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Barack Obama et le «Printemps arabe» : Les États-Unis «soutiennent l’aspiration de tous les peuples à la démocratie»

22 novembre 2020 à 10 h 38 min

Tandis que je préparais le discours sur l’état de l’Union que j’allais prononcer le 25 janvier 2011, mon équipe se demandait dans quelle mesure je devais commenter les événements qui évoluaient à toute allure au Moyen-Orient et au Maghreb.

Après la formidable mobilisation des Tunisiens qui étaient parvenus à renverser un dictateur, la population à travers le pays semblait en ébullition, portée par l’espoir d’un réel changement. La situation était toutefois complexe et l’issue incertaine.

Pour finir, nous avons décidé d’ajouter une phrase simple et directe à mon discours : «Ce soir, je veux le dire clairement : les Etats-Unis d’Amérique sont aux côtés du peuple tunisien et soutiennent l’aspiration de tous les peuples à la démocratie.»

De notre point de vue, les développements les plus retentissants avaient lieu en Egypte, où une coalition de mouvements de jeunesse, militants, partis de gauche, écrivains et artistes de premier plan avait lancé un appel national à l’action contre le régime de Moubarak. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, la place Tahrir allait ressembler à un campement permanent, occupée par des légions d’Egyptiens qui défiaient leur président avec comme mot d’ordre : «Pain, liberté et dignité».

C’était précisément le scénario que la directive émise par le Conseil de sécurité nationale avait cherché à éviter : tout à coup, le gouvernement américain se trouvait écartelé entre un allié autoritaire mais fiable et une population tendue vers le changement, cette dernière exprimant les aspirations démocratiques que nous prétendions soutenir.

Chose encore plus inquiétante, Moubarak ne semblait pas conscient du soulèvement en cours. Au téléphone, une semaine plus tôt, il s’était montré obligeant et réactif quand nous avions cherché à ramener Israéliens et Palestiniens à la table des négociations et évoqué l’appel à l’unité lancé par son gouvernement à la suite d’un attentat perpétré par des extrémistes musulmans contre une église copte d’Alexandrie. Mais lorsque j’avais soulevé la possibilité que les manifestations qui avaient débuté en Tunisie se propagent à son pays, Moubarak s’était contenté de me répondre que «l’Egypte n’est pas la Tunisie». Il m’avait assuré que ce mouvement de contestation de son gouvernement ne durerait pas.

L’une des tragédies du règne dictatorial de Moubarak était qu’il avait entravé le développement des institutions et traditions qui auraient aidé l’Égypte à effectuer sa transition vers la démocratie. Après l’armée, qui était profondément enracinée dans la société égyptienne et avait des intérêts dans de nombreux secteurs économiques, la faction la plus puissante et rassembleuse du pays était celle des Frères musulmans, une organisation sunnite dont l’objectif premier était l’application stricte de la charia en Egypte et dans le reste du monde arabe. Grâce à leurs actions militantes et caritatives (et bien qu’ils aient été officiellement interdits par Moubarak), les Frères bénéficiaient d’une base très étendue.

En outre, ils préféraient la participation politique à la violence pour faire avancer leur cause, et les candidats qu’ils soutenaient auraient de grandes chances de partir favoris lors d’une élection libre et régulière. Mais de nombreux gouvernements de la région voyaient en eux une menace, une puissance subversive et leur philosophie fondamentaliste faisait d’eux des gardiens douteux du pluralisme démocratique et une possible épine dans les relations entre Washington et Le Caire.

… J’ai décidé que le meilleur moyen de préparer une sortie par le haut consistait à persuader Moubarak d’entreprendre une série de réformes importantes, parmi lesquelles la levée de l’état d’urgence, le rétablissement de la liberté politique et de la liberté de la presse et la programmation d’élections nationales libres et régulières…

…. A la fin de notre réunion dans la salle de crise, j’ai appelé Moubarak et lui ai suggéré de proposer un ensemble de réformes ambitieuses. Il s’est immédiatement mis sur la défensive, a répliqué que les manifestants étaient manipulés par les Frères musulmans et m’a de nouveau certifié que tout allait revenir à la normale. Il a tout de même accepté que j’envoie un émissaire au Caire – Frank Wisner, qui avait été ambassadeur en Egypte à la fin des années 1980 – pour échanger plus en profondeur avec lui.
Netanyahou voulait préserver l’ordre et la stabilité de l’égypte

… Pendant ce temps, les dirigeants de la région nous demandaient pourquoi nous ne soutenions pas Moubarak plus énergiquement. Bibi Nétanyahou déclarait que le plus important était de préserver l’ordre et la stabilité en Égypte sous peine de «voir l’Iran s’y installer en deux secondes». De son côté, le roi Abdallah d’Arabie Saoudite était encore plus inquiet : la diffusion de ce mouvement dans la région représentait une menace vitale pour une dynastie qui étouffait depuis longtemps toutes les oppositions. Lui aussi pensait que les manifestants égyptiens étaient manipulés et il m’a cité les quatre factions qui étaient selon lui à la manœuvre : les Frères musulmans, le Hezbollah, Al Qaïda et le Hamas.

Aucune de ces analyses ne tenait la route. Les sunnites, qui composaient la grande majorité de la population égyptienne (et l’intégralité des Frères musulmans), étaient peu sensibles à l’influence chiite de l’Iran et du Hezbollah, et absolument rien n’indiquait qu’Al Qaîda ou le Hamas soient de quelconque façon derrière les soulèvements.

Pourtant, même les dirigeants plus jeunes et réformistes comme le roi Abdallah de Jordanie redoutaient que leur pays soit emporté par les manifestations et, même s’ils employaient des termes plus contournés, ils attendaient des Etats-Unis que nous choisissions, selon les mots de Bibi, la «stabilité» et non le «chaos».

… Nous venions tout juste de commencer à discuter quand un conseiller nous a informés que Moubarak était en train de s’adresser au peuple égyptien sur la télévision nationale… Vêtu d’un costume sombre et lisant un texte préparé à l’avance, Moubarak a d’abord paru honorer son engagement en déclarant qu’il n’avait jamais eu l’intention de se nommer président pour un nouveau mandat et en annonçant qu’il allait demander au Parlement égyptien – entièrement sous son contrôle – de réfléchir à des élections anticipées… De fait, le président a consacré le plus clair de son intervention à dénoncer les provocateurs et les forces politiques sans visage qui avaient infiltré les manifestations pour miner la sécurité et la stabilité du pays.

… Je voulais tenter une dernière fois de convaincre Moubarak d’amorcer une vraie transition. J’ai regagné le Bureau ovale et je l’ai appelé en mettant le téléphone sur haut-parleur pour que mes conseillers entendent notre conversation… Maintenant que vous avez pris la décision historique de céder votre place, ai-je dit, je veux parler avec vous de la transition…Je suis alors entré dans le vif du sujet : s’il ne se retirait pas et faisait traîner le processus de passation, les manifestations allaient continuer et probablement devenir incontrôlables. S’il souhaitait garantir que le nouveau gouvernement élu soit responsable et indépendant des Frères musulmans, alors le moment était venu de démissionner et de mettre à profit sa stature pour aider un nouveau gouvernement à prendre le relais.

D’ordinaire, Moubarak et moi communiquions en anglais, mais, ce jour-là, il a choisi de me répondre en arabe. L’agitation dans sa voix se passait de traduction. «Vous ne comprenez pas la culture du peuple égyptien, a-t-il répliqué en haussant peu à peu le ton. Président Obama, si je fais la transition de cette façon, ce sera très dangereux pour l’Egypte». «Mais il y a des moments dans l’histoire où les choses cessent d’être ce qu’elles étaient jusque-là, ai-je poursuivi. Vous avez servi votre pays pendant plus de trente ans. Je veux m’assurer que vous ne laissiez pas passer ce moment historique et que vous léguiez un bel héritage.»

J’étais suffisamment réaliste pour comprendre que, sans la ténacité des jeunes gens de la place Tahrir, j’aurais continué à travailler avec Moubarak jusqu’à la fin de ma présidence, malgré tout ce qu’il représentait – de même que j’aurais continué à travailler avec les autres «dictatures corrompues et pourrissantes», selon les mots de Ben, qui régnaient sur le Moyen-Orient et le Maghreb.

… Plus tôt dans mon mandat, je n’avais pas réussi à infléchir la réaction brutale du régime iranien face aux manifestants du Mouvement vert. Je ne pourrais peut-être jamais empêcher la Chine ou la Russie de broyer leur opposition. Mais le gouvernement de Moubarak avait reçu des milliards de dollars sortis de la poche des contribuables américains, nous lui avions fourni des armes et des informations, nous l’avions aidé à former ses officiers ; je ne pouvais pas autoriser le destinataire de cette aide, un homme que nous considérions comme un allié, à étouffer par la violence des manifestations pacifiques alors que le monde entier nous regardait. C’était une ligne que je ne voulais pas franchir. J’estimais que cela ferait trop de mal à l’image de l’Amérique. Que cela me ferait trop de mal.

«On va préparer une déclaration, ai-je dit à mon équipe. On va demander à Moubarak de se retirer tout de suite».

… Pour moi, le plus grand défi durant ces journées de tension était de m’assurer que mon gouvernement continue à s’exprimer d’une même voix. Le message de la Maison-Blanche était clair… Nous avons aussi obtenu de nos alliés européens une déclaration conjointe reprenant les termes de la mienne…

Mais le 11 février, deux semaines et demi après la première manifestation sur la place Tahrir, le vice-président Souleiman, visiblement éreinté, a annoncé à la télévision que le président Moubarak avait quitté son poste et qu’un gouvernement intérimaire sous l’égide du Conseil supérieur des forces armées allait préparer la tenue de nouvelles élections.

… J’étais soulagé – et prudemment optimiste… Je savais que malgré cette atmosphère de fête et d’espoir, la transition égyptienne n’était que le début d’un long combat pour l’âme du monde arabe, dont l’issue était tout sauf certaine. Je me souvenais de ma conversation avec Mohammed Ben Zayed, prince héritier d’Abou Dhabi et dirigeant de fait des Emirats arabes unis, tout de suite après que j’avais appelé Moubarak à démissionner. Jeune, raffiné, proche des Saoudiens et peut-être le dirigeant le plus habile du Golfe, Ben Zayed m’avait expliqué sans détour comment mon message avait été perçu dans la région.

Il m’avait dit que les déclarations des Etats-Unis au sujet de l’Egypte étaient très suivies dans le Golfe et causaient une inquiétude croissante.

Qu’arriverait-il si des manifestations éclataient au Bahreïn pour réclamer l’abdication du roi Hamad ? Produirions-nous le même type de déclaration ?

Je lui avais répondu que j’espérais pouvoir travailler avec lui et les autres pour éviter de devoir choisir entre, d’un côté, les Frères musulmans et, de l’autre, des affrontements entre peuples et gouvernements.
«Votre message n’a pas eu d’effet sur Moubarak, mais il en a un sur la région», m’a dit Ben Zayed. Il a laissé entendre que si l’Egypte s’effondrait et si les Frères musulmans s’engouffraient dans la brèche, huit autres dirigeants arabes tomberaient à leur tour, ce qui expliquait qu’il soit aussi critique vis-à-vis de ma position. «Cela montre, a-t-il conclu, que les Etats-Unis ne sont pas un partenaire fiable à long terme».

Sa voix était calme et froide. Je me suis rendu compte qu’il s’agissait moins d’une demande d’assistance que d’un avertissement.

Dans le sillage de la démission du président égyptien, les manifestations antigouvernementales ont gagné en ampleur et en intensité dans les autres pays, où la possibilité du changement se révélait de plus en plus crédible.
concessions

Quelques régimes sont parvenus à faire au moins une concession symbolique aux manifestants tout en évitant les révoltes et les exactions : l’Algérie a levé la loi d’exception en vigueur depuis dix-neuf ans, le roi du Maroc a engagé des réformes constitutionnelles augmentant modestement les pouvoirs du Parlement élu, et le monarque de Jordanie n’a pas tardé à l’imiter. Mais, pour beaucoup de dirigeants arabes, la grande leçon à tirer des événements égyptiens était qu’il fallait écraser systématiquement et sans pitié toutes les manifestations – en employant toute la violence nécessaire, et tant pis si la communauté internationale y trouvait à redire.
Parmi ces pays, c’est peut-être en Syrie et au Bahreïn que les violences ont été les plus intenses. Dans les deux cas, les divisions religieuses étaient profondes et une minorité privilégiée régnait sur une large majorité qui l’acceptait mal.

… Mes équipes et moi avons passé des heures à nous creuser les méninges pour trouver comment changer le cours des événements en Syrie et au Bahreïn. Hélas, nos options étaient limitées. La Syrie était un adversaire de longue date des Etats-Unis, un allié historique de la Russie et de l’Iran, et un soutien du Hezbollah. Sans influence économique, militaire et diplomatique comparable à celle que nous avions en Egypte, notre condamnation officielle du régime n’a pas eu beaucoup d’effet (il en irait de même, par la suite, pour notre embargo), et Assad pouvait compter sur la Russie pour imposer son veto à toutes nos tentatives de faire approuver des sanctions par le Conseil de sécurité des Nations unies. Dans le cas du Bahreïn, nous avions le problème inverse. C’était un allié de longue date qui hébergeait la 5 flotte des Etats-Unis…

Le régime allait nous forcer la main, en accord avec les Saoudiens et les Emiratis, et nous savions pertinemment que, une fois dos au mur, nous ne pourrions pas nous permettre de fragiliser notre position au Moyen-Orient en nous aliénant trois pays du Golfe.

… Depuis quarante-deux ans, Mouammar Kadhafi dirigeait la Libye avec une cruauté qui confinait à la folie, même selon les critères de ses collègues dictateurs. Porté à la flamboyance, aux diatribes incohérentes et aux comportements extravagants… il s’était néanmoins révélé d’une efficacité redoutable pour terrasser l’opposition dans son pays, utilisant la police secrète, les forces de sécurité et plusieurs milices financées par l’Etat pour emprisonner, torturer et assassiner toutes les voix qui osaient s’élever contre lui…

Depuis quelque temps, Kadhafi tentait de se parer des habits de la respectabilité en cessant de financer le terrorisme international et en abandonnant son programme nucléaire naissant, en conséquence de quoi, les pays occidentaux, dont les Etats-Unis, avaient repris les relations diplomatiques avec son régime. Mais, à l’intérieur des frontières libyennes, rien n’avait changé.

Moins d’une semaine après la démission de Moubarak en Egypte, les forces de sécurité de Kadhafi avaient ouvert le feu sur un groupe de civils protestant contre l’arrestation d’un avocat. En quelques jours, le mouvement social s’était répandu et plus d’une centaine de personnes avaient été tuées. Une semaine plus tard, le pays était en situation de rébellion ouverte et les forces antigouvernementales prenaient le contrôle de Benghazi, la deuxième ville du pays.

Des diplomates libyens et d’anciens loyalistes, dont l’ambassadeur du pays auprès de l’ONU, ont commencé à faire défection en appelant la communauté internationale à venir en aide au peuple libyen. Accusant ses adversaires d’être des faux nez d’Al Qaïda, Kadhafi a alors entamé une campagne de terreur en déclarant : «Tout va brûler».

Début mars, le bilan s’élevait déjà à un millier de victimes. Horrifiés par ce carnage, nous avons rapidement tout mis en œuvre, hormis le recours à l’armée, pour arrêter Kadhafi. Je l’ai invité à se retirer du pouvoir au motif qu’il n’avait plus aucune légitimité. Nous avons instauré des sanctions économiques, gelé des milliards de dollars en capital appartenant à sa famille et à lui, et, au Conseil de sécurité de l’ONU, mis la Libye sous embargo et porté l’affaire devant la Cour pénale internationale afin que Kadhafi et d’autres soient jugés pour crimes contre l’humanité. Mais il persistait. Selon les prévisions de nos analystes, si ses forces atteignaient Benghazi, elles risquaient de faire des milliers de morts.

Action internationale en Libye

… A la surprise de beaucoup, la Ligue arabe s’est prononcée en faveur d’une action internationale en Libye – signe que les violences avaient atteint une gravité extrême, mais aussi que le comportement erratique de l’homme fort du régime et son habitude de se mêler des affaires de ses voisins l’avaient isolé des autres dirigeants arabes. (Ce vote pouvait aussi être, pour les pays de la région, une manière pratique de détourner l’attention des violations des droits fondamentaux qu’eux-mêmes commettaient, puisque des Etats tels que la Syrie et le Bahreïn demeuraient des membres estimés de la Ligue) Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy, durement critiqué en France pour avoir soutenu jusqu’au bout le régime de Ben Ali en Tunisie, a soudainement décidé d’embrasser la cause du peuple libyen. Main dans la main avec David Cameron, il a annoncé son intention de proposer sur-le-champ une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU pour autoriser une coalition internationale à établir une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye – résolution sur laquelle nous allions devoir nous positionner.

Le 15 mars, j’ai donc réuni mon équipe de sécurité nationale. Kadhafi promettait de «purger la Libye une maison après l’autre, une famille après l’autre, une rue après l’autre, une personne après l’autre»… J’ai alors fait un tour de table pour écouter les préconisations de chacun… «Très bien, ai-je dit. Je ne suis pas encore prêt à prendre ma décision. Mais, après ce que je viens d’entendre, je sais qu’il y a une chose qu’on ne va pas faire : participer à l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne foireuse qui ne nous permettra pas d’atteindre nos objectifs».
… J’étais agacé de m’être fait coincer par Sarkozy et Cameron, qui cherchaient en partie à arranger leur image dans leur pays, et je n’éprouvais que du mépris envers l’hypocrisie de la Ligue arabe.

Je suis retourné à la salle de crise… « Je crois que j’ai un plan qui peut marcher», ai-je annoncé à la cantonade.
… J’ai dit à mon équipe que je voulais suivre la proposition de Susan Rice, en convainquant les Français et les Britanniques de retirer leur projet de zone d’exclusion aérienne, afin que nous puissions présenter devant le Conseil de sécurité notre propre résolution, par laquelle nous demanderions un mandat élargi pour «prendre toutes les mesures nécessaires» en vue de protéger les civils libyens. Pendant ce temps, le Pentagone mettrait sur pied une campagne avec une stricte division des tâches entre les alliés.

Durant la première phase, les Etats-Unis contribueraient à empêcher Kadhafi d’avancer sur Benghazi et élimineraient ses systèmes de défense antiaérienne – une mission qui nous convenait parfaitement, puisque nous avions les plus grandes capacités opérationnelles. Ensuite, nous passerions le relais aux pays européens et arabes. Les avions de combat européens seraient chargés des frappes aériennes permettant d’éviter que les forces de Kadhafi s’en prennent aux populations civiles (autrement dit, d’instaurer une zone d’exclusion aérienne et terrestre), tandis que nos alliés arabes seraient surtout responsables du soutien logistique. Etant donné la proximité géographique de l’Europe avec l’Afrique du Nord, nous comptions demander aux Européens de financer l’essentielle de l’assistance qui servirait ensuite à reconstruire la Libye et à l’aider dans sa transition démocratique une fois que Kadhafi aurait quitté le pouvoir.

… Pour finir, le 17 mars, le Conseil de sécurité a approuvé notre résolution par dix voix à zéro, avec cinq abstentions (dont la Russie). Sans perdre un instant, j’ai appelé Sarkozy et Cameron. Dissimulant à peine leur soulagement devant la perche que je leur tendais et qui allait les sortir du pétrin où ils s’étaient fourrés, ils ont accepté notre solution avec enthousiasme. Quelques jours plus tard, tous les éléments de l’opération étaient en place, les Européens étaient d’accord pour se ranger sous le commandement de l’OTAN et les pays arabes – Jordanie, Qatar et Emirats – étaient assez nombreux dans la coalition pour éviter que cette mission soit perçue comme une nouvelle guerre des puissances occidentales contre le monde musulman.

Quand le Pentagone a été prêt à recevoir mon ordre de déclencher les frappes aériennes, j’ai publiquement offert une dernière chance à Kadhafi en l’invitant à retirer ses troupes et à respecter le droit du peuple libyen à manifester pacifiquement. J’espérais que, lorsqu’il verrait que le monde entier était contre lui, son instinct de survie se réveillerait et qu’il tenterait de négocier sa fuite vers un pays tiers acceptant de l’accueillir, où il pourrait finir ses jours avec les millions en pétrodollars qu’il avait, au fil des ans, envoyés sur divers comptes en Suisse. Mais, manifestement, Kadhafi avait rompu ses derniers liens avec la réalité.

… Les défenses aériennes de Kadhafi ont été rapidement anéanties. Comme convenu, les avions européens ont pris possession de l’espace (Sarkozy veillant à ce que le premier appareil à y pénétrer soit français) et attaqué les forces loyalistes qui avançaient sur Benghazi.

Quelques jours plus tard, elles battaient en retraite et une zone d’exclusion aérienne et terrestre avait été établie sur presque toute la moitié orientale du pays.

Douze jours après le début de l’opération, l’OTAN en a pris les commandes et plusieurs pays européens se sont chargés de repousser les forces de Kadhafi. Quand je me suis exprimé devant la population des Etats-Unis le 28 mars, notre armée n’assurait presque plus qu’un rôle secondaire d’appui logistique, de ravitaillement et d’identification des cibles.

… Toujours est-il que, à la fin du mois de mars, il n’y avait pas une seule victime américaine à déplorer en Libye et, pour un coût approximatif de 550 millions de dollars, à peine plus que le coût d’une journée d’opérations en Irak ou en Afghanistan, nous avions rempli notre objectif en sauvant une agglomération et peut-être des dizaines de milliers de vies… Néanmoins, concernant le sort du gouvernement libyen, rien n’était sûr. Kadhafi ordonnait de nouvelles attaques malgré les bombardements de l’OTAN, l’opposition était alimentée par une alliance flottante de milices rebelles, et mes collaborateurs et moi redoutions une longue guerre civile…

Mais, sans traditions ni institutions démocratiques sur lesquelles s’appuyer, les membres du conseil avaient du pain sur la planche – et, à présent que la police de Kadhafi n’était plus là pour maintenir l’ordre, Benghazi et les autres zones rebelles commençaient à ressembler au Far West.

(A suivre)

Synthèse par N. Bouzeghrane

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