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Les expéditions des fêtes de fin d’année se multiplient : Du pain bénit pour les passeurs

10 décembre 2018 à 10 h 05 min

Malgré la surveillance de plus en plus accrue des îles italiennes et le dispositif criminalisant, l’acte de la harga déployé depuis près d’une décennie par les autorités nationales, les jeunes Algériens sont encore nombreux à tenter de traverser la Méditerranée pour atteindre l’Europe.

De quoi assurer de beaux jours aux passeurs de Annaba, plaque tournante de l’émigration illégale. En l’espace de dix ans, les «cours» sur le marché de la harga ont connu une hausse sensible. Face à un déséquilibre notable entre l’offre et la demande, la place qui se négociait à 50 000 DA entre 2008 et 2009, se cède actuellement à 150 000 et 200 000 DA.

Ce que nous confirme une source sécuritaire de la wilaya d’El Tarf : «Il y a une dizaine de jours, nous avons appréhendé et arrêté deux passeurs d’El Kala, grâce aux renseignements fournis par trois harraga (deux de Batna et un de Guelma).

Ces derniers, après avoir payé leur place (170 000 DA), ont appris que les passeurs s’étaient débarrassés de l’embarcation (15 m), du moteur et du GPS.

Les malheureux harraga ont alors décidé de porter plainte pour escroquerie. Les mis en cause ont écopé d’une peine de deux ans de prison ferme». Quelques jours auparavant, poursuit la même source : «Interceptés par des garde-côtes tunisiens, 5 harraga, tous des Algérois, nous ont été remis par les services de sécurité voisins.

C’est le plus jeune, un mineur de 16 ans, qui finira par dénoncer deux autres passeurs. Les 180 000 DA payés par chacun des harraga ayant profité aux familles de ces deux trafiquants. Condamnés à 5 ans de prison, ces derniers ont fait appel. Leur peine risque de passer à 2 ans.»

Quant au bénéfice net engrangé par l’organisateur de l’expédition le 1 million d’ il y a une dizaine d’années a doublé, c’est devenu 2 millions par convoi. Le «bilan comptable» étant arrêté à trois voyages par saison, à raison d’un voyage tous les quinze jours.

Comment se calcule ce «chiffre d’affaires» ? Pour le savoir, nous nous sommes rapprochés d’un «sous-traitant» en logistique, que nous appellerons Kamel, dont les services sont souvent sollicités par les passeurs activant à Chapuis (plage Rizzi Ameur), célèbre quartier général du club des passeurs. Après de bien longues tergiversations, Kamel a fini par nous donner rendez-vous à la Caroube.

Un marché juteux

Pendant presque deux heures, notre hôte nous expliquera toutes les étapes préalables à l’organisation du voyage. Celles-ci commencent par la collecte de détails sur le nombre de candidats afin de définir le type d’embarcation à acheter, à commander auprès d’un atelier de fabrication clandestin ou à louer auprès de certains marins pêcheurs. Une fois disponible, la barque doit être peinte en noir pour éviter d’être interceptée par les gardes-côtes la nuit.

La mission de prospection auprès des candidats à l’émigration est confiée à des intermédiaires moyennant une somme de 1500 à 2000 DA.

Pour l’embarcation, la plus demandée sur le marché étant la 7 m, pouvant transporter jusqu’à 20 personnes, revient aujourd’hui au passeur à quelque 200 000 DA (70 000 DA en 2008) et 120 000 DA (40 000 DA en 2008) pour celle de 5 m, dont la capacité est de 10 à 12 places.

A cela, il faut ajouter les 450 000 DA, pour l’achat d’un moteur (Yamaha) de 45 CV. Pour les candidats «VIP», connus dans le milieu sous le nom de «fachafich», le passeur, à la demande de ses clients, opte pour les petits bateaux à moteur hors-bord, dont les prix oscillent entre 3 et 4,5 millions de dinars (entre 1 et 1,5 million en 2008). Ce hors-bord, précise Kamel, est soit acheté (après une cotisation des harraga VIP), soit volé.

Puis il faudra se procurer le moteur sur le marché informel de la capitale Alger. Neuf et doté d’une puissance 10 CV, il revient à 460 000 DA, les 5 et 7 CV à respectivement 150 000 et 200 000 DA.

L’étape suivante, poursuit Ahmed, consiste en l’acquisition d’un GPS et d’une boussole, des équipements de navigation indispensables pour l’achat desquels le passeur débourse respectivement les coquettes sommes de 30 000 à 80 000 DA et 3000 à 4000 DA, en plus des 5000 DA destinés à celui qui s’occupera du réglage du GPS.

Vingt jerricans de 20 litres chacun représentent, en outre, le nécessaire en carburant, auxquels s’ajoute un autre de 10 litres d ‘«huile 40». Là, explique notre interlocuteur, le recours à un intermédiaire est incontournable.

Pour se mettre à l’abri de tout souci que pourrait lui causer l’approvisionnement auprès des stations-service, le passeur sollicite des propriétaires de grosses cylindrées, souvent fils de nouveaux riches, bien connus à Annaba, avec lesquels il entretient de solides relations d’affaires.

Très rares sont, toutefois, les passeurs qui pensent à s’équiper en gilets de sauvetage, les harraga étant «censés être de bons nageurs», tient à souligner notre source. Une fois toute la logistique préparée, commence aussitôt la prospection puis les négociations autour des tarifs et les prises de rendez-vous avec les futurs «passagers» généralement à Chapuis, «le TLS contact, en quelque sorte», ironise Kael.

Ces tarifs se fixent à la tête du client et suivant la ville d’origine, laisse entendre Kamel : «Le prix de la place peut aller de 50 000 à 120 000 DA pour les candidats dits zawalia (pauvres).»

Aux nantis, dit autrement harraga VIP, ou ceux issus d’autres villes d’Algérie (hors Annaba), «sont appliqués des prix allant de 150 000 à 200 000 DA».

La moitié de la somme est avancée quelques jours avant le départ. Le solde est versé le jour J : «Le versement de la moitié du prix s’effectue avant le départ pour pouvoir amortir toutes les dépenses préalables. Le reste, encaissé à quelques minutes du départ, est par la suite confié à un membre de la famille du passeur, également sur les lieux.

Cet argent doit être en sécurité, le risque de voir débarquer les garde-côtes est omniprésent.» Interrogé sur le pactole pouvant être réalisé, notre interlocuteur s’est, dans un premier temps, gardé de répondre avant de lâcher le montant de 2 millions de dinars, au minimum, par voyage.

Persuadés de la rentabilité de ce commerce, nombreux sont les harraga, partis en 2008 en Italie, à avoir décidé de retourner aux pays pour se lancer dans cette activité digne des grands tour-operators.

Au début de son émergence, en 2005, ce business était sous le contrôle de trois passeurs seulement. Aujourd’hui, leur nombre se compte en centaines, la plupart étant des jeunes issus de milieux insoupçonnables, à l’image des deux organisateurs de la toute dernière expédition (début novembre), qui a coûté la vie à cinq jeunes, tandis que les 13 autres sont portés disparus.

«Le bailleur de fonds, celui qui a financé le montage de l’embarcation et l’acquisition de tout le matériel nécessaire, est un jeune de moins de 25 ans, issu d’une famille aisée, habitant un quartier huppé de Annaba.

Il roule en Golf dernier cri (près de 5 millions DA) et est propriétaire d’une luxueuse villa semblable à celle de JR de Dallas (rires). Outre cette nouvelle passion qu’il s’est découvert tout récemment (harga), il organise des combats de moutons. D’ailleurs, il vient de s’offrir un mouton pour… 750 000 DA».

Et notre source d’annoncer : «Ces jours-ci, les passeurs se frottent les mains, car la demande est sans cesse grandissante. Les préparatifs pour plusieurs nouvelles expéditions s’accélèrent. Les départs sont prévus entre mi-décembre et début janvier prochain, la meilleure période.

Chaque année, cet intervalle se caractérise par ses conditions météorologiques favorables à la navigation.»

C’est dire que le drame qui a frappé les familles de plus de 2400 harraga ayant, en moins d’une année (5 décembre au 25 décembre 2018), bravé la mort en tentant d’atteindre les côtes espagnoles et les îles italiennes, d’après les chiffres de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH), n’a toujours pas réveillé la conscience collective ni aidé nos gouvernants à sortir de leur bien longue et fort révoltante torpeur.

 

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