toggle menu
mardi, 23 octobre, 2018
  • thumbnail of elwatan09072018

La chronique de A. Merad

Une pièce grotesque à plusieurs actes

11 octobre 2018 à 1 h 54 min

C’est un scénario atypique qui s’est déroulé devant nos yeux et qui mérite digression.

Premier acte : ainsi donc, le patron du groupe Ennahar, tout comme le «Boucher» impliqué dans le trafic de cocaïne, enregistre toutes les conversations qui transitent par son téléphone. Une pièce à conviction qui pourrait toujours servir… Il doit aussi filmer tous les mouvements qui s’opèrent autour de son siège.

Normal, le groupe de presse qui fait partie de l’aréopage des puissants du système ne peut se permettre la moindre négligence en matière de protection.

C’est d’ailleurs par l’une de ses caméras qu’il a pu montrer au public comment s’est effectuée l’interpellation de l’un de ses journalistes par des hommes du renseignement.

Méthode musclée d’un temps révolu qui rappelle celle des barbouzes, c’était le fait du jour qui n’allait pas manquer de passer en boucle sur la chaîne éponyme pour montrer comment réagissent les autorités sécuritaires quand un écrit ne leur convient pas.

Dans le cas d’espèce, c’est un article publié par le site électronique francophone appartenant au même groupe qui a mis le feu aux poudres.

Il critique la position passive de l’actuelle direction des services de renseignements dirigée par Bachir Tartag vis-à-vis de la situation anarchique vécue par l’APN, et l’oppose à sa devancière qui savait pratiquer la politique de la médiation sous la férule de Toufik.

Il n’en fallait pas plus pour écorcher l’ego du nouveau boss des services et le faire sortir de ses gongs.

Et plus concrètement l’amener à passer rapidement et brutalement à l’action en allant cueillir le journaliste dans son antre sans avoir une once de respect pour les convenances de la légalité. On les a vus à l’œuvre les hommes de Tartag qui exécutaient bien sûr un ordre venu de leur chef hiérarchique.

Ils n’étaient vraiment pas commodes. Sans ménagement aucun, comme s’ils avaient tous les pouvoirs de la maltraitance entre leurs mains, ils ont embarqué dans une voiture banalisée le journaliste qui n’a d’ailleurs opposé aucune résistance.

En montrant ces séquences qui contredisent tout ce que les hautes autorités ressassent sur la liberté d’expression, à commencer par le premier magistrat du pays qui rappelle à chaque fois que la liberté de la presse est une réalité intangible dans notre pays protégée par la Constitution, le patron d’Ennahar a voulu surtout sensibiliser l’opinion sur les graves atteintes à l’exercice de la profession de la part d’une puissante institution qui n’a pas hésité à bafouer la loi pour satisfaire les desiderata de son patron, lequel a exigé en plus le retrait immédiat de l’article infamant.

En pointillé, il a saisi cette occasion pour montrer qu’il y a outrage flagrant contre un média indépendant qui n’hésite pas à dire les vérités qui dérangent.

Voilà le message subliminal, sauf qu’il est complètement perverti par la nature diabolique de ce média qui représente lui-même la négation absolue de ce que doit être la mission d’un organe médiatique dans un contexte fondamentalement républicain.

Si donc tous les représentants de la presse indépendante en Algérie, qui se battent pour défendre la liberté d’expression en toutes circonstances loin des contingences idéologiques et mercantilistes, dénoncent avec la plus grande fermeté les tentatives d’étouffement de la liberté de la presse, ils ne peuvent suivre dans ce jeu d’ombre un groupe médiatique comme Ennahar connu pour se mettre au service du plus fort et être parmi les plus virulents fossoyeurs de la presse indépendante et des forces politiques qui luttent contre l’oppression, l’injustice, la corruption…

Deuxième acte : il faut retenir que pour afficher son intransigeance à ne pas céder aux injonctions du général Tartag, le boss d’Ennahar n’a pas trouvé meilleure formule choc que celle de diffuser une conversation téléphonique (il enregistre tout) engagée à bâtons rompus avec un membre des services (un certain Smaïl), lequel a été dépêché pour essayer de le raisonner à propos de cette scabreuse affaire.

Dans cette bande, on l’entend hausser le ton, prendre un ton arrogant pour montrer qu’il n’est nullement impressionné par le puissant patron des services, et dire plutôt mourir que de capituler. Une preuve de vaillance dans une partie où il sait qu’il ne risque rien.

Cependant, dans sa foulée visiblement mal maîtrisée, il commettra l’erreur d’avouer qu’il «flagornera pour Bouteflika mais jamais pour Bachir !»

C’est cela le vrai visage de Anis Rahmani, un personnage sulfureux qui a bâti son ascension et sa fortune grâce au soutien du clan Bouteflika pour lequel il se sent toujours redevable. Côté cour, il délivre donc de manière flagrante son total mépris pour l’éthique qui constitue l’essence de la liberté de la presse.

Il précisera d’ailleurs que l’article, source de cette ahurissante mise en scène, ne comportait que des choses élogieuses sur Bouteflika. Mais en se prononçant sur la flagornerie, il oublie lui-même qu’il est enregistré puisque ses propos sont empreints d’une vulgarité qui a fait cingler le petit écran. Au point où on a vu la journaliste-présentatrice faire une drôle de moue en référence à ce passage.

C’est en tout cas un moment très dégradant qu’il nous a été donné de vivre avec cette bande qui se voulait être de l’info mais qui n’était qu’un échange de roturier dans une grotesque mise en scène.

Troisième acte : il y a des enseignements à tirer de cette histoire qui a fait le buzz pour elle-même. Des questions surtout. D’abord, de quel droit la direction des services s’arroge-t-elle pour embarquer sans l’aval de la justice un journaliste qui a relaté des faits et donné son point de vue.

Assurément, en agissant ainsi, Tartag montre que les représentants du régime dans toutes ses manifestations ne respectent pas eux-mêmes la loi, et détruit en tout cas la belle image de la liberté d’expression que voulait donner Ouyahia à un journaliste allemand lors de la visite de Mme Angela Merkel en Algérie. Des méthodes qu’on pensait à jamais révolues mais qui semblent encore bien ancrées dans l’esprit de nos dirigeants.

Ensuite, qu’est-ce qui donne cette impression de puissance, d’intouchable dont jouit le patron du groupe Ennahar si ce n’est le parrainage que lui assurent ses sponsors du sérail et qui se manifeste par une couverture politique à tout instant doublée d’une aisance économique incontestable (une manne publicitaire mirifique).

Le «je flagorne pour Bouteflika» expliquant ceci et cela illustre à lui seul toute l’étendue de la soumission. Enfin, ce qui est quand même intrigant, c’est la célérité de la justice pour la libération du journaliste.

Si pour d’autres confrères la magistrature a fait semblant de ne rien voir, elle a réagi spontanément dans cette affaire pour décrédibiliser l’action des services. C’est vrai qu’il s’agissait d’un journaliste d’Ennahar. Faut-il croire qu’il y a eu injonction d’en haut ?

Conclusion : c’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé qu’on nous a servie. Elle confirme en pointillé les graves convulsions qui agitent le sommet et dans lesquelles c’est le nouveau chef des services qui risque paradoxalement de laisser des plumes. 

Lire aussi

Loading...
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!