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Conflit libyen : Les arrière-pensées de Recep Tayyip Erdogan

20 janvier 2020 à 9 h 02 min

Pour Hamit Bozerslan, historien et politiste, spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient, il s’agit pour Erdogan «de contrer l’alliance Egypte-Chypre-Israël et la Grèce. Des enjeux de ressources énergétiques desquels Erdogan est totalement exclu, pour le moment». Pour les observateurs, les ambitions expansionnistes de Recep Tayyip Erdogan font prendre à la Turquie des risques inconsidérés.

Un processus complet de changement démocratique doit être lancé immédiatement. Un processus qui prendrait en compte les intérêts du peuple libyen. Le but de ce processus doit être la mise en place d’un ordre démocratique constitutionnel dans lequel la population choisira librement ses dirigeants» (avril 2011).

Il est bien loin le temps où Recep Tayyip Erdoğan, en sa qualité de Premier ministre turc, proposait un plan de paix pour la Libye. Près de neuf années après, le voilà à la tête d’une intervention militaire turque, prêt à «rétablir l’ordre» dans l’ex-Jamahiriya. Faut dire qu’entre temps, les ambitions expansionnistes et hégémoniques du président turc se sont faites de plus en plus ostentatoires.

L’offensive militaire d’Erdoğan en Libye ne peut se comprendre de manière isolée. En effet, pour mieux appréhender l’ensemble des implications que génère ce choix géostratégique, il est nécessaire de re-contextualiser cette orientation aventurière de la République turque.

L’impossible accès turc aux gisements gaziers de la Méditerranée orientale. La clé libyenne ?

C’est au tournant de 2009 que la Méditerranée orientale connaîtra un essor important en sa qualité de vivier de ressources énergétiques. Le potentiel gazier, dont elle recèle, a très vite attisé les convoitises entre les pays riverains. Amenant certains, à redéfinir leurs alliances pour un meilleur rendement et un partage des risques. Exacerbant les tensions entre d’autres, à l’instar de la Turquie et ses deux ennemis, Chypre et la Grèce.

Piaffant d’impatience, Erdoğan, aux prises de l’inextricable problème chypriote, prendra de court tous ses partenaires et adversaires dans le bassin méditerranéen. Ceci en pénétrant sur le gisement offshore à partir des côtes libyennes.

En effet, le 27 novembre dernier, la Turquie a ratifié avec le Libyen Fayez Al Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA), un accord de délimitation des juridictions maritimes, doublé d’un volet de coopération militaire. Cette réorientation stratégique présente un double intérêt pour le président turc. Forcer la main à ses partenaires et adversaires, en se posant comme incontournable dans le dossier gazier en Méditerranée et dans la crise libyenne.

Pour Hamit Bozerslan, historien et politiste, spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient, il s’agit pour Erdoğan «de contrer l’alliance Egypte-Chypre-Israël et la Grèce. Des enjeux de ressources énergétiques desquels Erdoğan est totalement exclu, pour le moment. Pour lui, il s’agissait de contourner la Grèce, voire violer l’espace maritime grec.

Mais cela ne pouvait se faire qu’à condition qu’il noue des alliances avec des pays de la région. Attendu qu’avec Israël les rapports sont très mauvais. La situation n’étant pas meilleure avec l’Egypte et le Liban. Ne lui reste que la Libye».Nora Seni, professeure des universités à l’Institut français de géopolitique (IFG), de l’université Paris 8, abonde dans le même sens. Elle estime que cette nouvelle Zone économique exclusive (ZEE) turco-libyenne met en concurrence directe la Turquie avec les pays riverains du bassin du Levant.

En effet, c’est déjà le cas pour le projet du gazoduc EastMed, qui réunit la Grèce, Chypre et Israël, signé le 2 janvier dernier à Athènes. Même si ces pays savent pertinemment qu’il faudra faire avec la Turquie à un moment ou un autre. Pour Nora Seni, «la véritable question est de voir qu’il y a un autocrate qui est déterminé à faire de la Turquie une puissance régionale, en prenant des risques énormes de déstabilisation régionale».

Erdoğan, enfant terrible de la géopolitique en Méditerranée ?

Les deux universitaires s’accordent à dire que les ambitions expansionnistes de Recep Tayyip Erdoğan font prendre à la Turquie des risques inconsidérés. Pour Hamit Bozarslan, le président turc est «dans ce que les Grecs nommaient hubris. C’est vraiment de se prendre pour Dieu, avec une puissance illimitée. Jusqu’à ce qu’un jour, tout comme Icare, il se brûlera les ailes.» Pour lui, Erdoğan agit dans deux optiques complémentaires.

«Une vision à très court terme, dont l’approche tactique consiste à agir au jour le jour.» La seconde optique, elle s’inscrit sur le long terme. «Pour l’érdoğanisme, d’ici le 600e anniversaire de la conquête d’Istanbul, qui sera célébré en 2053 et d’ici 2071 qui fêtera le millénaire d’entrée des Turcs en Anatolie, en Asie mineure, il faudrait que la Turquie redevienne une puissance mondiale. Pour ce faire, il est nécessaire que la nation turque soit rétablie, restaurée dans sa pureté anthologique.»

Pour Nora Şeni, «la question est de voir, comment, pas après pas, initiative après initiative, Erdoğan réussit tout de même à s’imposer comme force incontournable. Personne ne réagit, l’Europe apparaît impuissante vis-à-vis de la Turquie. Elle s’est laissée prendre en otage, quasiment, dans la question des réfugiés au travers l’accord de 2016.

Jusque-là, il n’y a pas eu de réaction significative de l’Union européenne, ni de la France, ni de l’Allemagne. Erdoğan a réussi à s’imposer sur la scène syrienne, puis sur le dossier libyen. On a l’impression que ce qui compte, autant pour la Russie que pour la Turquie, c’est d’être faiseurs de rois, faiseurs de jeux. D’être présents à la table des négociations et de ne pas être en dehors. C’est à ça que sert ce statut de puissance régionale».

Erdoğan, l’incontrôlable ?

Les alliances de circonstance constituent la base stratégique d’Erdoğan. Nora Şeni rappelle que le président turc «est quelqu’un qui avance en tablant, non pas sur les faiblesses, mais sur les ‘‘réactions’’ et ‘‘non-réactions’’ de ses protagonistes». Pour mieux illustrer ses propos, elle donne l’exemple des Etats-Unis de Trump qui, selon elle, «sont extrêmement tolérants vis-à-vis de la Turquie. On a pensé qu’il y aurait des sanctions extraordinaires, lorsque Erdoğan a acheté les S-400 à la Russie.

Il n’y a, finalement, presque pas de retombées. Il a été fait l’annonce d’un tas de sanctions qui tardent à arriver. Il a été question d’exclure la Turquie du programme des avions de chasse F-35. Les USA devaient former des antennes de pilotes turcs. La Turquie faisait partie de ce projet, on devait la délester et annuler sa participation. Ce qui ne s’est jamais fait».

Cette tolérance envers la Turquie tiendrait du fait que «les USA cherchent à se retirer de la région. Ils veulent faire de la Turquie un allié régional, malgré ses velléités. Parce que la Turquie ne sortira jamais de l’OTAN et ne quittera jamais, pour l’instant, le camp occidental stratégiquement. Du point de vue culturel, il joue à quitter le camp occidental, mais ce n’est pas encore fait».

Conscient de l’importance de remplir ce vide, Erdoğan table sur son potentiel à tenir le rôle «d’allié régional» en l’accommodant avec ses intérêts conjoncturels. Pour la spécialiste de la Turquie, «si l’Europe a un sursaut, nous pourrions nous attendre à une redéfinition des alliances, des rapports de force dans le bassin méditerranéen et en Europe de l’Est et du Sud».

Comment la société turque perçoit-elle l’offensive militaire d’Erdoğan en Libye ?

Nora Şeni rappelle qu’une censure importante frappe la société turque, doublée d’une crise économique. «Erdoğan est en mauvaise posture. Il a connu une réelle déroute aux dernières élections locales. Lors desquelles il a perdu les villes les plus importantes. Notamment Istanbul, qui constitue une véritable déroute.

Il œuvre à faire oublier toutes ces réalités-là. Du point de vue de la politique domestique, il tente de redorer, d’une certaine façon, son blason auprès des nationalistes.»

Hamit Bozarslan souligne : «Erdoğan a été formé à la fin des années 1970, dans des cercles assez revanchards, pour qui il y aurait une mission historique, qui consistait à dominer le monde et à protéger l’islam. Laquelle mission fût entravée au XIXe siècle par une occidentalisation, qui a démembré l’Empire ottoman.»

Cette vision s’inscrit dans ce que Bozarslan nomme «la temporalité islamo-national-ottomaniste». «Il ne s’agit pas de refonder l’Empire ottoman, mais tant que la mission historique n’est pas terminée, elle doit recommencer.»

En quoi consiste l’intervention militaire turque en Libye ?

Les deux chercheurs s’accordent à dire qu’il n’y aura pas d’envoi de troupes en Libye. Nora Şeni l’affirme : «D’un point de vue militaire, il n’enverra pas ses troupes. Il n’enverra pas des Turcs se faire tuer à des kilomètres sur place. Il enverra les djihadistes de l’armée syrienne libre, des éléments d’une armée d’un type de milices payantes.

A Idleb, il y a des guichets où on enregistrait des candidats au départ avec la promesse de 2000 dollars/mois.» La sous-traitance de la guerre lui fait dire que «tout ce qu’on sait, c’est que les Turcs et les Russes ne vont pas s’affronter sur la terre libyenne. Erdoğan a essayé d’avoir un soutien logistique en Tunisie, qu’il n’a pas obtenu. Auprès de l’Algérie non plus, où il n’a pas été accueilli à bras ouverts.

Pour l’instant, nous en sommes là, la Turquie n’affiche pas de velléités agressives vis-à-vis de l’Afrique du Nord. Bien au contraire, Erdoğan souhaite homogénéiser culturellement la Turquie avec la culture arabo-musulmane. Toute la révolution de culture politique où Erdoğan a réussi à pâlir considérément l’image d’Atatürk, à installer la conviction qu’il était contre l’islam, etc. De nier le legs du fondateur de la République turque, la laïcité, l’égalité et l’alliance avec l’Occident, l’Europe.»

Hamit Bozarslan complète : «Erdoğan a reçu le prix Kadhafi des droits de l’homme (1er décembre 2010), tout de suite après tout le monde arabe s’est embrasé, il ne savait pas comment gérer la crise. Mais en 2012, il a estimé que le temps était venu de créer une sorte de coalition des acteurs issus de l’islamisme, des gouvernants assez conservateurs, en Tunisie, en Egypte, en Libye et en Syrie.

Car il estimait alors que le gouvernement de Bachar Al Assad allait tomber avant la fin de l’année. De son projet, il ne reste que quelques confettis Syrie. Fortement entravé par la Russie et par les Etats-Unis. Même s’il a réussi à réduire la présence kurde.

Avec la Tunisie ça ne passe pas très bien. Donc là, il ne lui reste que ce bout de la Libye, où il y a encore un gouvernement reconnu officiellement de surcroît par la communauté internationale. Ce gouvernement contrôle 18 à 40% du territoire. Pour Erdoğan, il est extrêmement important d’être présent aux côtés de ce gouvernement pour pouvoir pénétrer dans la région et dominer d’anciens territoires ottomans.»

Quel état des lieux faites-vous de la situation en Libye ?

Hamit Bozarslan indique : «En premier lieu, il convient de préciser qu’il y a un problème libo-libyen et qu’il doit être pris en considération en tant que tel. Il n’y a pas que la guerre par procuration. La guerre est libo-libyenne. Cette réalité traduit l’incapacité de l’imaginaire politique en Libye de reconnaître à la fois l’urgence de constituer et reconstituer l’Etat, tout en reconnaissant des autonomies à différentes provinces libyennes. Nous avons des dynamiques régionales qui sont très différentes.

Toute cette situation doit faire avec deux impératifs contradictoires. D’un côté, décentraliser le pays pour que les autonomies puissent exister. De l’autre, recentraliser le pays pour qu’un Etat puisse exister. Dès 2011, c’est un peu la question principale de la Libye. Ce problème existait sous El Gueddafi. Lui gérait la Libye par l’inclusion et/ou l’exclusion des tribus à coups de massacres.

En deuxième lieu, nous avons l’implication des groupes armés étrangers en Libye. Le problème se pose de la même manière qu’en Syrie, voire beaucoup plus qu’en Syrie. Du moment où la Libye est la clé d’entrée en Afrique noire. Ce faisant, le pays risque de devenir un territoire de guerre ouvert à tout le monde. Les marges de manœuvre de la communauté internationale sont extrêmement limitées face à cette réalité. Tout comme la marge de la Turquie est très limitée, car elle dépend des forces djihadistes qu’elle va déployer sur place.

La Turquie peut envoyer énormément de drones, mais ne peut pas envoyer d’avions sur place, car il n’y a pas de bases. Du côté de Haftar, nous savons qu’il y a la compagnie Wagner, les Soudanais, demain sans doute les Egyptiens, etc. Face à ça, la communauté internationale est totalement paralysée.

Il faudra relibyanniser le problème libyen. Qu’on se le dise : la solution ne peut être militaire. Pour rappel, Haftar essaie (de vaincre militairement) depuis deux ans maintenant, sans trop de succès. Nous ne voyons pas du tout comment le gouvernement de Tripoli peut devenir un gouvernement respectable en dehors de la corruption du contrôle du territoire.

Il convient réellement d’envisager une solution à la crise libyenne par la recentralisation à la décentralisation simultanément. S’agissant de Berlin, nous n’avons pas trop d’espoir. Si nous devions avoir de l’espoir, ça serait du côté des acteurs libyens eux-mêmes. Est-ce que ces acteurs-là auront suffisamment la notion de responsabilité citoyenne ? Là est toute la question.»



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