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Fethi Ben Khelifa. Président du parti politique libyen Le Libou

«Haftar invoque la lutte antiterroriste comme excuse pour tuer tout le monde»

11 janvier 2020 à 9 h 02 min

Le président du parti politique libyen Le Libou, Fethi Ben Khelifa, soutient que les deux parties actuellement en conflit dans son pays ne représentent nullement tous les Libyens. Pire, elles sont impopulaires. Pour lui, il est plus qu’urgent de sortir de l’engrenage mortel dans lequel Fayez Al Sarraj et Khalifa Haftar ont précipité la Libye et bâtir une troisième voie.

 

 

– L’Allemagne s’apprête à accueillir, sous l’égide de l’ONU, une conférence internationale sur la Libye. Depuis 2011, plusieurs initiatives travaillent sur le dossier : l’accord d’Abou Dhabi (février 2019), la conférence de Palerme (novembre 2018), le sommet de Paris 2 (mai 2018), les négociations de Skhirat (Maroc 2015), des réunions d’urgence du Conseil de sécurité, visites diplomatiques, etc. Les efforts semblent nombreux pour trouver une solution à la crise libyenne. Pourquoi les armes ne se taisent-elles pas ?

La communauté internationale connaît un échec cuisant en Libye. La raison tient du fait que des puissances étrangères, mais surtout des pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, tels que la Russie, la France et les Etats-Unis, se soient tous compromis dans la guerre. Pour rappel, la France a violé l’embargo sur les armes, décidé en 2011.

Les acteurs internationaux, ainsi que les pays de la région, n’ont plus aucune crédibilité. Ils n’auront pas été des faiseurs de paix pour les Libyens. Pour aller plus loin, le monde entier traite de la Libye en partant du principe que seuls Khalifa Haftar et Fayez Al Sarraj sont concernés par l’avenir du pays. La société n’est pas subdivisée, entre le projet militaire de l’Est et celui de l’Ouest dominé par les islamistes. La Libye profonde est ignorée, demeure inaudible, réduite au silence.

Elle n’a pas de représentation politique, ni au plan régional ni international. Telle est la situation pour nous les Amazighs. Nous n’entrons pas en ligne de compte du moment où nous évitons d’être partie prenante du conflit armé et d’adopter le même style «mafioso» usité par les deux belligérants, pour imposer notre présence ou notre pouvoir.

Cette marginalisation était prégnante lors des accords de Skhirat (2015, Maroc). Au cours des nombreuses rencontres de préparation, avec les représentants de l’ONU et les autres parties, nous leur avons signifié que pour assurer un caractère démocratique «même de façade» aux négociations, il aurait fallu accorder une place à l’opposition. Une troisième voix qui apporterait un autre son de cloche que les deux protagonistes, eux qui sont largement impliqués dans la guerre, la destruction et la corruption.

Bien évidemment, ce discours ne trouve écho auprès de personne. C’est comme si le traitement international exigeait de la partie qui veut être dans le cercle de discussion de porter l’arme, qu’elle soit à l’origine de conflits pour qu’elle ait son mot à dire. Si tu veux être entendu, tu dois t’armer, détruire et t’imposer par la force. Pour que tu sois pris en considération, aussi bien politiquement ou sur d’autres plans. Il s’agit là d’un des drames de la Libye.

– Quel rôle tiennent les Amazighs libyens dans la guerre en cours ? Quelle est leur position dans le conflit Al Sarraj – Haftar ?

Tripoli est le théâtre de luttes contre Haftar, mais il n’y a pas de guerre dans la région de Zouara et Djebel Nafoussa. Nous ne sommes pas partie prenante de la guerre de manière officielle. Nous occupons une position défensive à Tripoli, qui est aussi amazigh, pour rappel. Des milliers de familles amazighes y habitent et y ont des intérêts.

Quand Haftar a attaqué Tripoli, il ne nous a pas consultés. Il a déclaré combattre des milices et des terroristes. Nous sommes en mesure d’affirmer que ces derniers ne sont pas amazighs. Il n’a pas été prouvé, et ne le sera jamais, qu’il existerait un seul daechi ou autre (El Qaîda), d’origine amazighe. Notre doctrine et culture amazighes nous interdisent la pensée takfiriste et terroriste. Si le souci de ces belligérants est de combattre les terroristes, leur allié naturel c’est le peuple amazigh.

Nous n’avons tué ou excommunié personne au nom de la religion. Khalifa Haftar invoque la lutte antiterroriste comme excuse pour tuer tout le monde. A l’heure actuelle, si notre ennemi direct est Haftar, nous n’avons par ailleurs pas plus confiance en Fayez Al Sarraj et en l’Etat profond auquel il est affilié. Pourquoi ? Leur doctrine est islamo-nationaliste, non civile, qui ne nous reconnaît pas comme diversité culturelle.

Cet Etat profond n’a pas la force nécessaire pour accepter une Constitution laïque, civile qui accorderait le principe d’égalité pour la citoyenneté sans conditions ou contraintes préalables. Notre grande bataille actuelle est avec Haftar, mais elle ne constitue nullement notre combat ultime. Nous ignorons qui sera notre ennemi de demain, contre qui nous devrons combattre, raison pour laquelle nous préservons nos forces. Personne ne nous soutient. C’est ce que nous observons avec l’Algérie qui, jusqu’alors, est restée impassible devant le spectacle d’horreur.

– Vous évoquez l’Algérie… Est-ce que cette pourrait avoir un rôle à jouer dans la résolution de la crise libyenne ?

Il faut que l’Algérie joue un rôle dans cette crise. Il n’existe pas une autre partie du Maghreb de sa sature dans le dossier. Le Maroc ? Oui, sa position était celle de l’équilibre entre les parties au conflit.

Mais il n’est pas une extension géographique naturelle en Libye, comme c’est le cas pour l’Algérie. L’Algérie avait une position quant à l’Ouest libyen, surtout par rapport aux régions amazighes. Dans le passé, l’Algérie pensait que nous avions des visées séparatistes. Les autorités algériennes craignaient de nous voir influencer négativement la situation en Algérie.

Ce qui n’était bien évidemment pas le cas ou notre intention. Oui, en ma qualité d’ancien président du Congrès mondial amazigh (CMA), je soutenais avec force le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA).

Ce n’était pas de la provocation envers l’Algérie. Ma position était justifiée par la situation intenable des Touareg du nord du Mali. A l’époque, nous pensions qu’il n’y avait d’autre issue que la scission avec cet Etat qui les «tyrannisait». Il semblerait que la position algérienne soit plus ouverte, par rapport à sept années en arrière. Peut-être que les événements intérieurs en Algérie ont imposé cette prise de conscience.

Il faut s’entendre sur quelque chose : quand une voix amazighe réclame une ouverture démocratique, plus de droits, etc., ça ne veut nullement dire qu’elle est forcément séparatiste ou qu’elle cherche l’effondrement de l’Etat. Le CMA est une organisation des droits de l’homme, elle n’a aucun programme politique. Malgré cela, nous sommes interdits de séjour et d’activités en Algérie. Cette attitude vis-à-vis de nous nous surprend. Nous ne la comprenons pas.

– Quel rôle peut tenir l’Algérie ?

J’ai un message clair, voire une demande pour l’Etat algérien. J’insiste pour que cela soit écrit de manière limpide. La communauté internationale s’est compromise en Libye. Il ne reste plus dans le paysage régional et international aucun pays jouissant d’autant de crédibilité que l’Algérie. En plus, votre pays est lié directement à la Libye. L’Algérie est capable d’agir positivement sur les événements.

Il s’agit là d’un constat réel, logique, politique et pragmatique. Il suffit de regarder de plus près pour s’en convaincre. La Tunisie, pays frère, dont l’aide nous aura été vitale, que nous remercions et envers qui nous serons éternellement reconnaissants, n’est pas en capacité de prendre en charge le dossier.

Le Maroc, également pays ami et frère, demeure éloigné géographiquement, il ne peut tenir de référent politique pour la crise. L’Algérie, jusqu’ici, ne s’est pas compromise en Libye, de plus elle possède des capacités politiques et même militaires et économiques pour tenir ce rôle et convaincre. Nous pourrions évoquer le Tchad, le Niger et le Soudan, des pays amis, mais dont les situations internes ne permettent pas non plus de tenir un rôle d’importance.

– Et qu’en est-il de l’Egypte ?

Il aurait pu y avoir l’Egypte, mais cette dernière est déjà très impliquée. Elle a failli à travers son implication auprès de Haftar. Elle ne sera pas acceptée par les autres parties libyennes, car elle n’est plus crédible. Ce qui n’est pas le cas de l’Algérie. Elle possède les capacités et les possibilités, mais surtout la responsabilité de tenir un rôle dans la crise. Pour nous, l’Algérie est la plus qualifiée.

Le milieu politique libyen est prêt pour cette éventualité. Nous sommes plus qu’excédés par ce qui nous parvient du Machrek. Ce qui nous vient de cette région ne provoque que désolation et désastre. Je pense aux d’idéologies, aux ingérences et aux bombardements (égyptiens, émiratis, turcs et autres).

Maintenant, nous le disons en notre qualité de président de parti politique et nous prenons la responsabilité de nos propos : il y a des formations politiques libyennes, qui prennent attache avec nous, sur le principe que nous sommes les plus proches au plan maghrébin de partis politiques algériens et marocains, et qui nous demandent d’œuvrer pour que le règlement de la crise se fasse dans un cadre maghrébin. L’ancrage régional, nord-africain, dans le dossier est important pour la Libye.

– Comment percevez-vous la position des deux protagonistes, Haftar et Al Sarraj ?

Nous ne sommes pas en mesure de nous avancer pour les autres. Mais nous pouvons affirmer notre position. Mettons sur la table cette troisième voie. Nous savons ce que pense la population de Haftar et Al Sarraj.

Ils ne sont pas populaires. Leur présence est un fait accompli devant lequel les Libyens n’ont pas de troisième choix. Peut-être qu’avec l’émergence de cette proposition, portée par un soutien régional, international et plébiscitée par un écho médiatique, ce sera l’effondrement de la légende des deux camps rivaux.

Nous n’affirmons pas qu’ils vont disparaître. Ils seront néanmoins de fait plus faibles, ouvrant ainsi la voie devant une solution politique pacifique, qui permettra à tout un chacun de dire son mot et d’avoir sa place.

– Quelles perspectives pour la Libye ?

Comme je viens de vous le dire, il faut en premier lieu un dialogue libyen-libyen inclusif, avec toutes les forces vives et représentatives du pays, sans aucune exclusion. Dans un socle régional et international ferme et déterminé à imposer les solutions politiques et diplomatiques face aux ingérences étrangères et les luttes autour du pouvoir, mais surtout au contrôle des ressources naturelles libyennes.

Le chaos instauré résulte des nombreux soutiens étrangers, militaires, financiers, logistiques, etc. La priorisation des intérêts divergents des nombreux intervenants joue contre le peuple et le pays.

Nous l’avons évoqué au début, dans une approche pragmatique et réaliste, l’Algérie est le pays-clé au niveau régional en capacité d’imposer la voie politico-diplomatique. Sur le plan international, l’Allemagne demeure le dernier pays qui ne se soit pas fourvoyé dans le dossier. D’où le choix arrêté sur Berlin pour accueillir la prochaine rencontre. La communauté internationale joue sa crédibilité et notre avenir avec elle.



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