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Hélène Bravin. Chercheuse associée à l’Institut Prospective et Sécurité en Europe et consultante internationale

«En Libye, les milices défient toute autorité politique»

31 octobre 2018 à 0 h 30 min

Considérée actuellement comme l’une des meilleures spécialistes de la Libye, Hélène Bravin vient de publier un livre très fouillé sur la crise libyenne intitulé Libye, des révolutionnaires aux rebelles (Editions Erick Bonnier, 2018) dans lequel elle met en lumière les raisons profondes de l’impasse politique et sécuritaire à laquelle est confrontée l’ex-Jamahiriya depuis la chute de Mouammar El Gueddafi.

Elle y explique aussi pourquoi l’Onu et la communauté internationale éprouvent les pires difficultés à mettre fin à la guerre, combler la grande fracture qui sépare l’Est et l’Ouest et aider ce pays à se doter d’un Etat unifié. Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, Hélène Bravin fait donc le point sur ce conflit qui s’éternise.

 

Vous venez de publier aux Editions Erick Bonnier un livre sur la crise libyenne intitulé Libye, des révolutionnaires aux rebelles. Pourquoi avoir choisi un tel titre ? Est-ce à dire que les «révolutionnaires», qui ont contribué en 2011 à faire chuter le régime de Mouammar El Gueddafi, sont aujourd’hui devenus des mercenaires ou à tout le moins une source de problèmes pour les Libyens ?

Les révolutionnaires de 2011, qui s’étaient constitués en Brigades révolutionnaires pour un changement de régime, sont devenus rebelles à toute autorité politique et notamment au chef d’état-major désigné par les politiques. Des conseils militaires officieux dirigés par des militaires, mais mêlant majoritairement des civils révolutionnaires à des officiers, se sont constitués notamment à l’Ouest, dès la chute de Tripoli. Ces derniers ont toujours refusé de s’unifier pour former une armée en raison de rivalités les menant jusqu’au combat.

Des brigades, sans être sous la tutelle de ces conseils, se sont immiscées dans le champ. L’intégration de l’ensemble de ces brigades dans l’armée, autrement dit sous l’autorité d’un chef d’état-major, a été le fruit de lourds marchandages. In fine, le général Youssef Mangouche, à qui a été confiée la restructuration de l’armée, s’est résolu à se plier aux demandes de certaines brigades encore auréolées de leurs faits d’armes durant la révolution qui souhaitaient garder leur structure au sein même de l’armée, c’est-à-dire leur chef et leurs éléments.

Puis étant donné que ces structures ont dérapé dans la gestion de leurs zones, comme ce fut le cas notamment à Benghazi où une brigade en charge de la zone a tiré sur la foule contestataire, il s’est agi d’intégrer les éléments de ces brigades au cas par cas. Ce fut un échec, ces dernières étant rétives à ce mode d’intégration. Le politique a continué à les rémunérer, une pratique instaurée dès la révolution. Au gré de leurs alliances quelquefois établies sous l’égide du politique, elles ont combattu d’autres milices et, au gré de leurs mésententes, elles se sont désunies.

Donc, autant dire qu’elles sont devenues des milices, non ?

Effectivement, ces brigades, devenues de véritables milices au regard de leurs exactions de tout ordre faisant d’elles des rebelles à la justice qu’elles ne respectent pas, ont participé à l’insécurité dans les villes, défiant ainsi l’autorité politique tout en faisant fi des dommages meurtriers occasionnés par leurs actions guerrières au sein de la population. Lors de guerres intestines menées tout récemment à Tripoli, même le cessez-le-feu voulu par le gouvernement a eu du mal à être appliqué. Il a fallu l’intervention de l’Onu pour que cessent les combats. En dehors de Tripoli, dans d’autres villes notamment de l’Ouest, les milices règnent en maître.

Dans votre livre qui fourmille de détails aussi intéressants les uns que les autres sur les luttes de pouvoir durant les mois qui ont suivi la mort d’El Gueddafi, vous donnez des pistes sur les raisons du blocage politique et sécuritaire que connaît actuellement la Libye.

Dans beaucoup de chapitres de votre livre coécrit avec Kamel Almarache, vous laissez entendre aussi que le chaos actuel est en grande partie la conséquence des choix militaires et sécuritaires pris pendant et après la révolte par Mustapha Abdeljalil, alors président du Conseil libyen de transition (CNT).

Son erreur aurait été de favoriser l’émergence de milices au lieu d’œuvrer dès le départ à la mise en place d’une véritable armée avec l’appui des militaires ayant fait défection. D’après vous, pourquoi un tel choix ? Quel était l’objectif recherché par Mustapha Abdeljalil et son chef d’état-major de l’époque, le général Youssef Al Mangouche ?

Un très grand désordre a régné après la révolution. L’armée régulière d’El Gueddafi, même celle qui a combattu contre lui, a été pourchassée par les Brigades révolutionnaires. Beaucoup de militaires sont par ailleurs restés chez eux pendant la Révolution et après celle-ci, ils n’ont pas voulu ou pu rejoindre leurs casernes occupées par les Brigades révolutionnaires.

Le poids de ces dernières a été d’autant plus important qu’elles ont été mises pour la plupart sous la tutelle de conseils militaires officieux qui se sont constitués pour faire régner l’ordre, dès la chute du régime à Tripoli en août 2011, et qui depuis n’ont jamais été dissous. L’armée régulière a fait aussi l’objet d’une première purge en 2011. L’armée s’est donc retrouvée à la portion congrue, notamment à l’Ouest.

Du coup, en l’absence d’armée constituée et en raison d’une légitimité révolutionnaire acquise par les Brigades, celles-ci ont été intégrées à une structure militaire (Bouclier national de la Libye – BNL) devant chapeauter des régions. Elle a mêlé des militaires à des révolutionnaires sans carrière militaire, ex-djihadistes de l’ex-GICL (Groupe islamique du combat en Libye, qui a été dissous) qui avaient combattu férocement El Gueddafi – ils étaient en première ligne dans les maquis – et qui ont acquis une légitimité révolutionnaire en 2011.

Il ne faut pas oublier que ce sont leurs familles qui ont fait débuter la révolution en se postant devant le tribunal de Benghazi pour réclamer au pouvoir les résultats d’une enquête sur l’assassinat de prisonniers majoritairement djihadistes de la prison d’Abou Salim. Ils occupaient déjà les zones et avaient recruté de nombreux hommes. L’objectif étant de restructurer l’armée dès le lendemain de la Révolution, ils ont été directement désignés.

Mais cette structure a vite été contestée, surtout par certains militaires de carrière, révolutionnaires qui n’ont pas accepté d’être sous la tutelle de révolutionnaires sans formation militaire. Par ailleurs, une méfiance s’est installée entre les anciens du GICL et les militaires qui les pourchassaient sous El Gueddafi. Puis il y a eu de très graves dérapages.

Que s’est-il passé par la suite ?

La structure a été dissoute par la suite, notamment à la suite d’exactions commises par certains chefs de Brigade mais sans être remplacée. Le Premier ministre Ali Zeidane a bien tenté une autre stratégie, celle de l’intégration au cas par cas des éléments dans l’armée, mais cela n’a guère été un succès. Même sa politique de formation des éléments des milices a été un échec.

Parallèlement à cela, une nouvelle purge de l’armée a eu lieu en 2013. Si on peut estimer que la première purge a été opérée pour éliminer les éléments pro-El Gueddafi de l’armée en 2011 suite au souffle révolutionnaire, beaucoup s’interrogent sur cette deuxième purge qui met à la retraite parfois anticipée ou non des officiers, dont le maréchal Haftar.

En raison de la grande difficulté à former les révolutionnaires et à les intégrer au sein de l’armée, on se pose, en effet, la question sur l’utilité d’un tel nouveau désossement, d’autant qu’il n’a pas concerné que les militaires pro-El Gueddafi, mais aussi ceux qui l’ont combattu. Est-ce cette méfiance vis-à-vis de l’armée, laquelle a participé au coup d’Etat de 1969 et a elle-même participé à des coups d’Etat contre El Gueddafi, qui a ressurgi ? Ceci est fort probable.

Ces purges ont en tous les cas été considérées, notamment par le maréchal Haftar, comme une volonté délibérée du pouvoir politique d’éliminer les militaires et de démanteler l’establishment militaire et les organes de sécurité en les remplaçant par des milices armées. Une méfiance s’est donc vite instaurée entre les politiques et l’armée. Et celle-ci perdure.

Et c’est ce qui aurait poussé Haftar à revenir au devant de la scène ?

La nature n’aimant pas le vide, les militaires ainsi écartés ont ressurgi à l’Est avec à leur tête le maréchal Haftar pour combattre les djihadistes de tout acabit à Benghazi, qui ont commis des attentats dès la fin de la révolution.
L’épisode de la purge et de la structure militaire de Youssef Mangouche a sans doute laissé un goût amer chez les militaires et une méfiance vis-à-vis du politique. D’autant que le maréchal accuse le gouvernement de Tripoli de continuer à faire le jeu des milices en s’appuyant sur celles-ci.

A un moment donné durant les négociations avec l’Onu, il y a eu une fenêtre se situant avant l’installation du gouvernement Al Sarraj et avant que le maréchal ne prenne les puits pétroliers de l’Est, qui aurait pu permettre une approche du politique et des militaires afin que les rancœurs soient expurgées et établir une coopération. Se posait encore à l’époque la question de l’intégration de Haftar dans l’armée. Mais ce rapprochement n’a pas eu lieu.

On a uniquement voulu former un gouvernement d’unité nationale. Non seulement ces négociations ont été bâclées, mais on a omis de parler de l’armée, de ce qu’elle représentait sous El Gueddafi, de son rôle qui a nui à la population pendant 42 ans, de sa participation à la révolution en 2011.

Mais aussi de son avenir, autrement dit de sa nécessité de se réformer, ainsi que de ses objectifs, comme le déclarait un officier que je cite dans le livre. Les accords de Skhirat de 2015 disent bien que «les révolutionnaires peuvent être partie prenante d’une armée moderne, professionnelle et réformée sous le contrôle direct du gouvernement».

A-t-on vidé franchement toutes les rancœurs ante et post révolutionnaires ? Je ne pense pas. A cela s’est ajoutée l’influence de quelques pays qui, en misant sur certains acteurs, ont caressé dans le sens du poil ceux qui ne souhaitaient pas l’intégration de Haftar dans l’armée…

Ils le faisaient d’autant plus volontiers qu’ils ne croyaient pas aux capacités du maréchal à prendre Benghazi et les puits pétroliers ! Au fil du temps, les acteurs se sont davantage radicalisés dans leur position et se sont figés sur leur crainte réciproque.

L’armée de Haftar a réussi à mieux se restructurer, devançant ainsi celle de l’Ouest, et à prendre les puits de l’Est… tandis que celle de l’Ouest peine toujours à se constituer. In fine, le maréchal a, au fil de ses avancées sur le terrain, des ambitions politico-sécuritaires mal perçues.

Les institutions de l’Ouest libyen sont-elles infiltrées par d’anciens djihadistes ?

Il y a quelques années c’était le cas. Des têtes de file de l’ex-GICL avaient été nommées à des postes à responsabilité. Ce fut le cas par exemple de Hachem Béchir au Haut Conseil de sécurité (HCS), Khaled Al Cherif avait été nommé secrétaire général du ministère de la Défense, ou encore de Mouftah Al Dawadi, qui a dirigé une milice de radicaux islamistes à Sabratha. Il fut nommé vice-ministre au ministère des Martyrs et des Blessés. Des initiatives jugées ambiguës par leurs détracteurs.

C’est le problème de ces personnes qui ont été affiliées à des mouvements mais toutefois ambiguës, et dont les combats se sont polarisés pour certains contre El Gueddafi pendant son règne et qui ont cherché une reconversion dans le paysage de l’après-révolution dans le plus grand chaos avec la Constitution de milices sur l’ensemble du territoire.

Ces personnages ont disparu de la scène. Ils se sont reconvertis dans les affaires dans leur exil. La question des éléments de l’ex-GICL (dissous) qui a combattu El Gueddafi et qui a été reconnu à l’époque comme un mouvement terroriste avec de supposés liens avec Al Qaîda a été le fruit d’une suspicion permanente. D’autant que certains de ces ex-GICL ont retrouvé le chemin du terrorisme, alors que d’autres l’ont laissé tomber.

Quelle est, en général, la composante de ces milices dont les éléments soutiennent aujourd’hui les institutions politiques ?
Elles sont composées de jeunes qui, en l’absence de travail et avides de gains faciles, s’engouffrent dans celles-ci. Elles ont un ancrage au sein des villes et se veulent les représentantes de quartiers.

Elles sont d’obédience soit tribales, soit islamistes et donc idéologiques, ou relèvent de simples chefs en recherche de notoriété et d’argent. Elles sont incrustées dans des quartiers devenus leur propriété lesquels sont défendus contre toute pénétration ou agression de la part d’une autre milice.

Le commandant en chef de l’Armée nationale libyenne (ANL), le maréchal Khalifa Haftar, reproche souvent au GNA d’être sous l’emprise des islamistes et des terroristes. Ce reproche tient-il vraiment la route ?

On ne peut pas dire cela. Haftar est dans une radicalité. Fayez Al Sarraj est surtout sous l’emprise de deux grosses milices qui effectivement terrorisent la population par leurs exactions et leurs méfaits (enlèvements, tortures, selon des témoignages recueillis officiellement par un groupe d’experts de l’Onu au sujet d’une des milices). Toutefois, on ne peut identifier ces milices comme appartenant à Daech, Ançar Al Charia ou encore Al Qaîda qui sont réellement des mouvements terroristes reconnus par la communauté internationale.

Haftar reproche à Fayez Al Sarraj de continuer à payer ces milices, car elles sont rattachées au ministère de la Défense, et de ne pas réussir à s’imposer sans les payer. Al Sarraj est en cela perçu comme un personnage faible par Haftar alors que l’on voit mal comment pourrait faire Al Sarraj puisque les milices ont toujours été payées et qu’elles sont omniprésentes dans la capitale.

Par ailleurs, elles sont armées. Mais a-t-il eu vraiment le choix ? Compte tenu de l’historique des milices, notamment dans la capitale que nous décrivons dans Des révolutionnaires aux rebelles, Al Sarraj a hérité d’une situation très complexe. Il est en fait pris au piège des milices.

Celles-ci ont été payées sous la révolution quand elles étaient Brigades révolutionnaires et ont continué à être payées après la révolution. Une erreur difficile à réparer. Un exemple récent : en avril 2018, Al Sarraj a coupé les vivres à la Brigade n°7 des frères Kaniat issue de Tarhounah – située à 80 km au sud-est de Tripoli – et a décidé de dissoudre par décret pour diverses raisons cette milice qui soutenait le gouvernement.

Quelques mois après, celle-ci est revenue réclamer, entre autres, son dû en créant une guerre avec d’autres milices opposées à son intrusion dans Tripoli, qui a fait d’août à octobre de nombreux morts et des centaines de familles déplacées. Profitant du chaos ambiant, une autre s’est battue contre une milice pour une sombre histoire de détenus qu’elle avait elle-même arrêtés et détenait à l’aéroport. La milice a voulu les délivrer.

Ceci a conduit à des combats meurtriers. In fine, ils ont été libérés. Aujourd’hui, Fayez Al Sarraj prévoit d’intégrer les milices de Tripoli dans le corps de police avec grades et uniformes sous autorité du ministère de l’Intérieur. Nous verrons bien si cela marche. Et si les révolutionnaires vont cesser d’être rebelles à toute autorité.

Dans l’état actuel des choses, croyez-vous en la possibilité, par exemple, d’une unification de l’armée libyenne ?

Au bout deux années de conciliabules, le draft rédigé au Caire sur l’unification de l’armée entre celle de l’Est et celle de l’Ouest (notamment les différents chefs de zones militaires mis en place en 2017), un préalable avant la tenue des élections, vient d’être refusé par Al Sarraj.

La méfiance prédomine toujours entre l’armée et le politique. Par ailleurs, entre Haftar et notamment les conseils militaires de Zentan et de Misrata, dirigés par des militaires, lesquels refusent ce draft en raison de leur rivalité avec l’Est et personnelles avec Haftar qu’ils ne reconnaissent pas. La méthodologie d’approche doit être modifiée.

Emmanuel Macron, qui a bien compris la méfiance réciproque des acteurs, a réuni à deux reprises les protagonistes politiques et Haftar pour faire appliquer les accords de Skhirat et préparer les élections en présence d’autres acteurs politiques, afin d’aller vers une sortie de crise.

Le peuple étant souverain dans le choix de ses dirigeants. Est-ce suffisant ? Aujourd’hui, bien qu’une loi référendaire sur la Constitution ait été votée, il n’y a toujours pas de loi électorale.

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