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Hichem Ahmadi. Membre fondateur du Haut Conseil des Amazighs de Libye (HCAL) : «Sans les Amazighs et les Toubous, il sera impossible de construire une stabilité politique en Libye»

14 novembre 2020 à 10 h 45 min

La Libye n’en finit pas avec les dialogues, les rencontres, les sommets qui se répètent sans qu’une solution globale durable ne soit trouvée. La rencontre de Tunis semble ne pas échapper à la règle. Dès l’annonce du rendez-vous, des voix se sont élevées en Libye pour dénoncer des exclusions et remettre en cause le caractère inclusif de l’initiative.

Si les 75 personnalités qui conduisent les travaux semblent remplir toutes les cases des critères garants des équilibres; représentation des différents belligérants, prise en compte de la couleur politique, provenance géographique, l’origine ethnique, la question de genre…, il n’en demeure pas moins que la liste a suscité des critiques virulentes, avec l’accusation qu’il ne s’agissait que d’une énième rencontre de façade pour imposer une feuille de route déjà convenue. Pour mieux comprendre la situation, Hichem Ahmadi, homme politique libyen, a accepté de nous éclairer à propos de leur rejet de l’enclave de Tunis. Avocat et militant de la cause amazighe, originaire de Jadu, il est membre fondateur du Haut Conseil des Amazighs de Libye (HCAL), instance fondée en janvier 2013, conformément à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Composé de 18 membres élu.e.s, chaque ville y est représentée par deux membres, un homme et une femme.

Propos recueillis par Assia Bakir 

 

-Tunis accueille, depuis le 7 novembre, le dialogue politique inter-libyen. Y avez-vous été représentés ?

Nous n’avons pas été invités. Malgré nos nombreuses rencontres avec des représentants de la mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul), à qui nous avons fait part de nos inquiétudes. Il nous a été opposé l’argument que des 75 personnes sélectionnées, se trouvaient des Amazighs d’origine. Face à cette situation, les régions amazighes ont convoqué une réunion urgente, le 31 octobre dernier, dans la ville de Yefren dans le Djbel Nefoussa. S’y sont retrouvés de hauts responsables et représentants politiques, élus, dignitaires ainsi que des militants. A l’issue d’un long débat de plusieurs heures, un communiqué public a fait part de notre indignation face aux méthodes avec «[..] lesquelles la Manul gérait la crise en Libye et son mode de sélection de participation au dialogue national [libyen] à Tunis. Il apparaît que cette mission œuvre à la déstabilisation de la Libye. Attendu que nous ne sommes pas représentés dans ces pourparlers […] nous ne serons tenus par aucune des décisions qui y seront prises». A la suite de quoi, deux correspondances ont été adressées à Stephanie Williams, en sa qualité de représentante spéciale et cheffe par intérim de la Manul, sans réponse.

-Comment expliquez-vous cette exclusion ? Etes-vous les seuls ?

Les Touareg ainsi que les Toubous ont connu le même sort que nous. Notre demande était claire, nous voulions une représentation politique dans ce dialogue inter-libyen de Tunis et non une ethnicisation réductrice. Nous ne sommes pas qu’une origine ethnique, nous sommes une composante importante de la Libye. Nous voulons prétendre aux mêmes droits et devoirs que le reste des Libyens. La mission de l’ONU s’évertue à refuser une représentation politique des revendications des Amazighs et Toubous. Tant que cette impasse est maintenue, il sera totalement impossible de construire une stabilité politique. Les peuples autochtones de Libye ont des spécificités politiques, religieuses et ethnique, qui ont été longtemps des motifs de persécutions par El Gueddafi.

Haftar n’a pas dérogé à la règle. Il a appelé à notre liquidation en tant que musulmans de rite ibadite, lui le chef proclamé de «l’armée arabe libyenne», qui n’est autre qu’une milice takfiriste-madkhaliste totalement étrangère à la Libye. Nous ne nous faisons aucune illusion. Nous sommes conscients que la Manul connaît des pressions importantes pour ne pas accéder à nos revendications. Aussi bien au niveau interne que régional qu’international. Les pays voisins observent avec beaucoup de méfiance notre activisme politique en tant qu’Amazighs.

Tout comme l’interventionnisme français a une relation directe avec le dossier des Amazighs et des Toubous. Les Emirats arabes unis ainsi que l’Egypte pèsent de tout leur poids pour nous maintenir éloignés des postes du pouvoir. Tous œuvrent pour notre marginalisation. Omettant au passage que nous détenons des régions frontalières stratégiques et riches en ressources. Plus encore, nous sommes une force militaire importante dont le rôle a été déterminant dans la chute de l’ancien dictateur. Nous avons protégé la Tripolitaine face à Haftar et nous sommes les premiers partisans de l’édification d’un Etat civil.

-Le dialogue politique interlibyen de Tunis dit vouloir jeter les jalons de l’édification de cet Etat civil, visant un accord final consensuel pour réunifier la Libye. Vous vous rejoignez finalement ?

Ce dialogue politique est en premier l’aboutissement d’une résistance militaire, de plusieurs mois, sur le terrain. Face à l’offensive féroce du général Haftar contre la Tripolitaine. Ses nombreux assauts se sont brisés contre les remparts de Tripoli. Nos forces y ont mis fin, en ayant sacrifié plus de 1650 hommes, tombés au champ d’honneur. Sans ça, il n’y aurait eu ni dialogue ni pourparlers. En avançant un peu dans le propos, il nous apparaît que ce dialogue politique est voué à l’échec, s’il ne pose pas la question de la justice transitionnelle et ne mette pas à débat la prise en charge de la question des crimes et exactions perpétrés durant toute cette décennie.

Des crimes pouvant aisément être qualifiés de «crimes contre l’humanité». Des charniers continuent d’être mis au jour quotidiennement un peu partout en Libye. La ville de Tarhouna est l’exemple le plus frappant. Sans oublier les assassinats. Encore mardi, une avocate a été exécutée en plein jour à Benghazi. Son seul tort fut d’avoir dit non à l’injustice de Haftar. Tant que ce vieux militaire est présent dans le paysage politique libyen, il sera impossible d’avoir une stabilité dans le pays. Nous l’avons clairement dit à l’ambassadeur américain, à celui de l’Union européenne ainsi qu’à tous les autres partenaires.

Et le point le plus problématique de cette rencontre de Tunis, c’est qu’elle place le débat politique dans une impasse dès le départ. Décider de la distribution des postes clés de la nation avec une logique régionaliste et démographique ne peut en aucun cas être dans l’intérêt du pays. Encore moins permettre l’émergence d’une société civile effective surtout en ayant exclu des pourparlers les forces vives du terrain.

Cette approche de l’équilibre entre les trois régions, Cyrénaïque, Tripolitaine et le Fezzan, place la Libye sur le modèle libanais, qui a pour base le confessionnalisme comme référent pour la répartition des pouvoirs. Un modèle qui a largement montré ses limites. Il est à l’origine d’un immobilisme politique dont nous voyons tous aujourd’hui les conséquences. Le régionalisme doublé du poids démographique qu’on veut nous imposer ne fera pas mieux en Libye. Le pays a besoin de l’édification d’un Etat fort de ses institutions, de ses textes fondateurs et de ses compétences. Les Libyens ont besoin d’être reconnus officiellement dans leurs diversités et spécificités. Ceci ne peut se faire que grâce à une Constitution forte et inclusive. Or, la Libye vit une crise constitutionnelle profonde, doublée d’une crise structurelle depuis la période du Conseil national de transition à ce jour.

-N’avez-vous pas été des partenaires du CNT et des autres expériences politiques après lui ?

Effectivement, mais avec le même problème qui revient inéluctablement, le refus de nous reconnaître nos droits constitutionnellement. Nous voulons une participation réelle à la vie politique, en tant que composante autochtone du pays, aux côtés de toutes les autres dans leurs diversités et richesses.

Nous parlons de cinq points, qui pour nous sont des préalables non négociables : le nom de l’Etat, la(es) langue(s) officielle(s), l’hymne national, le drapeau et l’identité de la Libye. Il est vital que ces éléments soient la traduction des réalités libyennes.

Ce sont là des droits fondamentaux des peuples autochtones de la Libye. Ils n’ont pas à être soumis au vote de la majorité. Raison pour laquelle nous avons boycotté le Parlement ainsi que le Comité des 60, qui avait pour mission la rédaction de la Constitution. En effet, la décision finale n’est pas consensuelle, mais à la majorité. Nous partions perdants, avec deux membres amazighs dans ledit comité et deux Toubous.Aucune chance de faire aboutir nos revendications.

Nous leur avons déjà dit par le passé : «Une fois votre Constitution adoptée, nous sera-t-elle imposée à la force du canon ?» Nous avons porté nos doléances par mémorandum auprès de la mission de l’ONU, sans réponse. En rappelant un fonctionnement simple, une Constitution est un contrat social basé sur le consensus et l’accord mutuel, et non par calculs perfides et à l’écrasement par la majorité numérique. La Libye est signataire de 72 conventions, textes et accords internationaux, tous sont à notre avantage. Nous ne demandons que leur mise en œuvre par le pouvoir libyen.

-Le 4 novembre dernier, Yavuz Selim Kiran, vice-ministre turc des Affaires étrangères, recevait à Ankara une délégation composée d’Amazighs (Touareg compris) et Toubous. A quoi correspond cet activisme diplomatique turc ?

Dans la délégation, reçue à Ankara, se trouvait Mohamed Ben Taleb, en sa qualité de président du Haut Conseil des Amazighs de Libye. Dans l’idéal, il est évident que nous sommes contre toute intervention étrangère dans le pays. Mais la configuration de guerre dans laquelle nous nous sommes retrouvés, ne nous a laissé aucun autre choix. Chercher des partenaires qui nous offrent l’appui nécessaire pour faire face à l’offensive violente dont nous faisons objet, était vital. En situation de guerre, il n’existe pas d’aide gratuite. Il s’agit de partenariat stratégique, où chacun cherche ses intérêts. Nous ne comptons plus le nombre d’intervenants et pourvoyeurs de guerre qui s’ingèrent en Libye. Russes, Emiratis, Français, Egyptiens, etc.

Le général Haftar s’est largement appuyé sur eux pour imposer sa terreur et menacer la Tripolitaine, semant mort et désolation sur son passage. La Turquie a été ce partenaire précieux pour l’Ouest libyen. Tant que les Russes sont établis à Syrte et Al Jofra, la présence de la Turquie est aussi justifiée. Que l’on ne s’y méprenne pas, nous, en tant qu’Amazighs, voulons voir toutes ces puissances étrangères quitter le pays. Mais ceci n’est possible qu’à la condition qu’ils s’en aillent tous, sans exception.

Avec tout le respect et la considération pour les patriotes engagés pour le pays, mais une partie importante des 75 personnes présentes à Tunis ne font office que de paravent. Un rôle de figuration dans une représentation générale qui cherche à donner une légitimité à une feuille de route déjà négociée et actée bien avant. La feuille de route de la Manul a été négociée, en premier, entre les grandes puissances impliquées en Libye. Notre exclusion du dialogue de Tunis s’inscrit dans la droite ligne de la politique discriminatoire de la Jamahiriya. Il ne peut y avoir d’inclusion dans un processus, quand on pratique la marginalisation de composantes autochtones d’un peuple.

Il ne peut y avoir consensus, là où des voix sont muselées et réduites à une appartenance ethnique sans opinion politique. Aucun des trois volets (sécuritaire, politique, économique) posés par l’ONU dans le dossier libyen n’est épuisé. Plus que jamais, nous sommes en situation de précarité. Le Sahara libyen grouille de membres de Daech, dans les montagnes de Haruj dans El Joufra. Les Madkhalistes pullulent en Cyrénaïque. Haftar et ses alliés sont toujours là, les partisans de l’ancien régime ne relèvent pas du passé.

La question de l’instabilité sécuritaire n’est ni réglée ni épuisée. Elle est un danger réel et palpable. Toutes ces questions nous impactent tous directement. Les forces vives du terrain ne peuvent en aucun cas être exclues de la résolution de la crise.

 

 


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