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samedi, 30 mai, 2020
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Mohamed Achir. Docteur en économie : «On réagit à la crise de manière conjoncturelle et comptable»

21 mai 2020 à 9 h 28 min

-On s’attarde sur le constat des déficits qui se creusent, des coupes budgétaires, de l’augmentation des taxes, mais on parle peu de la vraie thérapie qu’il faut à l’économie algérienne pour sortir du sous-développement et des déréglements structuraux dont elle souffre. Par quoi faut-il commencer pour remettre les machines en marche ?

Dans ce contexte de crise multidimensionnelle, il est impératif d’engager simultanément des mesures opérationnelles d’ajustement budgétaire et un programme de réformes économiques profondes et structurelles. A court et moyen termes, il faudrait stabiliser le niveau de la dette publique et endiguer les déficits budgétaires à travers une démarche de gestion financière pluriannuelle et dont les dotations ne devraient pas compromettre la relance de la croissance économique, mais plutôt favoriser l’émergence d’un nouveau modèle de production diversifiée. Autrement dit, les arbitrages financiers doivent se faire en tenant compte des objectifs prioritaires des réformes qui seraient tracées à long terme. Néanmoins, cette approche économique ne saurait se concrétiser sans la réalisation d’un consensus politique qui ne serait ce qu’à l’échelle des différents cercles décisionnels de l’Etat.

Sortir d’un système rentier à large clientèle, corrompu et fortement opaque et passer à une économie de production et de bonne gouvernance exigent même la construction d’un large consensus et d’un contrat national. D’où l’utilité de privilégier un débat d’économie politique qui mettra au clair les enjeux et les intérêts des différents acteurs et le rôle de l’Etat en termes de régulation, actions de développement, redistribution des revenus, protection sociale et gestion des biens publics et des ressources nationales. C’est dans la réunion de ces conditions qu’on pourra espérer la reconstruction de véritables institutions jouissant de la confiance des citoyens, capables de réguler l’économie et de lutter contre les réseaux mafieux qui menacent même la pérennité de l’Etat. En somme, la machine économique ne peut redémarrer sans un levier politico-institutionnel.

-En plus de l’état de déliquescence dans lequel elle était plongée, l’économie nationale a eu une année blanche depuis la destitution de Abdelaziz Bouteflika, avant de subir un autre coup d’arrêt en raison de la crise sanitaire. Pensez-vous qu’elle (l’économie nationale) possède encore des ressources pour se construire ?

L’Algérie possède un grand potentiel en ressources diversifiées mais qui sont très faiblement valorisées. L’économie algérienne a misé essentiellement sur l’exploitation et l’exportation des hydrocarbures alors que ce secteur est non durable et présente une grande vulnérabilité, ses prix dépendent de plusieurs facteurs que notre pays ne contrôle pas. En tout cas, la majorité des pays dont le modèle économique est basé sur l’exploitation des matières premières ont connu des crises brutales liées non seulement à la chute des cours de leurs matières premières (pétrole, cuivre, coton…) et la baisse des ressources d’exportations, mais aussi quand les cours et les recettes s’envolent, ces pays se retrouvent dans ce qui est appelé le syndrome hollandais, un phénomène dans lequel l’afflux massif des devises générées par l’exportation des matières premières stimule davantage les importations et les activités spéculatives et provoque une désindustrialisation progressive du pays.

Par ailleurs, loin de considérer les matières premières comme une malédiction, le problème se situe dans le système de gouvernance, la politique économique et les institutions d’un pays et le rapport que développent les dirigeants avec l’argent de la rente. Je pense qu’il faudrait certes exploiter notre potentiel en ressources naturelles et minières (le phosphate, le fer, l’or…), mais avec une approche durable et soutenable. Il faut bannir la culture rentière, réhabiliter la valeur travail et considérer que la seule richesse réside dans la formation du capital humain et la capacité d’une économie à créer des avantages concurrentiels, notamment en compétitivité cognitive. Bien entendu, cela doit être inscrit dans une nouvelle stratégie économique basée sur la production et non sur la rente et l’assistanat.

Ce qui nécessite la mise en place de nouvelles institutions, des mutations sociopolitiques et des réformes courageuses. Il n’en demeure pas moins important d’agir à moyen et long termes pour diversifier l’économie et développer des secteurs dont le pays dispose des avantages comparatifs et qui nécessitent moins de transfert de technologies. Il s’agit de l’agriculture, l’industrie agroalimentaire, l’industrie pétrochimique, la sidérurgie, le ciment et l’industrie du bâtiment.

-Vous parlez de réformes courageuses et douloureuses. L’Algérie en a fait l’expérience avec le FMI au début et durant les années 1990, mais sans résultat. La preuve : on est retournés à la case départ. De quelles réformes parlez-vous et quel est le gage de leur réussite dans le contexte algérien ?

Les réformes dictées par le FMI à travers l’application du plan d’ajustement structurel (PAS) d’inspiration néolibérale ont provoqué un désastre social et économique. Le PAS avait été appliqué d’une manière aveugle et dans un contexte marqué par une crise politique, sécuritaire et un affaiblissement sans précédent de l’Etat, aggravé par les services de la dette extérieure. Durant cette période, les privatisations n’ont pas été réalisées dans la transparence et les règles de la commercialité. La dévaluation du dinar et les liquidations des entreprises publiques économiques ont désindustrialisé le pays.

Ceci dit, cette période représente une étape sombre de l’histoire économique et politique du pays, les réformes de transition vers l’économie de marché entamées au début des années 1990 ont été également abandonnées, voire remises en cause durant les 20 dernières années par la versatilité, le populisme et l’absence de visibilité économique du pouvoir exécutif. Notre pays n’a pas à présent de modèle économique clair et ce n’est pas à travers les lois de finances successives qu’on parviendra à le construire.

Aujourd’hui, il faudrait effectivement des reformes profondes et courageuses susceptibles de créer une compétitivité structurelle pour l’économie à travers des politiques efficaces qui privilégient les secteurs de la santé, l’éducation, la culture, la recherche scientifique et les technologies de l’information, les biotechnologies et les technologies de défense. Cela ne peut se réaliser que par la mise en place d’une stratégie nationale projetant le développement de l’Algérie par étapes et fixant des objectifs quantitatifs et qualitatifs à atteindre à l’horizon 2040.

-Le ministre des Finances a déclaré devant les membres de la commission des finances de l’Assemblée populaire nationale qu’il n’y aura pas de recours ni à l’endettement extérieur ni à la planche à billets. Le financement de l’économie se fera avec les dividendes de la Banque d’Algérie, la collecte des impôts et la finance islamique. Pensez-vous que cela soit possible pour un gouvernement qui courent deux lièvres à la fois : réformer l’économie et maintenir, en même temps, le niveau des transferts sociaux ?

Justement, les différentes réponses envisagées par le gouvernement pour amoindrir la gravité du creusement des déficits publics n’émanent pas d’un modèle politico-institutionnel visant à créer les conditions de rééquilibrage des indicateurs macroéconomiques et la relance de la croissance. Autrement dit, on réagit d’une manière conjoncturelle et comptable sans se projeter dans les conséquences futures de ces décisions et sans pour autant toucher au fond du problème à travers, notamment, le changement du système des subventions qui coûte environ 16% du PIB, sachant que des institutions internationales et des experts s’accordent à dire qu’elles sont inéquitables et profitent plus aux riches qu’aux pauvres.

Il faudrait s’attaquer à l’informel, qui représente 50% du PIB, avec des transactions hors circuit bancaire dépassant les 5000 milliards de dinars ; évaluer et réduire le coût de la dépense fiscale et les différents coûts cachés de l’administration de l’Etat et restructurer les déficits répétitifs de plusieurs EPE avec une condition d’ouverture transparente de leur capital social via surtout leur introduction en Bourse d’Alger. Quant aux mesures avancées par le ministre des Finances, le recours aux dividendes de la Banque d’Algérie peut certes soulager quelques mois de besoins financiers courants du Trésor public, mais reste très insuffisant, surtout que le déficit prévisionnel pour la fin de l’exercice 2020 est de l’ordre de -2976,9 milliards de dinars, qui risque d’augmenter davantage car la sphère économique marquée par la récession ne permettrait pas des recettes fiscales ordinaires de 4000 milliards de dinars estimées par le PLF-2020. La finance islamique dispose d’un cadre réglementaire (règlement n°20-01 du 15 mars 2020), lui permettant de développer ses différents produits selon les préceptes de la charia islamique.

C’est une diversification intéressante pour le système bancaire algérien, mais elle est loin de constituer une solution miracle pour la bancarisation des transactions informelles. La rationalité des agents et la recherche du profit maximum structurent fondamentalement leurs motifs et comportements financiers. C’est pourquoi l’enjeu est dans la modernisation et la numérisation de la pratique bancaire, l’instauration d’un système bancaire et financier concurrentiel, une vraie commercialité des banques publiques et même envisager l’ouverture du capital de certaines.

Sur un autre plan, dans ce contexte de raréfaction des ressources financières, la Banque d’Algérie doit mettre en place un cadre réglementaire et institutionnel adapté aux pratiques de la finance non conventionnelle, comme celles de la finance solidaire et la microfinance. Nous avons une diversité de pratiques financières traditionnelles qui sont encastrées dans les systèmes socioculturels et les spécificités de notre pays. L’institutionnalisation de ces pratiques financières informelles peut constituer un appui au financement du développement local et des activités génératrices de revenus.

 

Entretien réalisé par  Saïd Rabia



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