.

– Quand vous parlez de la région amazighe, qu’est-ce que vous y incluez  ?

La région amazighe se subdivise en trois parties principales, en y ajoutant l’extension targuie. D’abord Djebel Nefoussa, qui est difficile d’accès.

Avec sa topographie, la montagne de Nefoussa présente l’avantage d’une fortification naturelle. Les troupes italiennes, à leur époque, n’ont pas réussi à nous faire abdiquer. Les troupes de Mouammar El Gueddafi n’ont pas connu un meilleur succès lors de la révolution de février 2011.

Djebel Nefoussa commence de la ville d’El Qalaâ, puis vient Yefran, court jusqu’à Jadou, comprend quelques parties d’Al Ruhaybat, puis Kabaw et ses villages, viennent enfin Nalout et Wazan sur les frontières tunisiennes. Sur un plan militaire, Jadou et Nalout sont les mieux équipées militairement.

Puis vient Zouara, l’unique région amazighe qui se situe sur le littoral. Elle se trouve à 150 km de Djebel Nefoussa. Région désertique, elle est la plus peuplée et dispose d’une force de frappe militaire importante. A l’heure actuelle, la ville de Zouara est la plus menacée du fait de ses voisines directes.

Avez-vous des contacts avec le GNA ? Est-il en mesure de vous venir en aide militairement ?

En mai 2019 s’est tenue une réunion entre les forces d’Al Sarraj et les Amazighs. Nous avons discuté de la possibilité de former un même front avec les forces du GNA pour défendre Tripoli. Le GNA ayant refusé d’armer les Amazighs, l’accord ne s’est pas fait. Pour Al Sarraj, nous devions nous engager avec notre armement propre.

Chose totalement exclue et envisageable pour nous. La ruse était très claire, il s’agissait de vider la région amazighe de son armement et de ses hommes, la mettant ainsi à découvert. Les contacts existent entre nous, mais aucune coopération n’est en place.

Nous combattons à Tripoli pour défendre nos positions, nos biens et nos familles. Il est connu en Libye que les jeunes Amazighs (d-igrawliyen) sont des combattants.

Nous jouons un rôle important de défense dans la ville et ses environs. Les fortifications de Tripoli sont tenues en partie par nos positions. Katibat Edebabat de Nalout, Katibat 150 de Jadou, ainsi que d’autres unités armées à travers Tripoli. Il existe près de 24 axes militaires autour de Tripoli, qui forment tous ensemble un arc de défense de près de 1000 km.

Dire qu’Al Sarraj ne dispose d’aucune force militaire, c’est méconnaître les réalités du terrain. Rien que Misrata, ville acquise au GNA, met à sa disposition près de 100 000 combattants et plus de sa capacité d’armement qui constitue l’une des plus importantes de Libye.

– Vous semblez plus enclin pour Fayez Al Sarraj  ?

La situation est loin d’être aussi simple. Entre le pire et le catastrophique, avons-nous réellement le choix ? Fayez Al Sarraj est arrivé par le biais d’un processus de négociations et s’en ira par les urnes. Nous avions refusé l’accord de Skhirat, mais il n’en demeure pas moins que le GNA est là.

Khalifa Haftar est celui qui mène des offensives depuis le début. A nos yeux, il représente le plus grand danger.

Ce qui nous impose de frapper ses positions à Tripoli, avant qu’il ne s’en prenne à nous ici dans nos régions. Nous devons être clairs avec Fayez Al Sarraj, c’est un rapprochement de circonstance. Nous ne perdons pas de vue que le gouvernement de Tripoli est dominé par les factions islamistes.

Les Frères musulmans ont une présence importante dans les profondeurs du GNA. De l’autre côté, Khalifa Haftar est associé avec un courant religieux qui relève de l’entrisme. Une mouvance salafiste Erabi’ el madkhali, du nom de son fondateur Rabi’ Ibn Hâdi’ Oumayr Al Madhkhali.

Pour eux, les Amazighs de l’ouest libyen sont des impies. En 2018, lors d’une conférence de presse organisée par Dar El Ifta’ (La maison de prédiction) de l’est libyen, à laquelle avait participé le général-major Abderezzak Al Nadouri, n°2 de l’armée de Haftar, il a été annoncé le takfir des Amazighs, les déclarant «impies», car «khawaridj» (ibadites).

– Mais il n’y a pas que cela, n’est-ce pas ?

Exact. Nous refusons l’armée de Haftar pour plusieurs raisons. Nous réfutons la présence dans ses unités de factions religieuses. Dans notre conception, une armée ne peut faire allégeance qu’à une patrie et à une Constitution. Ni à un courant religieux ni à un quelconque particularisme.

A ceci s’ajoute l’aspect « familial » et clanique qui prévaut chez Haftar. Il a confié des responsabilités militaires importantes à ses enfants, qui ne dépassent pas la trentaine, tout en redistribuant des postes-clés à ses fidèles. Son armée n’a rien de nationale, bien au contraire.

Sa tribu, El Forjan, tient des positions-clés dans le haut commandement et les services de renseignement. La teinte ethnique au travers l’appellation «l’armée libyenne arabe» qui interdit aux autres composantes de la Libye d’exister.

J’étais personnellement présent à une réunion avec le bureau politique de Khalifa Haftar, lors de laquelle nous avons exprimé notre refus de ce caractère excluant. Nous exigeons une « Armée nationale libyenne» qui n’affiche aucune appartenance ethnique, clanique, religieuse ou régionale.

– A discuter avec les différentes parties au conflit, chacune dit vouloir la paix et favoriser une solution politique. Force est de constater que les combats se poursuivent. Qui maintient le foyer ?

J’ai envie de répondre spontanément Khalifa Haftar, mais encore une fois c’est loin d’être aussi simple. Les confrontations militaires sont entretenues par les puissances étrangères, les Emirats, la France, l’Egypte, l’Arabie Saoudite pour le front de l’Est.

Du côté d’Al Sarraj, nous retrouvons la Turquie, Qatar, l’Italie. Ils ont fabriqué des « tigres en papier», tels que Haftar et Al Sarraj.

Encore plus grave, des milices ont été envoyées par tous, rajoutant à la situation un autre niveau de complexité. Au début de la guerre en 2019, Haftar comptait à ses côtés des Egyptiens, des Tchadiens et des Janjawid.

Les Emirats, eux, assuraient un soutien financier, logistique et technique très important. Nous avons été les témoins oculaires de l’arrivée des Russes, la force Wagner. Leur entrée dans les combats fut tardive, mais elle a fait la différence. Leur expertise de guerre, la présence de snipers, l’usage des armes à énergie dirigée, etc.

Du côté d’El Wifaq (GNA), Fayez Al Sarraj a fait appel à la Turquie, qui lui a envoyé des mercenaires turkmènes et kurdes qui parlent l’arabe avec un accent chami. Ils participent aux combats, leur nombre varie entre 400 et 500 individus. Beaucoup évoquent des Syriens, nous n’en avons jamais croisé.

La situation est subie. En réalité, nous refusons toutes ces ingérences étrangères, encore plus la présence de tous ces mercenaires. Nous avons besoin d’un appui aérien et nullement de combattants sur le terrain. Il va falloir que les troupes d’Al Sarraj viennent consolider les axes de combat existants.

Il faut qu’il donne l’ordre d’avancer à ses troupes, en sa qualité de haut commandant des forces régulières libyennes. Retranché derrière ses ordres défensifs, il fait courir bien plus de risques à tous ceux présents sur le terrain et tous les axes de défenses autour de Tripoli.

Tout le monde est prêt à livrer bataille, mais les ordres ne viennent pas. A Tripoli, la rue va jusqu’à soupçonner Al Sarraj d’être le complice de Haftar pour s’assurer une partie du pouvoir.

– La crise libyenne semble inextricable. Jusqu’ici, toutes les initiatives politiques initiées par la communauté internationale se sont soldées par des échecs. Comment expliquez-vous la situation ?

Pour les grandes puissances, la Libye est un gâteau à partager. Elles ne peuvent apporter la solution du moment où elles sont à l’initiative de la guerre. La Libye est un grand réservoir de pétrole et de gaz, une position géostratégique qui est un atout majeur.

Une porte sur l’Afrique subsaharienne, un littoral de 2000 km, le tout faiblement peuplé. Les prémices de la guerre géopolitique étaient d’abord entre ENI gaz, l’italienne, et Total, la française.

En 2013, ENI gaz a épaulé les islamistes, au moment où les Français, eux, ont été les alliés de Khalifa Haftar. Dans le but d’obtenir de nouveaux avantages dans le Sud libyen, les deux ont versé dans la sous-traitance de guerre, tirant les ficelles entre Toubous et Touareg.

Les premiers soutenus indirectement par la France à travers les Emirats, face aux Touareg, qui, eux, ont été portés par Qatar pour le compte de l’Italie. ENI gaz, historiquement bien implantée en Libye, avec des avantages non négligeables, s’est vu concurrencer à nouveau par Total.

La lutte a tourné autour de la région d’Ubari dans le Fezzan, que la France considère comme son « héritage historique». Aux deux gros champs pétroliers d’Echarrara et El Feel, s’ajoute le potentiel du gaz de schiste. L’exploitation de cette nouvelle ressource controversée attise toutes les convoitises.

Il fallait vider la région de ses habitants, les forçant à se réfugier à Ghât, près des frontières algériennes. Nous faisons face à une autre forme d’occupation, un colonialisme économique qui est arrivé, au point qu’il ne peut trouver de solution que militairement.


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