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Sortie du nouveau roman de Yasmina Khadra : Le Sel de tous les oublis, le 20 août 2020 aux éditions Casbah

Un road movie qui scelle la vie

16 août 2020 à 9 h 31 min

Bonne nouvelle pour les lecteurs et inconditionnels de l’écrivain Yasmina Khadra. L’un des romans les plus attendus de la rentrée en Algérie est, inévitablement, celui de Yasmina Khadra. Le nouveau roman du célèbre auteur, traduit en 49 langues dans plus de 50 pays, intitulé Le Sel de tous les oublis, paraissant aux éditions Casbah, sera disponible en librairie à Alger, Tizi Ouzou, Oran, Mostaganem, Annaba, Béjaïa, Constantine, le 20 août 2020. Une sortie simultanée avec les éditions Julliard (France).

Une rentrée littéraire sans Yasmina Khadra, ce n’est pas une, sans flagornerie. Malgré la crise sanitaire. Car incontournable, prolixe et furtif. Une évidence soulignant sa fluidité et sa célérité cursive.

Cela coule de source au courant de sa plume à l’encre sympathique. Et puis, ce contact quasi-permanent avec ses admirateurs, ses fidèles lecteurs. Il faut rappeler que Yasmina Khadra est toujours attendu (tant attendu) chaque année pour une nouvelle surprise, trouvaille, l’inédit. Au grand bonheur des amateurs de bonne littérature et ne seront que ravis.

Après, avoir observé des haltes (ses romans) à Kaboul, Tel-Aviv, Baghdad, Rio Salado (El Mallah), Alger, Tripoli, La Havane, Molenbeek, Paris ou encore Tanger, Yasmina Khadra, revient une nouvelle fois, en son pays, en Algérie. L’Algérie postindépendance. Avec un roman exultant, exaltant. Le Sel de tous les oublis. «Bonjour à toutes et à tous. Mon nouveau roman, à paraître le 20 août 2020.

La couverture est réalisée par l’artiste-peintre algérien Amine Ouchène…J’ai beaucoup aimé écrire ce roman. J’ai voyagé et j’ai rencontré des personnages qui, j’espère, vous toucheront comme ils m’ont touché…», avait annoncé l’auteur, il y a quelques semaines, dans un post sur la page Facebok.

Le frais émoulu livre de Khadra s’ouvre sur une dédicace personnalisée et doublée d’une note de remerciements anonyme : «A Kaddour M’hamsadji, notre doyen, qui s’est battu depuis toujours afin que le Verbe ne devienne jamais sujet.». «A Mouloud Achour qui a été le premier, dans les années 1970, à lire ma toute première nouvelle d’adolescent et qui m’a encouragé à continuer d’écrire.» «A ces deux Algériens nobles et généreux, toute ma gratitude.». Le pitch de Le Sel de tous les oublis ! «Lorsqu’une femme claque la porte et s’en va, elle emporte le monde avec elle. Adem Naït-Gacem l’apprend à ses dépens.

Ne supportant pas le vide laissé par le départ de son épouse, l’instituteur abandonne ses élèves et, tel un don Quichotte des temps modernes, livré aux vents contraires de l’errance, quitte tout pour partir sur les chemins. Des rencontres providentielles jalonnent sa route : nain en quête d’affection, musicien aveugle au chant prophétique, vieux briscards, galériens convalescents et simples d’esprit le renvoient constamment aux rédemptions en lesquelles il refuse de croire. Jusqu’au jour où il est rattrapé par ses vieux démons.

À travers les pérégrinations d’un antihéros mélancolique, flanqué d’une galerie de personnages hors du commun, Yasmina Khadra nous offre une méditation sur la possession et la rupture, le déni et la méprise, et sur la place qu’occupent les femmes dans les mentalités obtues. »

Son chemin de Damas

Le Sel de tous les oublis rime, anachroniquement, avec des chansons aux cœurs brisés comme celles des Rita Mitsouko, Les Histoires d’amour finissent mal en général ou bien Je suis venu te dire que je m’en vais. Mais là, c’est l’inverse, c’est Jane Birkin qui quitte Serge Gainsbourg. C’est la femme qui quitte l’homme. Et nous sommes un beau jour de mai 1963, dans une bourgade, l’arrière-pays de Blida, de l’Algérie fraîchement indépendante. Un acte alors, impensable, inconcevable et impossible. Quelle force. Cette femme est en avance sur son temps. Femme courage. Face au machisme, au conservatisme et autre religion. Ce sont les dommages collatéraux d’une affaire de triangle, un adultère. Dalal, éplorée est résolument décidée à quitter Adem Naït-Gacem.

C’est la terrible rupture. Elle le plaque. Elle sort et disparaît de sa vie. Largué, l’époux, instituteur, quitte le logement de fonction, quitte son emploi, quitte le village. Direction, la ville, celle des Roses, Blida. Avec comme viatique, un sac de fortune. Et puis, il voit sa vie basculer, le sol se dérober sous ses pieds, et le ciel lui tomber sur la tête. Il a pris la route comme Jack Kerouac. D’ailleurs, cet enseignant cite Frantz Fanon, Mohammed Dib, Sennac, Pouchkine, Moufdi Zakaria, Nicholas Gogol, John Steinbeck… Mais pourquoi, au juste. Tout laisser choir, pour l’aventure ? Une quête fusse-t-elle initiatique ? Errant par monts et vaux, Adem, SDF (sans domicile fixe), dormant sous les ponts, dans les bains maures et autre conteneurs, errant, Adem bascule dans un «no man’s land», «no go zone», sans loi ni toit. Il zone.

A vrai dire, il quitte la route, l’asphalte, pour la piste, le hors-piste. Et bienvenue dans la jungle. (Welcome to The Jungle, Guns N’Roses). Dans ce «road movie», Adem, dépourvu de sa morgue, sera pilier de bar, éclusant et écumant les estaminets, aviné «mortellement», locataire indésirable dans un hammam miteux (fetwa), interné sadiquement dans un asile psychiatrique, celui de Joint-ville, incarcéré dans un pénitencier, sauvé et soigné par des soldats, oui, oui, une armée du salut.

Et puis cette cour des miracles peuplée de losers (perdants) magnifiques mais dispensant des leçons magistrales à méditer. Chacun est marqué par la vie au fer rouge.

Une ode, un hymne, un hommage à la femme

Un garçon de café philosophe, un ivrogne, un Don Quichotte, une femme cloîtrée jouant faussement la prude, l’effarouchée, la «sainte-nitouche», un épicier hospitalier, un nain aussi grand que lui, au cœur grand comme ça, un ponte du FLN, un nouveau «colon», représentant mal son parti car inique (pour ne pas dire unique dans ses exactions exercées sur de pauvres et paisibles citoyens espérant une Algérie rayonnante)… Adem, dans ses brisées, croise des destins entre errances et convulsions, entre déambulations et périples. Dans ce «road movie», ce «road-novel», Yasmina Khadra, évoque et brocarde, en fait, l’intolérance, le machisme mal placé, les «fetwas» ordinaires et improvisées à l’endroit de la femme, cette victime toute indiquée de tous les extrémismes voulant faire d’elle une mineure à vie, voulant la réduire à infrahumain.

En fait, une ode à la femme, un hymne l’amour, à la vie, est inévitablement à l’espoir. Un voyage initiatique, au bout de l’enfer…le paradis blanc. Celui qui scelle la vie. Le Sel de tous les oublis est un autre roman, différent, une échappée belle (s)…lettres, une road movie livresque, incisif, fidèlement «vintage»( 1963), attendrissant, poignant, puissant, qui prend aux tripes, enfin «trip» (voyage). Et on n’est pas déçus du voyage.

Puissant, incisif et « vintage »

Un Yasmina Khadra à la «main verte». Cette dextérité jurant avec la gérontologie. Le Sel de tous les oublis pourrait être scénarisé. Un road movie, un film algérien, pourquoi pas. Bien que le personnage central soit élégiaque, cette odyssée n’est pas statique. Elle déroule. A lire absolument. Surtout à méditer. Pourquoi ? Parce que c’est celle d’une classe unique. Tout comme celle de l’instituteur d’Adem, dispensée aux écoliers regroupés de différents paliers. Titre : leçon de choses de la vie.

 

Le Sel de tous les oublis
Yasmina Khadra
Roman
Casbah Editions
287 pages
Prix : 1300 DA

Sortie le 20 août 2020
Distribué et disponible en librairie à Alger, Tizi Ouzou, Oran, Mostaganem, Annaba, Béjaïa, Constantine…

Extrait

Classe unique, leçon magistrale

Adem ne retourna pas à l’école où il enseignait le calcul aux élèves du CP, et les leçons de choses aux CE1. Les premiers jours, il montait la garde devant la fenêtre de sa chambre – le matin, à guetter le retour improbable de sa femme ; l’après-midi, à regarder défiler les heures comme passent leur chemin les dieux qui se fichent éperdument du malheur des hommes.

Les jours suivants, il resta au lit à fixer le plafond et à attendre la nuit pour se rabattre sur l’unique bar du village. Il s’installait dans un coin en tournant le dos au comptoir, descendait ses bières les unes après les autres puis, le zinc se saturant de bruit et de fumée, il partait raser les murs. Lorsque, par endroits, des chiens lui barraient la route, il s’emparait de ce qui lui tombait entre les mains pour les tenir à distance.

En rentrant chez lui, il retrouvait sa maison dans l’état où Dalal l’avait laissée car sa sœur n’était plus revenue lui rendre visite comme promis. Le huitième jour, le directeur de l’école le surprit dans le jardin potager en train de brûler ses photos de famille et d’autres objets qui lui rappelaient trop de souvenirs. Le directeur était un monsieur d’un certain âge, impeccable dans son costume trois pièces, la chaîne de la montre de gousset en exergue sur le gilet, le fez élégamment incliné sur la tempe avec le chiqué d’un effendi.

– Je croyais que tu étais souffrant, monsieur Naït-Gacem, dit-il en déplorant les bouteilles de vin vides qui traînaient çà et là.
– C’ n’est pas faux.
-Qu’est-ce qui ne va pas ?
– Ce qui a cessé de marcher.
En caleçon long et en tricot de peau maculé de taches brunâtres, les yeux cernés et la barbe mauvaise, Adem se mit à piétiner les pousses qui commençaient à s’enhardir au soleil.
-C’étaient des fèves. Avant, je cultivais de la menthe et de la laitue.
-Tu es sûr que ça va ?
Adem rejeta la tête en arrière dans un rire incongru qui défronça les sourcils du directeur.
-Y a pas de raison pour que ça n’aille pas. Je tiens encore sur mes pattes, non ? ajouta-t-il en écartant les bras en signe de robustesse. Mais on a beau être aussi blindé qu’un tank et malin à encenser le diable avec sa barbe, on est toujours en retard d’une esquive avec les coups du sort, n’est-ce pas, monsieur le directeur ?…
-Personne n’est à l’abri d’un impondérable, Sy Naït-Gacem.
-Pour quelle raison ? On est quoi sur cette terre ? Des cibles en carton ? Pourquoi faut-il se réjouir un instant pour en pâtir dans la minute qui suit ? Ce n’est pas juste.
-Est-ce que je peux me rendre utile à quelque chose ?
– Et comment !
…. Adem se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec des clefs.
-Vous avez bien fait de passer me voir, monsieur le directeur. Je vous restitue le logement de fonction que vous m’avez attribué.
-Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Que je rends mon tablier.
-Tu n’es pas sérieux.
– Pourquoi ne le serais-je pas ? Je n’ai aucune raison de moisir dans cette bourgade de malheur.
Le directeur repoussa les clefs d’une main désapprobatrice.
-C’est bientôt la fin de l’année scolaire, voyons. Tu ne peux pas nous fausser compagnie de cette façon, sans préavis ni justification. Nous manquons d’enseignants et les élèves…
– Je m’en contrefiche, le coupa Adem.
-C’est à cause de l’inspecteur d’académie ? Il est grincheux, mais il n’est pas méchant. Il t’a bien noté… Je sais que tu mérites une promotion, que tu l’attends depuis longtemps. Il faut être patient. Le temps, c’est de l’argent.
-Je n’ai ni l’un ni l’autre. Et ça n’a rien à voir avec ma carrière d’instituteur. Je claque la porte, point, à la ligne.
-Où comptes-tu aller ?
– Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes…

 

In Le Sel de tous les oublis de Yasmina Khadra (à paraître le jeudi 20 août 2020 aux éditions Casbah)


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