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vendredi, 04 décembre, 2020
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«Le transport a tué le bâtiment»

20 mai 2020 à 10 h 00 min

La crise sanitaire a réduit au ralentissement voire à l’arrêt beaucoup d’activités économiques qui en accusent péniblement les retombées. Dans le secteur du bâtiment, rares sont les chantiers de logements qui fonctionnent encore. La majorité sont paralysés. A Béjaïa, «les retombées sont catastrophiques».

Ce sont les mots du vice-président de l’Association des promoteurs immobiliers (API) de la wilaya, Boutrid Mohand Larbi, dit Nacer, promoteur et architecte.

En dehors des promotions libres, ces promoteurs sont engagés aussi dans des programmes étatiques de plus de 2700 Logements aidés (LPA), ex-LSP, sur le territoire de la wilaya. «Tous nos chantiers sont à l’arrêt.

L’administration avec qui on a affaire ne fonctionne qu’à 5%. Les banques ne débloquent plus aucun crédit immobilier», résume notre interlocuteur. Les chantiers se sont vidés d’un coup de leurs effectifs.

En cause : le problème de transport. Si les chantiers de la wilaya sont déserts, ce n’est pas faute de matériaux mais c’est parce que la majorité des travailleurs qu’ils embauchent viennent de loin et que leurs employeurs ne peuvent pas assurer leur transport.

«Même les transporteurs qui sont conventionnés avec des employeurs refusent de le faire», nous révèle le président de l’API de Béjaïa, Mehdi Abdelhalim, qui tient un chantier de 54 logements sur le site de 686 LPA à Sidi Ahmed. Sur la cinquantaine d’ouvriers habituels qu’il y emploie, cinq seulement assurent un semblant de continuité des travaux, des personnes qui n’habitent pas loin.

Les projets du bâtiment et des travaux publics ont de la peine à dénicher une main-d’œuvre locale suffisante. Une rareté dont a souffert le projet de la pénétrante autoroutière, qui, lui aussi, subira les conséquences de la crise sanitaire en accusant un nouveau retard. Une bonne partie des gens recrutés dans les chantiers de bâtiment sont de l’extérieur de la wilaya.

Tous sont rentrés chez eux, le temps que passe l’épidémie. Globalement, la présence ouvrière tourne autour du maigre taux de 5%. Si l’on s’accorde à dire que «si le bâtiment va, tout va», il faudra plutôt dire, désormais, que si «si le transport va, le bâtiment va».

La crise du nouveau coronavirus le certifie. Exemple à l’hôpital psychiatrique de Oued Ghir. Le site, évoqué par les pouvoirs publics pour accueillir dans l’urgence des malades de la Covid-19, n’a pourtant pas son réseau d’assainissement. Une entreprise a reçu l’ODS pour le faire.

Faute de transport, elle a demandé et reçu récemment un ODS d’arrêt parce que ses ouvriers habitent loin. «Le transport a tué le bâtiment», résume Mehdi Abdelhalim. Pour pouvoir couler deux planchers, il lui a fallu faire des pieds et des mains pour décrocher une autorisation de circuler pour ses ouvriers.

Impossible de l’avoir à la daïra. «Au début, c’était la pagaille, maintenant les choses sont rentrées dans l’ordre», rassure-t-il. Mêmes difficultés au niveau d’autres administrations qui maintiennent le statu quo sur les chantiers. «Les banques ne font que l’encaissement et le décaissement. Le branchement de la Sonelgaz est impossible, les notaires ont fermé, la Conservation foncière fait le service minimum…», énumère Mehdi Abdelhalim.

Prédominance féminine

Si certains chantiers des promoteurs montrent des signes de survie, ceux, plus importants, des programmes LPP et LPL sont presque paralysés depuis près de deux mois. «Il y avait crise dans l’immobilier avant cela, et le coronavirus n’a fait que compliquer la situation. Si on continue comme ça, on va vers le dépôt du bilan», nous confie Nacer Boutrid.

Depuis la mise en congé exceptionnel rémunéré d’au moins 50% des personnels décidée par décret du Premier ministre, les administrations et institutions publiques fonctionnent au service minimum.

Les horaires de travail ont rétréci. «Au-delà de 13h, il n’y a plus quelqu’un à qui s’adresser. Pareil au niveau des mairies», assure N. Boutrid. Le nouveau rythme de travail rend laborieux sinon impossible d’obtenir les documents nécessaires pour la bonne gestion d’un projet comme le certificat d’urbanisme, celui de conformité, ou l’attestation d’avancement des travaux sans laquelle il n’est pas possible de débloquer les aides de la CNL.

Les conséquences de la priorisation des effectifs féminins (pour les femmes élevant des enfants) dans la décision de mise en congé se font bien ressentir dans les administrations et institutions publiques où les femmes sont nombreuses à y travailler et à occuper des postes de responsabilité. N. Boutrid a vérifié à ses dépens cette prédominance féminine. «La majorité du personnel de l’administration est féminin, donc libéré, dont les chargées de crédit au niveau des banques», déplore-t-il.

Le coronavirus a révélé l’importance de la place de la femme dans le monde du travail. Outre le gel, non déclaré, d’octroi de crédits, promoteurs, entrepreneurs et autres opérateurs économiques se voient bloqués dans leurs démarches administratives habituelles.

«L’administration est pratiquement à l’arrêt, aucune réunion des guichets uniques des communes ou de wilaya pour la délivrance des permis de construire n’a eu lieu depuis le mois de mars», témoigne notre interlocuteur. Le retard qu’induit cette situation se répercutera sur les délais de livraison des projets dont ceux du logement et sur les délais du lancement des prochains qui risquent la déprogrammation.

Les petites entreprises souffrent

Les retombées de cette crise sanitaire vont au-delà du secteur du bâtiment. Salah Aït Mehdi est entrepreneur dans l’hydraulique. Il s’est lancé en 2010 dans le cadre du dispositif Ansej et réalise des projets pour le compte de la commune d’Akbou. «Le payement c’est mon grand problème», lance-t-il tout de go. «A la mairie, les employées sont toutes parties, chez le receveur kif kif, pareil.

A ce jour, on n’a pas commencé à nous payer les situations de 2020. Comment faire face ?» se demande-t-il, perdu. Il s’appuie pour le moment sur les facilités que lui accorde son fournisseur et fragilement sur la ligne de crédit que sa banque a consenti à lui ouvrir. Faute d’alimenter son compte, cette ligne risque de passer au négatif et générer des frais qui équivaudraient à un lourd intérêt bancaire.

Aucune facilité n’est accordée par la Cnas et la Cacobatph. «A la Cacobatph, on nous avait promis de retarder l’échéance de payement des cotisations mensuelles jusqu’au 31 mai. A notre grande surprise, ils viennent de nous faire payer des pénalités. 20% des employeurs n’ont pas encore payé les cotisations, ils subiront le même sort ?» s’interroge-t-il, désabusé, d’autant que les allègements attendus de la part du gouvernement en direction des promoteurs Ansej n’arrivent toujours pas.

Comme pour peser davantage sur la situation, au niveau des services financiers il leur est signifié que les projets qui n’ont pas eu d’ODS sont systématiquement gelés. «Sans payement et sans projets, comment donc pouvoir rembourser nos crédits et payer nos salariés ?» se demande encore le jeune entrepreneur. «Les petites entreprises souffrent», se plaint-il, lui qui a dû fermer son bureau d’études il y a plus d’une année, faute de plan de charge.

Des milliers d’artisans, de commerçants et d’entrepreneurs peinent à tenir le coup. «Il nous est difficile de couvrir nos frais», affirme Sofiane Adjlane, gérant de l’une de la trentaine d’auto-écoles dans la ville d’Akbou, toutes fermées depuis le 16 mars dernier. «Nous continuons à payer le loyer et nos salariés. Si ça continue comme ça, les petites entreprises vont vers la faillite», constate, soucieux, Sofiane.

D’aucuns lorgnent vers le gouvernement et les efforts d’accompagnement qu’il pourrait faire pour alléger les retombées de la crise sur ces différents secteurs d’activités plombés par le coronavirus.

Certains espèrent pouvoir remonter la pente. «Nous reprendrons après l’Aïd avec hébergement sur place de nos travailleurs et en leur faisant établir des autorisations pour récupérer le retard», promet Mehdi Abdelhalim.         

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