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Jean-Pierre Filiu. Historien et professeur des universités à Sciences Po Paris : «La neutralité de l’Algérie en Libye est jugée insupportable par certaines puissances»

26 avril 2020 à 9 h 30 min

Jean-Pierre Filiu, historien et arabisant, est professeur des universités à Sciences Po (Paris). Ses ouvrages, diffusés dans plus de 15 langues, ont été régulièrement primés en France et à l’étranger. Il anime sur le site du quotidien Le Monde le blog «Un si proche Orient». Son dernier livre, Algérie la nouvelle indépendance, a été publié au Seuil en décembre 2019. Dans cet entretien, il revient sur le conflit libyen et explique pourquoi il ne croit pas en une solution militaire.

 

Interview réalisée Par Assia Bakir (*)

 

-Au moment où le monde entier est affairé à combattre la pandémie du Covid-19, les belligérants libyens et leurs pourvoyeurs étrangers intensifient la cadence des combats autour et dans Tripoli, cherchant à précipiter la fin pour la prise de pouvoir. Si Fayez Al Sarraj venait à triompher dans cette bataille, n’y aurait-il pas un risque de partition de la Libye, quand on connaît tout le mal qu’a eu le GNA à défendre Tripoli et son peu d’influence sur le reste du territoire libyen, surtout dans la Cyrénaïque ?

Il n’y aura jamais de solution militaire à la crise libyenne, ni de «triomphe» d’une partie sur l’autre. C’est bien pourquoi la confrontation toujours en cours en Libye est aussi préoccupante, alors qu’au moins, au Yémen, la pandémie a justifié l’annonce par l’Arabie Saoudite d’un cessez-le-feu unilatéral. Mais permettez à l’historien de mettre en perspective la bataille actuelle autour de Tripoli. On lit trop souvent que la Libye a sombré dans le chaos depuis la chute de Kadhafi. Mais la première guerre civile, de février à octobre 2011, a effectivement amené la chute de la Jamahiriyya, sans empêcher, malgré la prolifération de milices armées, la tenue d’élections en juillet 2012, où les Frères musulmans ont essuyé une sévère défaite. Ils ont voulu compenser ce revers en imposant une loi bannissant de la vie politique tout ancien collaborateur de la dictature déchue, ce qui a contribué à exclure d’authentiques patriotes et à bloquer le système.

-Que s’est-il passé par la suite ?

A l’expiration du mandat de ce gouvernement, en février 2014, Khalifa Haftar a tenté de s’imposer à la tête de sa milice, habilement appelée «Armée nationale libyenne» (ANL). Son putsch ayant échoué, il a déclenché trois mois plus tard la deuxième guerre civile en Libye. Les élections qui se sont tenues dans ce contexte, en juin 2014, ont connu une participation très faible, avec, donc, des résultats contestés, débouchant sur l’établissement de deux gouvernements, l’un à Tripoli, l’autre à Tobrouk.

La deuxième guerre civile s’achève en décembre 2015 avec la constitution, sous l’égide de l’ONU, d’un Gouvernement d’accord national (GAN) installé dans la capitale et reconnu par la communauté internationale. Haftar n’a jamais lui-même reconnu ce GAN qu’il a traité comme une faction adverse, jouant pour le miner sur les efforts de médiation qui le plaçaient sur un pied d’égalité avec Al Sarraj, le Premier ministre du GAN. En avril 2019, les patients efforts de l’ONU devaient aboutir à une conférence nationale dont émergerait un gouvernement enfin reconnu par tous les Libyens. Ce sont ces efforts que Haftar a torpillés en lançant la troisième guerre civile, qui tourne en ce moment à l’avantage du GAN, du fait de l’engagement majeur de la Turquie. Mais le GAN ne peut pas plus l’emporter par les armes que l’ANL. Il faut donc casser cet engrenage où l’escalade militaire nourrit inexorablement l’ingérence étrangère et vice-versa.

-L’implication des puissances étrangères transforme la Libye en un véritable champ de bataille pour combats géopolitiques. A la tête de ces ingérences, nous retrouvons les Emirats arabes unis. Dans votre dernière analyse «Les guerres perdues des Emirats arabes unis», publiée le 19 avril dernier dans le journal Le Monde, vous notez que la Libye est l’une de ces guerres perdues de Mohammed Ben Zayed. Pouvez-vous nous éclairer quant aux enjeux géostratégiques et symboliques de la Libye pour MBZ ?

Les Emirats arabes unis sont en effet à la pointe du soutien politico-militaire à Haftar et n’avaient pas hésité, en 2014, à engager ponctuellement leur aviation à ses côtés. Mohammed Ben Zayed, le prince héritier, véritable «homme fort» du pays, a accordé ce soutien inconditionnel dans le prolongement de l’appui massif des Emirats et de l’Arabie, en 2013, au coup d’Etat du général Al Sissi en Egypte contre le président élu Morsi, issu des Frères musulmans. Pour Abou Dhabi et Riyad, Khalifa Haftar est l’équivalent libyen d’Al Sissi et, à leurs yeux, le meilleur rempart contre les Frères musulmans, mais aussi contre le Qatar, très engagé aux côtés du GAN.

La Russie a rejoint ce bloc pro-Haftar dans le cadre de ses grandes manœuvres en Méditerranée qui ont d’ailleurs conduit Bachar Al Assad à afficher sa coopération avec Haftar. Le paradoxe est que ce soutien à fonds perdus de Haftar, loin de neutraliser les ingérences contraires, a au contraire jeté le GAN dans les bras de la Turquie. Erdogan peut se prévaloir de la légitimité internationale d’Al Sarraj, même s’il en trahit l’esprit en alimentant la guerre civile en cours, par l’engagement direct de troupes turques, ainsi que par la mobilisation de mercenaires syriens encadrés par Ankara. Je note que la Russie a aussi engagé en Libye des mercenaires, mais de nationalité russe. Ce cercle vicieux des ingérences extérieures est tout simplement désastreux pour la Libye.

-Qu’en est-t-il pour la France et les autres pays occidentaux ?

Emmanuel Macron, peu après son élection à l’Elysée, a parrainé une première rencontre de réconciliation entre Al Sarraj et Haftar, puis une deuxième l’année suivante. Mais ses efforts de médiation ont été contrariés par la détermination de Haftar à exercer un pouvoir sans partage. Il en fut de même pour les rencontres internationales organisées par l’Italie, à Palerme en novembre 2018, et par l’Allemagne, à Berlin en janvier 2020. Quant aux Etats-Unis, ils sont officiellement engagés aux côtés du GAN. Mais Donald Trump est très proche de Mohammed Ben Zayed, qui l’a tout récemment convaincu d’opposer son veto à la nomination de Ramtane Lamamra, l’ancien chef de la diplomatie algérienne, comme envoyé spécial de l’ONU pour la Libye. Ce veto est une très mauvaise nouvelle pour tous les Libyens, car l’expérience de Lamamra et le prestige de l’Algérie auraient conféré une autorité indéniable à ses efforts de paix.

Vous avez expliqué en janvier 2013 sur les ondes de France Culture au sujet des révoltes arabes qu’il s’agissait de «la réappropriation de la maîtrise du destin collectif, une renaissance arabe dans le prolongement de la nahda, un temps long de deux siècles et l’exercice enfin réalisé du droit à l’autodétermination».

-Incluez-vous la Libye dans ce processus historique ? Quid des Amazighs et des Toubous ?

Cela fait une décennie que, refusant l’expression de «printemps arabe», j’inscris les bouleversements en cours dans la région dans le temps long de la lutte des peuples concernés pour l’autodétermination et, donc, d’une nouvelle renaissance arabe, ou Nahda. J’avais même prononcé en arabe une conférence sur ce thème à Benghazi, en juillet 2012. Le cas libyen est particulièrement frappant, avec l’utilisation spontanée par les révolutionnaires de toutes tendances, dès février 2011, du drapeau de la monarchie renversée par Kadhafi en 1969.

Ce drapeau ne valait en aucun cas engagement royaliste, mais réhabilitation du régime qui avait conduit le pays à l’indépendance en 1951. C’est comme si le peuple libyen reprenait le fil de son histoire, après les quatre décennies de cauchemar kadhafiste, où toute forme d’organisation collective était réprimée. Il est impossible pour une société qui a aussi profondément souffert de se reconstruire sans une longue période de transition. L’apprentissage de la pluralité et l’élaboration d’un nouveau pacte collectif ont permis que les revendications des Amazighs et des Toubous, si longtemps occultées, puissent enfin s’exprimer. Mais les deux guerres civiles imposées par Haftar ont conduit à militariser aussi cette question, alors qu’une Libye plurielle ne peut émerger que dans un accord entre toutes les parties, et non dans l’affrontement entre les milices.

-Khalifa Haftar ainsi que Fayez Al Sarraj ne seraient pas plutôt dans le profil des «dirigeants» qui empêchent la réintroduction d’une perspective historique ?

J’avoue être assez peu intéressé par la personnalité de Haftar ou d’Al Sarraj. Ce sont les acteurs multiples qui s’agitent derrière l’un ou l’autre sur la scène libyenne qui m’intéressent le plus. Il apparaît alors clairement que toute avancée de Haftar accentue les contradictions au sein de son propre camp et renforce la cohésion du camp adverse, et réciproquement. C’est pourquoi il importe d’arrêter ce jeu de massacres entre l’un et l’autre, et de revenir à ce dialogue national et inclusif que Ghassan Salamé, l’ancien envoyé spécial de l’ONU, proposait de tenir à Ghadamès en avril 2019. Une double forme de neutralisation doit permettre aux Libyennes et aux Libyens de dialoguer entre eux sans la pression ni des diverses milices ni de leurs parrains étrangers.

-Quels sont les risques pour l’Algérie à travers le prolongement du «conflit libyen» ?

Je suis frappé de voir combien la conscience de la gravité de la crise libyenne transcende en Algérie les clivages politiques, même en ces temps de hirak. C’est, selon moi, le témoignage d’une grande lucidité collective face à une crise dont l’absence de règlement a entraîné escalade sur escalade. L’Algérie et son peuple mesurent tous les périls de cette descente aux enfers de la Libye. Il y a d’abord, naturellement, l’enjeu sécuritaire, avec la menace djihadiste, à laquelle l’Algérie a déjà payé un très lourd tribut, lors de l’attaque d’In Amenas, en 2013, menée à partir du territoire libyen. Les multiples trafics que favorise le désordre libyen, en matière d’armes, de stupéfiants ou d’immigration illégale, constituent aussi une menace pour l’Algérie.

Mais le plus dangereux pour l’Algérie est que l’impossibilité d’une solution militaire en Libye aggrave encore plus les ingérences des uns et des autres à sa frontière orientale. Une guerre en Libye, directe et indirecte, entre la Turquie et les Emirats, mais aussi entre le Qatar et l’Arabie, voire entre les Etats-Unis et la Russie, représente une menace sérieuse pour la sécurité de l’Algérie. L’épisode du veto américain à la nomination par l’ONU de Lamamra démontre que la neutralité, pourtant respectable et incontestable, de l’Algérie en Libye est d’ores et déjà jugée insupportable par certaines puissances.

-Quels impératifs s’imposent à la Libye ?

Je ne sais de quelle «Libye» vous parlez précisément, mais s’il s’agit de la Libye des Libyennes et des Libyens, alors la priorité absolue doit aller à l’arrêt immédiat des combats, à l’établissement de mesures de confiance pour éviter leur reprise et à la relance d’un processus de dialogue tel que l’ONU l’envisageait à Ghadamès en avril 2019.

Je le dis et je le répète, il n’y aura jamais de vainqueur militaire en Libye et le seul perdant de la poursuite des combats est le peuple libyen, de même que l’indépendance de la Libye est la première victime de l’escalade des ingérences dans ce pays. Espérons que cette leçon sera enfin tirée par toutes les parties, que cette troisième guerre civile s’achève au plus tôt et qu’elle soit bel et bien la dernière pour ce peuple qui a déjà trop souffert.

 

(*)  Spécialiste des relations euro-méditerranéennes et doctorante à l’université Paris 8.



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