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Hugo Pilkington. Virologue et géographe de la santé : «Il y a des territoires où le confinement est peut-être contreproductif»

21 avril 2020 à 6 h 59 min

Hugo Pilkington est géographe de la santé, maître de conférences à l’université Paris 8 (Vincennes—Saint-Denis) et chercheur au laboratoire Dynamiques sociales et recomposition des espaces (Ladyss) du CNRS. Ses recherches portent sur les inégalités territoriales engendrées par les disparités sociales et spatiales de santé, sur l’accessibilité aux soins pour la période périnatale et sur les effets du «quartier» sur la santé en France, en Europe, en Afrique de l’Ouest et en Haïti.

 

 

-Comment la géographie de la santé appréhende-t-elle une pandémie ?

La géographie de la santé met l’espace et les territoires au cœur de son questionnement, en interrogeant les inégalités socio-spatiales des phénomènes de santé et d’états de santé ainsi que les facteurs de risque qui sont associés à ces variations. On essaie de déterminer en fonction des inégalités constatées des vulnérabilités particulières, de différents territoires et populations qui sont à risques.

-Le Covid-19 au regard de cela ?

Le Covid-19, c’est absolument fascinant. C’est la première fois depuis longtemps que l’on peut observer l’émergence d’une pathologie, mais aussi d’une pandémie. On a bien observé le SRAS en 2003 et le MERS en 2012, deux pathologies liées à des coronavirus. Mais il faut remonter dans l’histoire, jusqu’au début des années 1980, pour pouvoir observer l’émergence de la pandémie du VIH-sida. Encore une fois, le VIH n’est pas apparu par magie dans les années 1980, on pense qu’il circulait dans la population humaine depuis au moins 1910/1920, des analyses phylogénétiques ont été menées en ce sens.

-Quelle cartographie faites-vous de la gouvernance sanitaire mondiale à l’aune de la pandémie de Covid-19 ?

Ce qui est intéressant d’observer dans le cadre du Covid-19, c’est qu’à l’échelle mondiale, un certain nombre de consignes de contraintes, telles qu’elles ont été développées en Chine, ont été émises par l’OMS, à savoir le confinement. Il n’y a jamais eu de confinement à l’échelle à laquelle nous la voyons dans l’histoire de l’humanité. Dans le passé, des quarantaines ont été mises en place. Elles concernaient surtout des personnes malades ou susceptibles de l’être, ou bien il y a eu des isolements limités dans l’espace et dans le temps. Mais un confinement à cette échelle qui arrive à stopper l’économie mondiale, c’est inédit.

Il convient de regarder de quelle manière les consignes sont mises en application, à l’échelle de différents pays et de groupes de pays. Les différences sont notables entre ce qui est possible de faire et ce qui n’est pas réalisable. C’est là, à mon sens, que l’on voit l’expression des vulnérabilités. Objectivement, les pays développés offrent de meilleures conditions pour le confinement que les pays pauvres. Là aussi, il existe des inégalités très fortes entre les populations et les territoires. Nous constatons la différence entre la Seine-Saint-Denis et le reste de la France. Sans oublier les disparités entre les groupes sociaux.

Il est plus aisé d’être confiné dans un grand appartement que dans un 30 m², surtout quand on est nombreux. Au-delà de cela, cette injonction mondiale omet le fait qu’il y a des territoires où le confinement est peut-être contreproductif. J’ai travaillé à Port-au-Prince, à Haïti : en tentant de confiner certains quartiers de la ville, qui sont des bidonvilles, on crée de véritables zones de propagation pour des populations dont les conditions de vie sont des plus précaires. Des territoires où il est impératif de sortir pour chercher de l’eau potable, pour travailler chaque jour afin de pouvoir manger. Ce constat est vrai à Haïti, mais aussi en Inde, en Afrique et ailleurs. Tout n’est pas pertinent à toutes les échelles.

-Est-ce à dire que le confinement sur le modèle chinois ne serait pas la bonne réponse face au Covid-19 ?

Il faut toujours recontextualiser les décisions. Le confinement de masse à Wuhan, en Chine, répondait à l’urgence de stopper la propagation du Covid-19. Il s’agissait de le faire dans une région extrêmement peuplée, dotée d’un urbanisme dense, marqué par une mobilité quotidienne très dynamique. Dans le cadre d’une maladie respiratoire contagieuse, il faut réussir à limiter la transmission. Mais ce que l’on dit moins, c’est que le confinement vise à ne pas surcharger les capacités hospitalières. En Europe, les systèmes hospitaliers souffrent depuis des décennies de coupes budgétaires qui ont attaqué l’hôpital public, qui ont réduit le nombre de lits, notamment la capacité de réanimation.

En France, nous ne disposions que de 5000 lits de réanimation, contre 28 000 lits en Allemagne. Des réalités qui résultent de la logique néolibérale, qui nous place continuellement dans le «flux» et l’on ne s’intéresse pas à ce que les Anglo-Saxons appellent le «surgecapacity», c’est-à-dire la capacité à absorber une vague. On se comporte comme si les hôpitaux ont la capacité de supporter le «business as usual» en plus d’un événement imprévu. Alors que cela fait des années que les soignants nous alertent sur ce point, en France et dans d’autres pays également, l’Italie, l’Espagne, la Grande-Bretagne, en Afrique subsaharienne, etc. Je ne sais pas comment ils font avec les moyens qu’ils ont. Il faut absolument leur rendre hommage, car ils sont au bord du collapsus.

-Vous évoquez l’Afrique ; le 18 mars dernier, Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, exhortait le continent sur la nécessité de réagir pour éviter le pire. Le danger y est-il plus élevé ?

Nous avons trop tendance à voir l’Afrique comme un continent passif qui subit en permanence, ce qui est loin d’être vrai. Je crois qu’il y a des motifs d’espoir en Afrique. D’une part, il y a une médecine de pointe qui est souvent une médecine militaire, c’est le cas au Sénégal, mais également en Algérie. D’autre part, l’Afrique possède une compétence très réelle dans la lutte contre les pathologies hémorragiques, notamment Ebola. Sans oublier le réseau de l’Institut Pasteur, qui joue un rôle important sur le plan santé en Afrique. On s’aperçoit qu’il y a eu, dès le début de l’épidémie, des contrôles drastiques aux aéroports, prises de température, des choses très sérieuses ont été mises en place et je dois dire que pour l’heure, l’épidémie au Sénégal est limitée par rapport à ce à quoi on aurait pu s’attendre. L’épidémie semble être beaucoup plus active en Afrique du Sud, au Kenya, au Nigeria, un pays extrêmement dense et peuplé.

-L’Afrique aurait donc la situation en main…

Je voulais commencer avec quelques remarques positives, néanmoins nous connaissons les fragilités des systèmes de gouvernance des pays africains, elles s’expriment à de multiples échelles, notamment sur l’approvisionnement agroalimentaire, ainsi que les fragilités dans la surveillance épidémiologique, sans oublier les fragilités qui existent au niveau des capacités hospitalières, notamment de réanimation. Le Mali et la RCA ne disposent que de trois respirateurs. Ce sont des problèmes d’infrastructures, de vétusté du matériel en dehors des secteurs de pointe que j’ai évoqués. Mes craintes se portent plus sur les zones urbaines denses, puisqu’il s’agit d’une maladie respiratoire, tout en ayant un doute sur les capacités de l’Afrique à absorber un choc en termes d’approvisionnements agroalimentaires.

Le problème c’est que je dis «Afrique, Afrique» depuis tout à l’heure, alors qu’il s’agit d’un continent multiple, complexe, avec des systèmes socio-spatiaux très différents. La mise en application des consignes de l’OMS est à interroger. A Dakar, il y a un couvre-feu le soir, donc ça pose le problème de «est-ce que le virus ne circule pas en journée ?» Le confinement est une solution radicale qui fonctionne. Mais il est nécessaire de savoir de quels espaces et quelles pratiques sociales nous parlons. Le langage guerrier est mobilisé pour justifier un contrôle social, Michel Foucault aurait parlé du «biopouvoir» car nous sommes dans la «gouvernementalité des corps» par la contrainte imposée ou subie.

-L’expertise africaine des épidémies profite-t-elle à tout le continent ?

Non et c’est pour cela que je pense que les réseaux d’entraide et les structures panafricaines peuvent tenir un rôle très important. Elles viendraient renforcer les réseaux existants, tel celui de l’OMS région Afrique, les réseaux de collaboration qui travaillent avec l’Ecole de santé publique de Ouidha (au Bénin) en charge de toute l’Afrique de l’Ouest. Encore une fois, par les réseaux de l’Institut Pasteur, mais pas seulement. L’Afrique du Sud a une technologie importante et une capacité de recherche fondamentale importante, notamment sur les virus hautement pathogènes dans des laboratoires de haute sécurité (P4), l’Institut national pour les maladies contagieuses (NICD), mais également au Gabon, par le biais du Centre international de recherches médicales de Franceville (CRIMF), qui s’est intéressé au départ à la question de la relative basse fécondité des femmes de l’Afrique centrale, qui par la suite a produit des connaissances tout à fait intéressantes sur le paludisme, sur Ebola et sur des problématiques de santé publique. Toutes ces expertises sont des connaissances de recherches fondamentales importantes.

Il y a aussi une tendance à ne pas écouter les populations locales et leurs innovations. Auxquelles il faudrait peut-être aménager une place. L’OMS recommande de travailler avec des tradipraticiens (tradithérapeute, ndlr), des personnes qui ont une expertise sur ces malades respiratoires. Attention, je ne suis pas à tout relativiser, mais il convient de ne pas ignorer cet aspect-là. L’Afrique a tout à gagner à travailler ensemble, à l’échelle du continent. Quand on parvient à reprendre la main et qu’on arrive à avoir une coordination sociale à une échelle lisible pour les individus, ça fonctionne.

-Où se situe l’Afrique dans la recherche fondamentale ? En dehors du discours qui la donne pour celle que l’on convoque pour être vaccinée et recevoir des traitements…

Nous n’allons pas nous mentir, l’Afrique n’a pas les capacités de recherche et les budgets qu’ont l’Europe, les Etats-Unis, la Chine ou même l’Inde, mais elle est loin d’être «passive». Ses faiblesses sont à lire à l’aune des politiques publiques, des capacités budgétaires et des trajectoires historiquement construites. Je profite de l’occasion qui m’est offerte pour m’insurger contre les propos qui ont été tenus (référence à l’échange entre les Prs Mira et Locht sur le plateau de LCI, le 2 avril). Je ne suis absolument pas d’accord quand on dit que la seule chose que l’Afrique ait proposée c’est des populations tests. C’est faux ! Il y a une expertise de santé publique, une expertise médicale, une expertise de recherche fondamentale, qu’il faut relativiser par rapport aux autres continents, mais qui est réelle. Donc, l’Afrique qui s’inscrirait dans une passivité, je n’y crois pas, je crois qu’il y a une capacité de réponse et une créativité.

-Le Covid-19 s’ajoute aux autres épidémies qui mettent à mal le continent. Où en sont ces dernières ?

La santé se regarde comme un tout, il ne s’agit pas juste d’un ensemble de maladies qui affectent les populations, mais ce sont des systèmes sanitaires, de sécurité agroalimentaire, capacités d’approvisionnement divers le tout lié à la stabilité des institutions, etc. qui viennent expliquer la capacité de lutte de différents Etats et territoires contre les épidémies. L’Afrique compte un nombre important de zones dont le niveau de réponses institutionnelles face à une telle pandémie reste trop faible et peu fiable. Je pense à Lagos (Nigeria), Abidjan (Côte d’Ivoire), RDC, Libye, etc. Pour ne citer qu’elles et chacune pour des spécificités et des vulnérabilités socio-spatiales qui lui sont propres.

-Au sortir de cette pandémie, quels défis attendent la planète ?

Le défi de ne pas recommencer comme après la crise financière de 2008, comme si rien ne s’était passé. Le défi de corriger des inégalités structurelles impulsées par les politiques néolibérales. Vient le plus important : le défi majeur du changement climatique. Ce dernier intervient en biais dans la propagation des pathogènes émergents du fait de la déforestation, de l’accaparement des terres pour des activités humaines et par une baisse de la biodiversité qui peut favoriser le passage d’un pathogène de l’animal à l’homme. Je pense que le défi va être de considérer que la santé humaine et la santé animale ne font qu’un seul tout, c’est ce qu’on appelle le «One Heath».

 

Interview réalisée

Par Assia Bakir  ,  Universitaire – Paris 8



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