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Conseil national économique et social (CNES) : Entre contre-pouvoir et bureau d’études ?

27 octobre 2021 à 10 h 30 min

Un vibrant hommage a été rendu à Mohamed Salah Mentouri, l’ex-président du CNES, dernièrement, par les nouveaux responsables de cette institution de l’Etat.

Cette initiative, louable à plus d’un titre, est la moindre des choses vis-à-vis d’un homme qui a consacré sa vie au service de l’Etat et du service public, au sens noble du terme. J’espère que d’autres personnalités, de la même trempe, soient exhumées, dans tous les secteurs et que la patrie leur marque de la reconnaissance à leur endroit, même à titre posthume, de manière à barrer la route à tous ceux qui font du «dénigrement généralisé» un fonds de commerce universel et distillent dans la société et surtout en direction de notre jeunesse un discours nihiliste qui tient en deux mots : tous pourris !

Ayant été très proche de l’ex-président du CNES, en qualité de président élu de la commission la plus importante de cette institution, celle du «Développement économique et social» durant plusieurs années, il me semble être de mon devoir de restituer, à la conscience nationale du moment, les courants et les débats qui ont traversé cette période, haute en confrontations frontales entre les différentes idées qui se logeaient dans ce creuset et qui d’ailleurs ont conduit à sa démission, ayant été informé, par ailleurs, que sa destitution était actée par le pouvoir du moment.(1)

La question majeure était de savoir si le CNES devait être un contre-pouvoir, au sens politique du terme, ou un bureau d’études au service du pouvoir ? Un retour historique est nécessaire à cet endroit ! En effet, le CNES, sous une autre dénomination (ARDES, puis CNES), a été créé dès le début de l’indépendance et étoffé de toutes les intelligences avérées du moment et confié à une personnalité très proche du défunt M. Boukharouba, alias H. Boumediène, du commandant Djamel, alias C. Belkacem, ce qui, en soi, est un événement politique majeur, à cette époque, puisqu’il donnait à cette institution le statut de contre-pouvoir de facto et de jure, en même temps qu’il désignait un responsable politique dont notre pays n’a pas toujours reconnu son poids politique spécifique et ses mérites intrinsèques.

Mais ce sont les premiers rapports, produits par cette institution, qui sont dans ses archives et que, quasi personne n’exploite, qui ont attiré mon attention, tant dans la qualité technique que dans la liberté de ton de ses rédacteurs, que dans les débats de haute facture qu’ils développaient déjà à cette époque.

A titre d’exemple, le CNES affirmait qu’il fallait contrebalancer le puissant courant «industrialiste» et proposait de marcher sur nos «deux pieds», à savoir l’agriculture et l’industrie ! En matière agricole, il proposait l’intégration du secteur privé, complémentaire au secteur public et non une nationalisation de tout le secteur ! Il va de même du secteur des services (transport, tourisme, banques, assurances…) qui devait se développer dans un schéma mixte, public-privé. Bref, le débat était ouvert, idéologiquement marqué et sans concessions ni compromissions entre plusieurs courants qui s’opposaient en son sein, jusqu’à son paroxysme.

En effet, c’est le courant «industrialiste», incarné par celui qui s’est autoproclamé «père» du processus d’industrialisation, à savoir le défunt A. Belaïd, qui a politiquement triomphé et, en conséquence de quoi, le CNES a été tout simplement dissous, au début des années 70’ et son premier responsable confiné en disgrâce politique !

Le reste est connu, le pouvoir va considérer que l’industrialisation d’un pays consistait à acheter des usines contre du pétrole, à coups de plans de développement triennaux, quadriennaux puis quinquennaux, construit sur la théorie des «industries industrialisantes» du célèbre professeur grenoblois Bernis (Destanne de), délaissant le secteur agricole qui va subir les pires situations, passant de la nationalisation à la dénationalisation, du morcellement au regroupement, de l’autogestion, importée de

Titisme, aux structures EAC/EAI d’aujourd’hui. Sous la couverture idéologique de la «Révolution agraire», qui a enthousiasmé des milliers d’étudiants (moi compris) dans son sillage, les chiffres de la production et la productivité affichaient une chute brutale d’année en année, installant notre pays dans une dépendance alimentaire durable dont les conséquences sont visibles aujourd’hui encore !

Le CNES va de nouveau renaître de ses cendres, dès l’arrivée aux affaires du gouvernement des réformateurs (1990), notamment par la volonté farouche de son ministre de l’Economie, Ghazi Hidouci, qui va peser de tout son poids pour le reconstruire et le placer au cœur du dispositif des réformes économiques engagées le «sabre au clair», mais non pas comme laboratoire ou bureau d’études mais réellement comme contre-pouvoir économique et social…

L’âge d’or du CNES venait de recommencer et sa production archivée en est la preuve irréfutable. Que ce soit sa commission du «développement économique et social» ou celle de «l’évaluation des politiques publiques», le CNES allait gagner en crédibilité et en capacité de propositions tant au niveau national qu’à l’étranger, tout en interpellant tous les gouvernements qui se sont succédé, mettant à nu leurs incohérences et l’inconsistance de leur politique économique et sociale.

Les auditions des tous les ministres et des cadres supérieurs de l’Etat, à la tête des institutions (Douanes, Impôts, Domaines, Trésor, Banque centrale…) et des entreprises publiques (Sonatrach, Sonelgaz, SNS, Sonacom, Cnan, Sntf, Air Algérie…), devenaient pour eux cauchemardesques, tant les questionnements des conseillers du CNES étaient pertinents et consistants et les rapports subséquents élaborés et votés, mettaient à nu leurs turpitudes. A leur lecture, on peut aujourd’hui affirmer que le CNES avait joué pleinement son rôle de contre-pouvoir, en prodiguant des propositions concrètes, capables d’améliorer la situation économique et sociale de notre pays.

Malheureusement, tout ce travail a été confiné dans les archives et n’est même pas disponible pour la recherche universitaire et autres travaux de thèses. Pire encore, contraint de partir, le président du CNES a été «remplacé» par le défunt M. S. Babès, qui a eu pour mission de le «démonétiser» et d’en faire une institution affidée aux thèses de tous les gouvernements qui se sont succédé, louant la justesse des politiques publiques défaillantes.

On aurait espéré que la nouvelle mission du CNES, consacrée par ses propres textes, reviennent à sa vocation originelle, à savoir de contre-pouvoir, pour lui permettre de mobiliser les compétences nationales et de la diaspora, avec pour objectif stratégique d’œuvrer à la promotion du débat économique et social contradictoire, de manière à éviter les dogmatismes et à proposer des axes vertueux de développement économique et social, dans un monde en mutation rapide.

Il semblerait que l’option d’un CNES, bureau d’études, a été retenue à la lecture de son activité depuis l’arrivée de ses nouveaux responsables, ce qui est en soi un immense gaspillage de matière grise, mais également et surtout la perte pour le président de la République d’un puissant outil d’évaluation des politiques publiques, dont il a un besoin vital pour la pertinence de ses prises de décision.

Tout système économique et social, sans capacité d’évaluation et de proposition, est voué à l’échec à court terme, puisqu’il s’auto-contrôle et donc ne peut donc produire les instruments nécessaires à son auto-régulation.

Mourad Goumiri  , Professeur associé

 

1)- Dans ses textes fondateurs, le président du CNES est élu par ses pairs, mais dans la réalité il est coopté par le pouvoir.


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