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Benaouda Lebdaï. Professeur des universités, spécialiste de la littérature africaine, auteur

«Winnie Mandela a été pendant 27 ans à la tête de la lutte anti-apartheid»

06 novembre 2018 à 0 h 07 min

– Vous consacrez une merveilleuse biographie à une des personnalités africaines les plus en vue, Winnie Mandela. Comment vous est venue l’idée de raconter le parcours de cette femme d’exception ?

Je travaille sur les littératures africaines depuis des décennies, et en tant qu’africaniste angliciste, l’Afrique du Sud a toujours été au cœur de mes enseignements. Ma passion pour la culture, la littérature et l’histoire africaines est à la base de ce travail de recherche sur la Mère de la nation, Winnie Mandela.

Mes multiples lectures ont attiré mon attention sur le peu de place que les biographes de Nelson Mandela accordaient à l’épouse de ce dernier, j’ai remarqué aussi que sur la presse en général, et sud-africaine en particulier, l’image transmise de Winnie Mandela est le plus souvent négative, même si les commentateurs reconnaissaient le rôle qu’elle a joué dans l’histoire de la lutte contre l’apartheid. J’ai alors décidé de tenter de comprendre pourquoi une telle situation s’installait à son encontre.

J’ai réalisé qu’on allait vite en besogne pour la condamner sans la comprendre. Ainsi s’est installée en moi la conviction qu’il fallait la raconter dans son contexte historique et proposer une image plus juste et plus impartiale. Winnie Mandela savait que j’écrivais cet ouvrage sur elle, mon souhait était qu’elle le lise,  malheureusement elle est décédée le mois où je terminais la rédaction de cet ouvrage.

– La deuxième épouse de Nelson Mandela et mère de ses deux filles, Zenani et Zindzi, est jugée très sévèrement et son rôle est parfois occulté, comme vous le faites remarquer en introduction. Comment expliquez-vous que certains préfèrent mettre en avant son mari ?

Le rôle historique de Nelson Mandela n’est nullement remis en cause et ce n’est certainement pas l’objectif de ma biographie de Winnie Mandela. Le président de l’ANC (African National Congress ) a, bien entendu, joué un rôle majeur dans la lutte anti-apartheid, avec les autres hommes de l’ANC, comme Walter Sisulu ou Desmond Tutu.

Et donc le fait qu’il fut celui qui a négocié la fin de l’apartheid et  le premier président noir de l’Afrique du Sud, il est normal que l’attention soit portée sur lui. Ma perception de l’histoire de l’Afrique du Sud de cette période, des rapports entre Winnie  et Nelson Mandela devait être revisitée pour plus d’équité envers Winnie Mandela, dans le traitement de leur histoire.

– L’apport de Winnie dans la lutte des Sud-Africains contre l’apartheid est important. Son parcours est exceptionnel, dépassant par certains aspects celui de son mari prisonnier qu’elle a accompagné dans son combat. Comment «ce cœur indompté» a-t-il tenu face à l’acharnement des Blancs ?

C’est précisément le cœur de mon ouvrage Winnie Mandela, le mythe et la réalité. Tout au long du livre, j’ai démontré que Winnie Madikizela Mandela était politisée bien avant sa rencontre avec son futur mari. Elle avait des convictions politiques, des positions affirmées quant à la lutte contre l’apartheid et surtout qu’en tant qu’assistante sociale, elle a toujours lutté pour la liberté des femmes de Soweto et des townships en général.

Son mariage avec Nelson Mandela a confirmé ses convictions en tant que militante de l’ANC, ce qui lui a valu d’être surveillée par la police de l’apartheid, des Afrikaners. Elle fut emprisonnée  et torturée, elle fut bannie de Soweto et de Johannesburg vers Brandfort, au nord de l’Afrique du Sud.

Elle fut harcelée et sa lutte n’a jamais faibli. C’est grâce à sa force de lutte que le nom de Nelson Mandela est resté présent dans le champ politique anti-aprtheid durant les 27 ans de son emprisonnement à Robben Island. Winnie Mandela fut pendant 27 ans à la tête de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud et cela est souvent balayé d’un revers de la main.

– Démissionnant du premier gouvernement post-apartheid d’unité nationale, à la suite d’accusations de corruption, Winnie restera très critique envers son ex-mari. Pourquoi ?

Après la fin de l’apartheid, Winnie Mandela a continué sa lutte pour la libération des femmes noires sud-africaines, elle a occupé des postes importants dans le gouvernement et fut la seule à être critique sur ce qui ne fonctionnait pas, comme la pauvreté des Noirs de Soweto, des femmes qui étaient maintenues dans des rôles de subalternes malgré la fin de l’apartheid.

Elle fut toujours critique sur  la question de la redistribution des terres en Afrique du Sud, qui continuaient à appartenir aux Blancs sud-africains. Et ce sont ces questions sociales qu’elle défendait qui dérangeaient. Jusqu’au bout de sa vie, elle a dénoncé le maintien dans la pauvreté des Sud-Africains noirs des townships.

– Comment expliquez-vous sa popularité constante auprès d’une partie des électeurs de l’ANC et de la population noire malgré les accusations de fraude, de vol, etc. ?

Je l’explique tout simplement par la force de ses convictions idéologiques socialistes qui sont restées intactes. D’ailleurs, elle n’a jamais voulu partir de Soweto et elle y a vécu jusqu’à la fin de sa vie. Sa défense des femmes démunies qu’elle aidait de manière concrète a toujours été le moteur de sa lutte, et de ce point de vue, les femmes furent son plus grand soutien, sa force et sa plus grande fierté.

– Dans le dernier chapitre, vous évoquez des résistantes algériennes, Djamila Bouhired, entre autres. Qu’ont-elles de commun toutes ces femmes ?

J’ai consacré, en effet, le dernier chapitre de cet ouvrage à une comparaison positive entre Winnie Mandela et Djamila Bouhired. Un parcours identique dans la lutte contre le colonialisme, des vies qui se ressemblent, leur formation, l’emprisonnement, la torture, les jugements, la force de lutte contre les tortionnaires colonialistes et après les indépendances, les deux héroïnes ont gardé intactes leurs convictions et lorsque nécessaires, elles interviennent dans les débats politiques publics pour dénoncer les dérives, et surtout pour lutter afin que les femmes soient respectées dans la société et pour qu’elles puissent avoir leurs droits de «citoyenne».

Par ailleurs, je tenais à mettre en avant les deux icônes de la lutte anticoloniale de deux pays, qui ont subi une colonisation de peuplement, et souligner les rapports étroits entre l’Algérie et l’Afrique du Sud, sachant que Nelson Mandela a séjourné en Algérie pour sa formation militaire contre l’apartheid.

L’Algérie, que Winnie Mandela a visitée, est citée dans son ouvrage Une part de mon âme. Donc ce rapprochement entre Djamila Bouhired et Winnie Mandela n’est pas fortuit. Ce sont deux grandes figures africaines, deux convictions, deux exemples à suivre pour les jeunes générations.

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