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Ali Lmrabet. Journaliste marocain indépendant : «Du nord au sud, de l’est à l’ouest, tout le Maroc bouillonne»

18 avril 2019 à 9 h 05 min

Grèves et contestations sociales se succèdent au Maroc. Du Rif à Jerada en passant par Casablanca et Rabat, la colère de la population est profonde. Le régime marocain n’arrive pas à venir à bout de cette contestation, bien qu’il use et abuse de l’arme de la répression.

Les répliques du mouvement du 20 Février, qui avait secoué le pays en 2011, se font régulièrement sentir. Ali Lmrabet, journaliste indépendant et observateur de la vie politique marocaine, condamné en 2005 à une interdiction d’exercer sa profession durant 10 ans, explique dans cet entretien pourquoi les Marocains pourraient emboîter le pas aux Algériens et aux Soudanais.

 

Contrairement à d’autres pays de la région, très peu d’informations filtrent sur la situation des libertés et des droits de l’homme au Maroc. Pourtant, il ne se passe pratiquement pas une semaine sans qu’il n’y ait des manifestations de contestation. Qu’est-ce qui explique ce black-out ?

Parce que simplement, contrairement à ces autres pays, le Maroc compte sur un impressionnant réseau de complicités étrangères, basé souvent sur la corruption, le chantage et les prébendes. En France, il y a Valéry Giscard d’Estaing, Hubert Védrine, Jacques Chirac, Jack Lang, Nicolas Sarkozy et d’autres personnalités devenues de véritables sentinelles au service du Maroc. En Espagne, il y a les socialistes Felipe Gonzalez, Rodriguez Zapatero et d’autres. Il y a aussi Israël qui joue un rôle non négligeable.

Tous au service du makhzen. Quand se sont produites les révélations du hacker Chris Coleman, nous avons découvert deux choses. Premièrement que la diplomatie marocaine est entièrement sous la coupe de la DGED, (Direction générale des études et de la documentation, le service de contre-espionnage marocain), dirigée par Mohamed Yassine Mansouri, un ami du roi.

Deuxièmement que cette même DGED a construit un empire de presse au Maroc, composé de plusieurs médias arabophones et francophones, et à travers lequel elle achetait les volontés de plusieurs journalistes étrangers, souvent français, avec des salaires fictifs, mirobolants. Enfin, nous manquons d’intellectuels marocains reconnus à l’international, qui pourraient porter la voix des humbles et des persécutés à l’étranger.

Regardez les intellectuels marocains, les Tahar Ben Jelloun, Leïla Slimani et autres… Ils vivent en France, se comportent en démocrates, s’indignent des malheurs des uns et des autres et sont à la pointe des exigences de droits pour celui-ci ou celle-là. Mais quand ils traversent la frontière du Maroc, ils sont comme, dirait-on, frappés par une étrange paralysie.

Tout ce qu’ils trouvent de mauvais ailleurs, ils ne le trouvent pas dans leur pays d’origine. Pour eux, la persécution des Sahraouis, des Rifains, des Ifniens, des Jeradiens, etc., est un point de détail, nécessaire pour maintenir cette prétendue stabilité qu’on vend à l’étranger.

Quelle est alors réellement la situation des droits de l’homme au Maroc ?

La situation des droits de l’homme est la suivante : il y a, avec nom et prénom, des centaines de prisonniers politiques au Maroc, des Sahraouis, des Rifains, des Jeradiens, des journalistes, des youtubers et même des utilisateurs de Facebook.

Le grand humoriste marocain Ahmed Snoussi, Bziz, interdit de télé et de spectacles au Maroc depuis plus de 20 ans, est actuellement poursuivi en justice par le ministre de l’Intérieur pour un post critique sur Facebook et pour n’avoir pas, tenez-vous bien !, empêché que d’autres lecteurs le partagent sur leur page personnelle.

Pourquoi le gouvernement marocain a-t-il presque systématiquement recours à la répression ? De quoi a-t-il peur ?

Parce que c’est en réalité un colosse aux pieds d’argile qui a peur de sa propre population, de sa propre société. Si l’armée, la gendarmerie, la police et les services secrets marocains sont choyés, c’est bien parce que le régime a besoin d’eux.

Si certains médias sont financés et même dirigés par des officiers des services secrets, comme l’a révélé le hacker Chris Coleman, c’est parce qu’il veut contrôler la presse qui lui échappe encore. Mais il y a un puissant média qu’il ne contrôle pas, ce sont les réseaux sociaux.

Si on ne lit et n’entend plus aujourd’hui que le roi est très aimé et populaire au Maroc, c’est parce qu’on lit de plus en plus des commentaires acerbes, voire injurieux, sur le souverain, des indignations qu’on ne lisait pas auparavant quand ces réseaux n’existaient pas.

Conséquence, aujourd’hui, le Maroc a déclaré la guerre aux posts et aux commentaires dans les réseaux sociaux. Ceux qui critiquent le régime sur Facebook, par exemple, sont immédiatement convoqués par la préfecture de police, et souvent poursuivis et condamnés. Les réseaux sociaux sont devenus un casse-tête pour le régime, d’où cette répression aveugle qui n’épargne personne, même pas les mineurs.

Vu de l’extérieur, le Maroc donne l’impression d’être une cocotte-minute prête à exploser. Est-ce vraiment le cas ?

C’est une cocotte-minute comme l’a été la Tunisie de Ben Ali et actuellement le Soudan et l’Algérie. Question simple : le Marocain d’aujourd’hui vit-il mieux que le Tunisien d’avant et le Soudanais et l’Algérien d’aujourd’hui ? La réponse est non.

Les inégalités sociales sont effarantes, l’injustice qui frappe le peuple marocain se manifeste chaque jour par des vidéos postées sur les réseaux sociaux. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, tout le Maroc bouillonne.

Si le hirak du Rif, qui n’avait aucune revendication politique, mais beaucoup de revendications sociales, a été décapité et durement réprimé, c’est parce que le makhzen avait peur que cela ne fasse tache d’huile sur d’autres régions qui souffrent les mêmes malheurs.

Que pouvez-vous dire aussi sur l’état de la presse privée au Maroc ? Les journalistes indépendants ont-ils une marge de manœuvre suffisante pour travailler ?

Il faut se poser la question : reste-t-il encore des journalistes indépendants au Maroc ? La réponse est non. Ce n’est pas que ces journalistes indépendants soient des vendus au régime, simplement parce qu’ils ne peuvent plus exercer librement leur métier.

Le directeur du quotidien Akhbar Al Yaoum, Taoufik Bouachrine, a été condamné à 12 ans de prison après un procès inique, parce qu’il était l’un des rares journalistes à critiquer, en mettant les formes, le régime.

On l’a accusé de viols et de traite d’êtres humains, or dans les vidéos que nous avons pu visionner, on ne voit aucun viol, aucune traite d’êtres humains, et on n’est même pas sûrs que ce soit lui.

Et puis enfin, les affaires de viol sont généralement traitées par la brigade des mœurs de la police et non par la brigade nationale de police judiciaire (BNPJ), qui est une police politique, et qui a envoyé plus de 40 policiers, je répète : plus de 40 policiers, pour l’arrêter dans son bureau.

Il n’a pas eu droit à un juge d’instruction, son procès a débuté un 8 mars, Journée internationale de la femme, et s’est déroulé à huis clos. Et quand une des prétendues victimes a nié toute relation avec M. Bouachrine et a accusé la BNPJ de falsifier ses dires, elle a été immédiatement arrêtée et condamnée à plusieurs mois de prison ferme. Enfin, son avocat a été suspendu pendant 3 mois de l’exercice de son métier.

Quant à l’autre journaliste condamné récemment à trois ans de prison, Hamid Mahdaoui, il l’a été pour «non-dénonciation de crime», parce qu’un inconnu l’a appelé pour lui annoncer l’envoi dans le Rif d’un char de combat.

C’est-à-dire que n’importe qui peut vous appeler pour vous faire une blague ou dire une sottise, vous imaginez un gros char de combat traversant la frontière pour aller secourir les Rifains ? Et pour cela, vous risquez trois ans de prison. Bouachrine et Mahdaoui ont été victimes d’un complot.

La cour d’appel de Casablanca a récemment confirmé les peines prononcées en première instance à l’encontre les détenus du hirak du Rif. Le comité local du hirak à Tamasint et des familles de détenus du hirak du Rif ont d’ailleurs organisé dimanche soir une marche pour dénoncer le verdict. Comment décryptez-vous ce jugement ?

Comme je vous l’ai dit, c’est un procès politique qui frappe de pauvres gens qui ne demandaient qu’un hôpital, une université, du travail et la fin de ce racisme ambiant des forces de l’ordre marocaines contre le Rifain.

Rien de plus, puisque je suis moi-même Rifain et que j’ai suivi cette révolte de bout en bout. On nous parle de quelques drapeaux de la république de Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi ou de ses nombreux portraits exhibés lors des manifs.

Mais c’est oublier qu’El Khattabi est un héros national au Maroc, il y a des avenues et même un barrage qui portent son nom. Que les historiens fassent un inventaire sur ce qu’on peut revendiquer de Abdelkrim ou non et on avisera alors, mais pour le moment Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi est un symbole national marocain.

Maintenant, ce qui est beaucoup plus grave et qui va avoir des conséquences importantes dans un proche et lointain futur, c’est que la chasse au Rifain a provoqué le réveil de la diaspora rifaine en Europe. On ne compte plus les manifestations, certaines très importantes, qui grondent non plus seulement contre le régime, mais également contre le roi du Maroc, considéré comme le premier responsable de cette tragédie.

En tant que Marocain, comment percevez-vous la contestation en Algérie ?

Avec beaucoup, énormément d’espoir. L’Algérie ce n’est pas le lointain Soudan, ce n’est pas la Libye d’El Gueddafi ni l’Egypte de Moubarak, c’est notre voisin direct. Nous parlons les mêmes langues, le maghrébin, le tamazight et l’arabe littéral, nous partageons les mêmes aspirations de liberté, de démocratie, de fraternité et de prospérité.

Je suis atterré quand je vois des hommes et des femmes mourir en Méditerranée parce qu’ils cherchaient une vie meilleure, alors que ni l’Algérie ni le Maroc ne sont des pays pauvres.


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