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Mohamed Achir. Docteur en économie : «Il faudrait une réelle volonté politique pour libérer l’acte d’investir»

18 février 2021 à 11 h 01 min
  • L’investissement est à l’arrêt. Pourtant, c’est le poumon de l’économie. Beaucoup de responsables imputent cette situation à la crise sanitaire due à la pandémie de la Covid-19. Pensez-vous que cela est le seul facteur de blocage ?

Le choc sanitaire de la Covid-19 n’a fait que compliquer davantage la crise structurelle de l’économie algérienne qui peine à s’affranchir de sa dépendance systémique vis-à-vis de l’exploitation des hydrocarbures.

C’est une économie tirée essentiellement par deux principales variables, à savoir les revenus de la rente et la dépense publique allouée et canalisée dans plusieurs secteurs d’activités, l’infrastructure et le service public notamment. Malheureusement, notre pays n’a pas su tirer profit des années fastes de la rente et des réserves en devises en les transformant en un effet d’entraînement de l’investissement au service surtout de la diversification de la sphère réelle productive.

Bien au contraire, la manne financière générée par la rente pétro-gazière a créé une illusion de croissance et de progrès qui, juste après la chute des cours, s’est révélée d’une grande vulnérabilité et sans leviers de résilience.

Ce modèle qui s’est basé aussi sur des recettes externes et des importations a même créé un effet d’éviction, empêchant les effets d’accumulation et d’apprentissage technologique d’une activité domestique productive et intégrée. On compte environ 40 000 importateurs pour seulement une centaine d’exportateurs et quelque 4700 entreprises de taille moyenne (50 à 249 ouvriers), soit 4% du total des entreprises recensées en 2019 par le CNRC.

C’est pourquoi, en somme, la construction d’un nouveau modèle économique productif passe inévitablement par la remise en cause de l’Etat rentier et des structures rentières spéculatives qu’il a engendrées et qui tirent profit de la distribution de la rente. Il faut globalement penser l’Etat, l’économie et la société et envisager un changement structurel et institutionnel.

Ce n’est qu’à travers cette démarche que le pays pourrait construire une compétitivité structurelle lui permettant de passer d’un Etat d’allocation rentière à un Etat de production.

Pour la conjoncture actuelle, force est de reconnaître que le double choc sanitaire et pétrolier de 2020 a aggravé la situation en poussant des milliers de petites et très petites entreprises à déposer leurs bilans et à licencier des dizaines de milliers de travailleurs.

En tout cas, la baisse des liquidités bancaires en 2020 peut être expliquée en partie par la baisse de la création monétaire qui est, elle aussi, engendrée par la baisse des crédits à l’économie. Cela est révélateur d’un ralentissement important de l’investissement des entreprises nationales et étrangères ces dernières années. L’Algérie n’a attiré que quelque 1,3 milliard de dollars d’IDE alors que l’Egypte, elle a attitré 5,5 milliards de dollars en 2020.

  • Beaucoup de textes ont atterri sur les bureaux du Premier ministère, cela va de la sous-traitance jusqu’aux textes d’application de la nouvelle loi sur les hydrocarbures ; des opérateurs économiques continuent à se plaindre de blocages de tout ordre, d’un climat des affaires complètement bridé, de l’informel qui représente une grave entrave à l’économie réelle. Ne pensez-vous pas que le gouvernement a perdu beaucoup de temps malgré l’urgence de la relance de l’économie nationale ?

Je pense que le problème réside essentiellement dans l’absence d’une stratégie nationale claire de sortie de crise et de relance économique. Le ministre délégué chargé de la Prospective a annoncé récemment la promulgation d’environ 50 nouveaux décrets et l’amendement d’une dizaine de lois dans le cadre du plan de relance économique.

Préparer un socle juridique et réglementaire susceptible de faciliter l’activité économique est plus que souhaitable, mais sans pour autant aggraver le phénomène de «l’inflation des lois» ou de l’insécurité juridique.

L’instabilité juridique constitue l’un des principaux obstacles à l’investissement, les lois de finances initiales et rectificatives submergent chaque année l’environnement juridique et lorsque ces mesures ne sont pas intelligibles, pertinentes et suivies de textes d’application claires, elles rendent l’acte d’investir plus compliqué et créent des situations conflictuelles inextricables dans certains cas. Les investisseurs nationaux et étrangers ne peuvent être attirés que par des lois stables, claires et simplifiées dans leur application.

Ajoutons à cela le problème d’effectivité des lois, l’inefficacité et la rigidité institutionnelles qui causent énormément de retard dans la mise en application des lois. Les écueils se situent également en termes de mise à niveau des informations juridiques et réglementaires intersectorielles déconcentrées. Autrement dit, le coût de la temporalité dans l’application effective des lois par les administrations régionales et locales.

Le gouvernement ne doit pas se limiter en tout cas à la publication des nouvelles lois, il y a tout un environnement de l’investissement qu’il faut absolument améliorer et lever les obstacles liés à la bureaucratie, les financements et le foncier industriel.

  • Comment pouvez-vous expliquer le fait que le Conseil national de l’investissement (CNI) ne s’est pas réuni depuis plus d’une année, que l’ANDI et Calpiref sont presque mis en veilleuse, alors que l’économie a plus que jamais besoin d’investissements nationaux et étrangers ?

Il y a effectivement un statu quo économique difficile à faire bouger. Des déclarations d’intention sont certes à relever çà et là annonçant même la création d’un million d’entreprises.

Mais dans la réalité, la gouvernance économique en général et l’appareil bureaucratique central et local en particulier ne sont pas à la hauteur d’un tel défi. Les organismes publics dédiés à l’accompagnement de l’investissement ne doivent pas se transformer en éléments bloquants.

Il faudrait une réelle volonté politique susceptible de libérer l’acte d’investir dans notre pays. Je pense que le CNI devrait jouer le rôle de facilitateur et se limiter dans ses délibérations aux investissements hautement stratégiques.

L’ANDI, en plus de l’accord des avantages, devrait élargir son champ d’intervention et devenir plus dynamique en termes d’accompagnement, de localisation, d’orientation et développer un mar keting territorial pour l’orientation et la localisation des investissements dans chaque région et wilaya.

Quant au Comité d’assistance à la localisation et à la promotion des investissements et de la régulation du foncier(Calpiref), institué par le décret exécutif n° 10-20 du 12 janvier 2010 et réhabilité par la loi de finance 2020 (article 118), il est judicieux de revoir sa composante et son fonctionnement. Ce comité compte environ 25 membres, ce qui veut dire que dans certains cas l’investisseur est subordonné à une vingtaine d’avis et autorisations administratives, sans compter les démarches à entreprendre pour le financement de son projet.

C’est trop lourd pour l’investissement, surtout que le foncier des zones industrielles et des zones d’activité est un magma de problèmes qui nécessite un assainissement physique et juridique. On relève au niveau local plusieurs intervenants : le wali, les Domaines, l’Agence foncière, la Direction de l’urbanisme, les Assemblées communales, le cadastre, la direction de l’industrie, Divindus, Aniref, etc., mais avec un décalage en termes d’informations juridiques et réglementaires et surtout des interférences et la confusion dans les attributions des ministères et des administrations.

Par ailleurs, nous avons aussi des faiblesses structurelles dans la création des nouvelles entreprises. Les neuf (9) premiers mois de l’année 2020 ont vu la création de quelque 107 967 nouvelles entreprises, dont 90 780 composées de personnes physiques et seulement 10 887 personnes morales, soit 10%. Cela relève la faible création d’entreprises par rapport au potentiel existant et surtout la prépondérance du statut de la personne physique et de la très petite entreprise.

Le nombre d’entreprises qui ont cessé l’activité durant cette période a atteint environ 50 000, cela montre les difficultés qu’elles ont rencontrées et les effets de la crise sanitaire de la Covid-19. En tout cas, l’Algérie a besoin de créer des centaines de milliers d’entreprises par an pour relever le défit de la croissance et de la création d’emploi.

  • Les autres problèmes dont se plaignent les opérateurs économiques, ce sont les lenteurs bureaucratiques, la forme d’organisation des zones industrielles, le financement. La question qui s’impose est de savoir si ces écueils sont à ce point insurmontables, s’il y a une main invisible qui pèse de tout son poids pour empêcher la mise en place d’une véritable machine économique, ou tout simplement on ne sait pas faire ?

Comme je l’ai souligné ci-dessus, le foncier industriel est l’un des facteurs importants entravant l’investissement dans notre pays. Une grande confusion est à relever déjà dans la gestion du foncier par les différents organismes publics et le rôle des instruments d’urbanisme qui devraient constituer la base de l’organisation, d’orientation et de l’aménagement du territoire.

Il faut également instaurer une gestion rationnelle du foncier industriel et une planification stratégique et territorialisée qui devrait l’orienter en fonction des vocations régionales et des opportunités économiques favorisant la constitution des synergies industrielles, le développement des clusters et un écosystème de sous-traitance. Pour la bureaucratie et la rigidité institutionnelle, les plateformes numériques peuvent créer une véritable transparence et assouplissement des procédures d’accès et de gestion du foncier.

Cela contribuerait également à lutter contre les spéculateurs qui ont occupé des lots pendant plusieurs années, sans pour autant concrétiser leurs projets alors que des investisseurs ayant fait leurs preuves attendent des années pour bénéficier d’un terrain de localisation ou d’extension. La réforme du système bancaire et financier algérien est également plus qu’indispensable, surtout pour financer la création et la croissance des PME et des TPE.


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