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Dr Mourad Preure. Expert pétrolier international et président du cabinet Emergy : «S’engager dans un véritable patriotisme économique»

04 avril 2020 à 10 h 04 min

L’expert revient dans cet entretien sur les perspectives du marché pétrolier et sur les décisions prises par Sonatrach pour faire face à la crise actuelle. «Sonatrach est face à de grands défis, le premier d’entre eux est de remettre en marche les  gisements de Hassi R’mel et Hassi Messaoud, qui sont des gisements géants, figurant parmi les plus grandes accumulations d’hydrocarbures dans le monde, dans une trajectoire d’augmentation structurelle de la production et de prolongation de leur durée de vie», dit-il. Ceci en appelant à encourager l’apport des entreprises nationales dans l’effort de développement économique.

– Que peut représenter la réduction de 50% du budget d’une compagnie comme Sonatrach,  seul vrai pilier de l’économie nationale ?

Il faut d’abord rappeler que cette réduction concerne l’année 2020 qui est une année difficile pour notre pays. Sonatrach ne pouvait pas ne pas contribuer significativement à la sauvegarde des équilibres macroéconomiques nationaux.

Il va de soi aussi que Sonatrach est en mesure d’établir des scénarios de recul sous des hypothèses d’investissement et de rentabilité induits par la situation du marché pétrolier, de la rentabilité des investissements, du potentiel partenarial en mesure de partager le risque propre aux activités pétrolières.

De ce point de vue, sur le plan méthodologique, une compagnie pétrolière n’est jamais prise au dépourvu, et Sonatrach a déjà eu, par le passé, dans des conditions difficiles vécues par notre pays, à faire avec beaucoup d’efficacité ce type d’arbitrage.

Cependant, la coupe dans les investissements est ici lourde, et elle survient après près de 20 ans de désinvestissement dans l’amont algérien, dans nos gisements, une désaffection du partenariat international du fait des changements intempestifs du cadre juridique et de la crise subie par le secteur des hydrocarbures.

Elle survient aussi, alors que nos plus grands gisements, Hassi R’mel en premier, mais aussi Hassi Messaoud, ont vu, par le passé, leur modèle technologique d’exploitation violé avec la réduction de la réinjection pour le maintien de pression pour Hassi R’mel, ce qui a gravement endommagé le gisement et précipité son déclin.

Il en va de même pour Hassi Messaoud dont le gaz destiné à la réinjection, y compris le gaz qui venait de Gassi Touil dans ce but, a été détourné pour l’exportation, de même que le gaz prévu pour la réinjection à Hassi R’mel.

Sonatrach est face à de grands défis, le premier d’entre-eux est de remettre en marche ces deux gisements, qui sont des gisements géants, figurant parmi les plus grandes accumulations d’hydrocarbures dans le monde, dans une trajectoire d’augmentation structurelle de la production et de prolongation de leur durée de vie.

Elle a aussi pour défi d’intensifier l’exploration et développer nos gisements et sécuriser nos équilibres énergétiques à long terme. Sonatrach y travaille sérieusement et avec compétence. Des études géophysiquee et de réservoir engineering ainsi qu’un monitoring adapté devraient donner de bons résultats. Il reste que tout ceci représente un coût et aussi le recours, en appoint, à l’expertise étrangère.

Ces paramètres devront être pris en compte par l’Etat dans l’effort qu’il demande à Sonatrach. J’ajouterai que Sonatrach est soumise aujourd’hui au plus grand challenge de son histoire. Il lui faut d’une part assurer un volume de production suffisant pour financer l’économie nationale, cela dans un contexte de dépression du marché pétrolier, nous y reviendrons.

Il lui faut aussi satisfaire une demande nationale boulimique qui absorbe une part importante de sa production, 300 000 barils/ jour pour le pétrole et plus de 40 milliards de mètres cubes pour le gaz. La pression sur la demande pétrolière va certainement baisser du fait du confinement et du ralentissement économique, mais la demande gazière reste prégnante.

– Comment justement dans ce contexte de baisse des prix du pétrole, couplée à une réduction 50% de son budget, assurer une bonne reprise  de la production ?

En fait, nous sommes face à deux défis, tous aussi importants l’un que l’autre. Le premier est de passer le cap de cette crise économique et où le secteur pétro-gazier national est un levier majeur de l’Etat, le second est de préserver nos ressources, prendre en charge avec toute la rigueur nécessaire le développement de nos gisements et nous préparer à la reprise de l’économie mondiale qui ne devrait pas survenir avant 2021. Sonatrach mobilise, en ce sens, toute son expertise pour prendre en charge cette situation exceptionnelle, inédite.

Au niveau de l’Etat, des arbitrages seront sans doute nécessaires en fonction de l’évolution de la situation. Le PDG de Sonatrach a évoqué le recours à des techniques de financement, comme le «Project Financing» qui reportent la garantie du financement exclusivement sur le projet et évitent à l’entreprise de recourir à l’endettement.

Je pense que les ressources de l’ingénierie financière moderne permettent de trouver des solutions innovantes. Il faut pour autant accorder plus d’autonomie aux managers pour leur permettre d’explorer toutes les solutions possibles et les rassurer afin qu’ils prennent les responsabilités qui s’imposent, sachant que l’industrie pétrolière est, par excellence, une industrie à risque.

J’ajouterai aussi que, toute chose égale par ailleurs, il ne faut pas s’attendre à ce que le partenariat international apporte des volumes nouveaux de production dans le très court terme, considérant les conditions actuelles de l’économie mondiale et de l’industrie pétrolière. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.

– Le PDG de Sonatrach affirme aussi dans un entretien au journal El Khabar, qu’un retour aux contrats gaziers à moyen terme est envisageable. Qu’est-ce que cela pourrait représenter pour les ventes de gaz algérien ?

Bien avant cette crise, le marché gazier européen, qui est notre marché naturel, s’est profondément restructuré et reconfiguré. Alors qu’il était dominé par les contrats de long terme avec clause de Take or Pay (qui fondaient notre commerce gazier avec le monde), il est désormais dominé à 70% par les transactions spot avec une concurrence gaz-gaz et une dominance des logiques boursières, spéculatives de très court terme.

Le marché gazier européen est devenu très compétitif avec l’arrivée de nouveaux entrants, Qatar, Nigeria, Etats-Unis, Est méditerranéen très bientôt, etc., très agressifs. Notre part de marché est passée de 16% en 2010 à seulement 8% aujourd’hui.

Dans le même temps, du fait du désinvestissement près de vingt ans durant et de la désaffection des compagnies internationales pour l’amont algérien pour les raisons évoquées plus haut, notre production baisse, alors même que notre demande interne explose. De sorte que nous n’avons pas de volumes pour défendre nos parts de marché, et nous menaçons d’être marginalisés.

Sonatrach doit s’adapter à la nouvelle donne. Je n’en connais pas les détails, mais je pense que des contrats de moyen terme sont positifs. Reste la question des prix, auparavant indexés sur les prix pétroliers, chose que les clients refusent aujourd’hui.

La demande européenne stagne, les stocks sont conséquents et le marché européen, qui était un marché d’offreurs est devenu un marché de demandeurs qui en dictent les lois. Sonatrach s’adapte en profitant de ses facteurs-clé de succès, soit son potentiel en ressources, sa proximité avec l’Europe, ses gazoducs transcontinentaux ainsi que sa qualité indiscutable de source fiable.

Elle devra tenir compte du fait que les prix spot sont au plus bas et faire les arbitrages nécessaires. Cela, considérant sa marge de manœuvre très étroite du fait du fort besoin du pays en ressources financières, le gaz représentant déjà le tiers de nos exportations.

– Avec la stagnation de la demande en Europe, et afin de garantir ses recettes, Sonatrach vise  à trouver de nouveaux marchés pour le gaz. Comment le faire dans ce contexte de crise internationale ?

Je pense que l’année 2020 est une année noire pour l’industrie pétrolière et gazière internationale. Il faut considérer objectivement la situation.

L’économie mondiale est en récession, l’OCDE est au plus mal. Le commerce gazier s’en ressent forcément, il ne faut pas se cacher la vérité. La reprise en Chine reste timide, et je ne pense pas qu’il faille attendre une éclaircie pour l’économie mondiale avant le quatrième trimestre.

– Dans le contexte actuel des marchés pétroliers, quelles sont les mesures d’urgence à prendre par l’Algérie afin d’éviter l’état de banqueroute ?

Sous l’hypothèse d’une récession de l’économie mondiale au moins pour les trois premiers trimestres, il ne faut pas attendre de bonnes nouvelles sur le front pétrolier dans le très court terme. Nous devons faire preuve de résilience, ma conviction est que nous en avons les moyens.

Nous avons perdu 137 milliards de dollars de réserves de change en six ans sans pour autant diversifier notre économie et obtenir une croissance robuste et durable, nous en payons le prix, cruellement.

Au mieux, les recettes nationales d’hydrocarbures évolueront dans un sentier entre 34 et plus ou moins 20 milliards de dollars, avec une plus forte probabilité pour le point bas. Mathématiquement, on peut dire que nos réserves de change peuvent nous permettre de passer le cap de la crise.

Mais je pense qu’il faut aller plus loin et saisir l’occasion pour nous remettre en cause, reconsidérer en profondeur notre gouvernance économique et nos choix stratégiques en matière de développement. Il devient impératif de mettre l’entreprise au centre des préoccupations de nos dirigeants et accélérer les réformes en ce sens.

De manière générale, les conditions se prêtent pour que nous nous engagions dans un véritable patriotisme économique, nous avons trop tardé à le faire. Il nous faut instaurer le principe de la préférence nationale de manière absolue, encourager l’entreprise et les entrepreneurs, encourager l’innovation et la fertilisation croisée entreprise – université.

L’Etat doit soutenir et créer les conditions de la compétitivité des entreprises nationales. Dans ce sens, j’en suis convaincu, Sonatrach peut jouer le rôle de véritable pôle de rayonnement, de véritable locomotive.

Pour conclure sur ce point, je pense que c’est le moment où jamais de comprendre que la véritable force de notre pays réside, non pas dans les ressources de notre sous-sol, mais dans l’intelligence des Algériens, qu’ils soient en Algérie ou à l’étranger, dans leur patriotisme.

Il faut redonner à l’intelligence le statut qu’elle mérite et, qu’injustement, elle n’a pas. Sonatrach est, dans cette perspective, depuis le 24 février 1971, la démonstration de cette vérité.

– La Russie conditionne le retour à un accord de l’OPEP+ avec l’élargissement des membres signataires. Est-ce réellement envisageable ?

Le marché pétrolier subit l’effet de puissantes forces entropiques avec une incertitude portée à son stade maximal. La guerre des prix déclenchée par l’Arabie Saoudite survient au plus mauvais moment. Comme toutes celles déclenchées par ce pays en 1986 et 2014, elle conduit au désastre pour les pays producteurs.

Le Consensus d’Alger de septembre 2016 n’a pas résisté au jeu dangereux des dirigeants saoudiens et au manque de perspicacité russe. Le marché en prend acte. Elargir le consensus au premier producteur mondial, les Etats-Unis, me semblent possible conjoncturellement. Les contacts entre les présidents américain et russe le signalent.

Les pétroles de schiste américains sont à l’agonie. Les coûts de production les plus bas, dans le Dakota du Sud, soit 25 dollars le baril, ne sont plus couverts. La grande majorité de la production américaine a des coûts entre 40 et 50 dollars le baril. Le système financier, qui assure les producteurs contre les risques prix, déjà fragilisé, malgré les soutiens décidés par l’Etat, subira durement le choc.

Mais tout ceci n’est que théorie, car quels que soient les accords pris et les parties engagées, les marchés pétroliers, obéissant à des logiques boursières, spéculatives, sont psychologiques et commandés par la peur. Ils savent que la demande a baissé de 10 millions de barils jours en mars et baissera très probablement de 18 millions de barils/jour en avril. Nous avons un choc de demande qui se surajoute à un choc d’offre !

Agissez sur l’offre, la demande restera atone et les stocks à leur maximum exerçant une pression intenable sur les prix. Les marchés sont extrêmement volatils, avec aucune force de rappel. Je suis très pessimiste, au moins pour le premier semestre. Il nous faut tenir et nous préparer, de manière offensive, à la reprise de l’économie mondiale.

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