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VICTOR HUGO ET L’ALGERIE

Un déni de justice qui dure encore

22 août 2020 à 9 h 30 min

Levons d’entrée une ambiguïté. Nous ne parlons pas de l’immense poète, de celui qui a incarné la conscience humaine dans ce qu’elle a de plus noble et qui l’a célébrée dans des vers inoubliables. Nous nous intéressons à l’homme Hugo et son rapport à la conquête de l’Algérie.

Nous avons conscience d’évoluer sur un terrain miné mais le hiatus est trop grand entre le poète et l’homme ; il interpelle et pousse à souligner le contexte de conspiration du silence qui s’est imposé à tous les acteurs de la tragédie qui a débuté un certain juillet 1830.

Victor Hugo est né l’année où le général Bonaparte, Premier consul, a rétabli l’esclavage dans les colonies, notamment à l’île de Saint Domingue, devenue Haïti, traquant celui qui lui a tenu tête, «le Spartacus noir», le chef rebelle devenu gouverneur de Saint Domingue, Toussaint Louverture, né en 1743 et qui finira ses jours dans une sombre cellule, plutôt un cachot, du fort de Joux, dans le Doubs, en 1803. Un an plus tard, Bonaparte est sacré Empereur des Français sous le nom de Napoléon 1er. En 1830, Hugo est élu à l’Académie française.

Il connaît les circonstances de la conquête de l’Algérie. Il lit les comptes rendus des correspondants de presse et il participe aux débats sur les méthodes exposées par les stratèges génocidaires, de Saint Arnaud à Lamoricière en passant par Bugeaud et Pélissier et autres incendiaires dont le dénominateur commun est le mépris de la victime au nom d’un préjugé de race : on se proclame seigneur et on règne sur des serfs.

Voici un extrait éloquent de la doctrine exposée par Bugeaud dans un ouvrage de 1842 intitulé De l’Algérie, des moyens de conserver et d’utiliser cette conquête  et dont Hugo avait connaissance : «C’est peu de traverser les montagnes et de battre une ou deux fois les montagnards ; pour les réduire, il faut attaquer leurs intérêts.

On ne peut y parvenir en passant comme un trait ; il faut s’appesantir sur le territoire de chaque tribu ; il faut s’arranger de manière à avoir assez de vivres pour y rester le temps nécessaire pour détruire les villages, arracher les récoltes, vider les silos, couper les arbres fruitiers, brûler ou fouiller les ravins, les roches et les grottes, pour y saisir les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux et le mobilier ; ce n’est qu’ainsi qu’on peut faire capituler ces fiers montagnards.» Hugo a lu Saint-Augustin et La Cité de Dieu. Il a lu L’Ane d’or ou les Métamorphoses d’un certain Apulée de Madaure. Il a lu les récits des combats menés par Massinissa contre Carthage, puis contre Rome. Il a lu La Guerre de Jughurta de Salluste.

Il sait que L’Afrique du Nord a donné des papes à l’Eglise catholique et des empereurs à Rome. Il a dû lire L’Histoire des Berbères d’Ibn Khaldoun dans la traduction de De Slane dès 1852. Comment pouvait-il justifier la conquête d’un pays qui avait produit des sommités intellectuelles et de valeureux chefs de guerre et dont l’histoire a précédé celle de la Gaule  ? Comment pouvait-il soutenir que cette terre était vide d’habitants ou de civilisation ? Comment pouvait-il écrire : «Prenez ce pays, il n’appartient à personne !»

Sans doute était-il sous l’effet d’une envolée lyrique, mais bien dommageable, à l’image du mage de La Légende des siècles ! (Il est vrai que cette contrée a attiré les conquérants depuis l’Antiquité. L’honnêteté intellectuelle eût consisté à reconnaître qu’en ce cas d’espèce, la conquête de l’Algérie par la France s’inscrivait dans la continuité des conquêtes précédentes.)

Le communiqué du maréchal Randon adressé aux populations de Kabylie  au lendemain de la défaite de 1857, ne sonne-t-il pas comme une réponse à Hugo ? Il y était implicitement reconnu l’existence en Kabylie de structures étatiques et d’une organisation sociale des plus élaborées (le général Hanoteau n’était pas loin). Le 10 juillet 1857, Randon déclarait : «Vous pouvez, comme par le passé, vous choisir des amis, mais ils devront être reconnus par la France. Vous pouvez même garder vos institutions politiques de village pourvu que vos chefs sachent vous maintenir en paix.» (C’est nous qui soulignons.)

Mais Hugo persiste et signe. Victime de son «complexe du spectaculaire», il se découvre des talents de stratège militaire et élabore un plan de colonisation pour l’Algérie!

A ce propos, retenons deux dates significatives données par Franck Laurent qui rapporte à propos d’Adèle Julie, femme de Hugo :
– Janvier 1841 : «Hugo académicien rencontre chez les Girardin Bugeaud que Louis-Philippe venait de nommer gouverneur de l’Algérie. Bugeaud est très hostile à la présence française, affirmant qu’elle bloquait l’armée hors des frontières et que, du reste, la mise en valeur de l’Algérie par la colonisation était une chimère, son sol étant infertile.» Réponse de Hugo : «Le grenier de Rome ne peut être infertile.» Et il ajoute : «La colonisation militaire doit couvrir la colonisation civile comme la muraille couvre et enveloppe la cité… Mettez le soldat en avant du colon comme vous mettez un fer au bout d’une lance.»

-1846 : Bugeaud, gouverneur de l’Algérie, retrouve Hugo devenu pair de France. Bugeaud, désormais converti aux bienfaits de la colonisation, parlant de son projet pour la Mitidja, expose sa doctrine : «Il prit pour comparaison une lance, le manche serait un civil, la flèche, la troupe.» (sic). Et Franck Laurent ajoute à propos de cette image de la lance et de la flèche qu’«Adèle l’ignorait puisqu’elle n’était pas présente lors de la rencontre. C’est donc son mari qui lui en aurait fait part.»

On s’étonne que Hugo, tout le temps qu’il était à l’Assemblée nationale, n’ait pas consacré de discours à la conquête dans ce qu’elle avait d’abject parce qu’inhumaine et dégradante pour les victimes, mais davantage pour les bourreaux. Nous pensons que ce silence traduit la mauvaise conscience de l’auteur des Orientales et des Châtiments. Il a préféré occulter ce thème comme on fuit une idée obsédante. Sinon, comment interpréter les silences de celui qui se définissait comme «l’écho sonore de [son] siècle» ? Il y avait pourtant urgence à parler.

Nous citerons un exemple parmi d’autres, doublement significatif ; il concerne une femme, une combattante au parcours riche en symboles, Lalla Fadhma n’Summer. Elle a conduit la lutte contre l’occupant à la tête des «volontaires de la mort» lors de la conquête de la Kabylie, en 1854 d’abord puis en 1857, mené le combat pendant deux mois (juin-juillet 1854), remportant la bataille de Summer (d’où son surnom) face à Mac-Mahon, mais perdant celle d’Icherrid en (juin 1857). Son courage et son sens du commandement lui étaient enviés même par ses ennemis. On notera à ce propos que la commune d’Etterbeek, près de Bruxelles, a honoré sa mémoire en juillet 2020 par une plaque commémorative.

Voici ce qu’on peut y lire : «Née à Ouerdja (région de Aïn El Hemmam, wilaya de Tizi Ouzou), en 1830, morte en 1863, en captivité à Tablat, wilaya de Médéa,  Lalla Fadhma n’Summer est une résistante à l’occupation française de l’Algérie et a combattu les troupes coloniales de 1854 à 1857». Hugo, proscrit après le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte (Napoléon III), s’était réfugié à Guernesey. N’était-ce pas le moment pour lui de célébrer cette icône de la résistance à l’occupant, cette nouvelle vestale (elle avait fui le foyer conjugal le jour de son mariage), cette Antigone des temps modernes, ou encore cette «Jeanne d’Arc du Djurdjura» pour reprendre un symbole que l’auteur de Notre-Dame de Paris connaît bien ? Libre de ses mouvements après le désastre de Sedan face aux Prussiens et la chute de «Napoléon le petit», Hugo, auréolé de son statut de résistant à l’oppression, aurait pu s’insurger contre la répression qui a suivi l’échec de l’insurrection commanditée en 1871 en Kabylie par El Mokrani et Cheikh Aheddad ; il n’en fut rien. Pis encore, Hugo acceptait d’«être un peu barbare parmi ces sauvages» (Discours sur le Rhin). «Un peu barbare», quel euphémisme ! Il a pourtant lu les récits sur les oreilles sanguinolentes arrachées avec les boucles qui y pendaient ou ceux concernant les têtes coupées «pour boucher les conduites d’eau».

Il a aussi entendu les récits des enfumades faits par les auteurs de ces atrocités… N’a-t-il pas entendu les rapports faits à la tribune de l’Assemblée nationale par les agents d’un génocide qui ne disait pas son nom ? Pourtant, le général Bugeaud ne s’en était pas caché, Saint-Arnaud non plus. Et c’est Hugo lui-même qui rapporte les propos ci-après : «L’armée – faite féroce par l’Algérie. Le général Leflô me disait hier soir, le 16 octobre 1852 : ‘‘ʺDans les prises d’assaut, dans les razzias, il n’était pas rare de voir des soldats jeter par les fenêtres des enfants que d’autres soldats en bas recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes.

Ils arrachaient les boucles d’oreilles aux femmes et les oreilles avec, ils leur coupaient les doigts des pieds et des mains pour prendre leurs anneaux. Quand un arabe était pris, tous les soldats devant lesquels il passait pour aller au supplice lui criaient en riant : ‘‘cortar’’ [?] cabeza. Le frère du général Marolles, officier de cavalerie, reçut un enfant sur la pointe de son sabre. Il en a du moins la réputation dans l’armée, et s’en est mal justifié. Atrocités du général Négrier. Colonel Pelissier, les Arabes fumés vifs. Et encore, une dizaine d’années plus tard, ces notes laconiques et terribles : Zaatcha – Tlemcen – Médéah – Pélissier etc. Négrier, etc. – L’armée en Afrique devient tigre.» Hugo célébrait l’arrivée de la «civilisation» à Alger, comme s’il y était :

«Des calfats et des matelots allaient et venaient du bateau à terre, débarquant des colis sur lesquels étaient fixés tous les regards de la foule. Sur le débarcadère, des douaniers ouvraient les colis, et à travers les ais des caisses entrebâillées, dans la paille à demi écartée, sous les toiles d’emballage, on distinguait des objets étranges, deux longues solives peintes en rouge, une échelle peinte en rouge, un panier peint en rouge, une lourde traverse peinte en rouge dans laquelle semblait emboîtée par un de ses côtés une lame épaisse et énorme de forme triangulaire. – Spectacle [plus  ?] remarquable en effet que le palmier, l’aloès, le figuier et le lentisque, que le soleil et que les collines, que la mer et que le ciel : c’était la civilisation qui arrivait à Alger sous la forme d’une guillotine.»

La civilisation a pris un nom, la guillotine. Faut-il un dessin ? S’il lui arrivait de dénoncer les abus d’une conquête qui table sur l’extermination des populations autochtones, c’était en réalité beaucoup plus parce que cette barbarie dont les auteurs étaient connus risquait d’être transposée en métropole par ces mêmes agents que par un élan d’humanité.

En somme, il craignait que, par un «effet boomerang», la «barbarie coloniale» ne déferlât sur le territoire français. En effet, la réalité de la colonisation avait de quoi inquiéter l’auteur des Misérables. On peut dire qu’une véritable omerta s’est imposée à toute l’intelligentsia de l’époque et de celles qui ont suivi, une sorte de tropisme qui a obnubilé les cerveaux, compromettant toute analyse rationnelle, par un parti pris délibéré.

De ce point de vue, on peut dire que Hugo (tout comme Tocqueville ou Jules Ferry) était «l’homme de son temps», comme on l’a dit plus tard de Charles de Foucault. C’est, mutatis mutandis, le comportement des dirigeants actuels et les rapports de force en vigueur de par le monde. Le déni de justice est toujours le critère qui régit la conduite des affaires du monde.

Rappelons que, du fait que l’histoire est écrite par les vainqueurs, on ne peut espérer qu’ils fassent preuve d’objectivité, encore moins d’humilité ou de repentance. Histoire falsifiée ? Il est temps de donner voix aux sans-voix. En effet, le principe de base du phénomène colonial est de dévaloriser «l’indigène» pour justifier ses propres turpitudes. Le terme même d’«indigène» nous interpelle. Pourquoi le colon en a-t-il fait un concept péjoratif alors que, dans son sens original, le vocable réfère à la personne qui vit sur les lieux où elle est née. Ainsi, le Français est indigène en France, tout comme l’Ecossais et le Gallois en Grande-Bretagne ou le Texan dans son pays.

Or, le colon, qui s’assimile au Blanc, oublie qu’il a d’abord été Noir, la couleur de la peau ayant mué à cause d’un manque de mélanine, faute de soleil dans la partie nord de la planète, et il s’arroge le droit d’abaisser le colonisé en niant jusqu’à son entité d’homme, en l’enfermant dans une sorte de ghetto et en décidant pour toujours que tout ce qui se rapporte à lui, à ses habitudes de vie ou de pensée est frappé d’ostracisme et relève de «l’ethnique», terme synonyme de bizarre, de curieux, voire d’étrange, pour ne pas dire d’arriéré. Voici d’ailleurs, à titre d’illustration, la définition du vocable «ethnique» du dictionnaire Larousse (2004) : «Ethnique (sens 3) : se dit de ce qui relève, par sa nature ou son inspiration, d’une culture autre qu’occidentale. Pourtant, «ethnie», dont il est dérivé, désigne tout peuple, qu’il soit européen, africain ou autre. On dit que «le diable est dans le détail».

Il y a là une définition hautement significative de la persistance de l’esprit colonial jusqu’en lexicographie. N’y a-t-il pas dans cette définition les indices d’un jugement délibéré qui scelle pour toujours le statut de l’indigène et renvoie l’ensemble de ses agissements au folklore, à des pratiques exotiques, jamais considérées, encore moins vécues, comme les manifestations d’une culture élaborée, car on l’enferme délibérément et définitivement dans un statut d’être inférieur ? Que dire aussi des gestes apotropaïques, destinés à conjurer le mauvais sort, qui sont encore en usage dans une grande partie de l’Europe, tels que le fait de «toucher du bois», de «ne pas passer sous une échelle» ou de «croiser les doigts» ? Que dire encore de toutes les manifestations liées au folklore breton, auvergnat, corse, sarde, teuton, catalan, tyrolien, etc., ? Que dire d’Halloween qui gagne maintenant l’Europe ? Tous ces gestes ne relèvent-ils pas de «l’ethnique» ? Il est donc tout à fait naturel de parler non seulement des indigènes de l’Auvergne ou de la Bretagne, mais aussi des «tribus d’Occident» pour reprendre une formule de Mouloud Mammeri.

L’histoire étant écrite par les vainqueurs, disions-nous, on ne peut s’attendre à ce qu’ils ouvrent leur cœur aux réalités des pays dominés. Jack Goody (1919-2015) dénonce cette constante de l’Europe dans Le vol de l’histoire, un ouvrage qui fera date et dans le sous-titre duquel il précise : «Comment l’Europe a imposé un récit de son passé au reste du monde».

Il insiste notamment sur un déficit de clairvoyance, sur une carence manifeste, à savoir l’absence de dimension anthropologique qui préside aux rapports entre les cultures et les civilisations qui se côtoient sur terre et qui forcent à l’humilité en interdisant tout jugement de valeur. En somme, les Européens sont victimes de leurs ignorances, de leurs préjugés et de leur position dominante. Il est temps pour nous, peuple sorti de la période coloniale, de retrouver les valeurs qui ont présidé à la survie de la communauté depuis des millénaires et de les revivifier en les dépoussiérant pour leur redonner leur fraîcheur initiale, tout en les ouvrant sur la modernité. Il faudra détruire le mur de l’ignorance et lutter contre les forces obscurantistes en redonnant à la raison et à l’intelligence du cœur la place qui doit être la leur, face aux trois fléaux dénoncés par les analystes avertis parce qu’ils déterminent les rapports internationaux, caractérisés par la rapine, la violence et le non-droit : ce sont l’argent, la compromission et l’ego.

L’arrogance, la cupidité et l’impunité des grands de ce monde, associées à la complicité des potentats des pays du tiers-monde, ont transformé le monde en une jungle. Et les voix de la conscience peinent à être audibles. Jusqu’à quand ces grands continueront-ils à agir (et à régir le monde) impunément ? Y a-t-il espoir d’un renouveau, d’un sursaut des consciences pour mettre fin à «l’injustice systémique du colonialisme» que dénonce le penseur indien Rajeev Bhargava ? L’enjeu est de taille, mais force est de constater que les mentalités coloniales n’ont pas changé outre-Méditerranée. Des personnalités politiques ou culturelles ne cessent de s’en prendre à l’Algérie et aux Algériens dans des médias publics.

Il est toutefois permis d’espérer que le déni de justice finira par prendre fin et que les critères d’émancipation des peuples, de liberté d’expression ou d’opinion, de justice et d’équité sociales soient un jour reconnus partout dans le monde, ce qui permettra à tous les êtres humains de se définir comme frères en humanité, comme on est frères en religion. Entendons les appels en ce sens d’Edgar Morin, «le rêveur sacré» (métaphore chère à Hugo, le poète). Non seulement «l’homme-siècle» nous y incite, mais il nous le commande.

Par R. H. Sahnouni

Inspecteur de l’enseignement secondaire à la retraite

Enseignant, ENS Bouzaréah



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