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Nardjess. Interprète de musique hawzi

«Un artiste doit avoir les pieds sur terre et être modeste»

10 août 2019 à 10 h 00 min

Spécialisée dans le hawzi- chaâbi, l’artiste cherchelloise, Nadia Bouchama, alias Nardjess, a débuté sa carrière artistique en 1970 au sein de la toute première chorale polyphonique d’Alger et au niveau de l’Institut national de musique. Trois ans plus tard, elle se fait remarquer auprès du public algérien grâce à son passage dans l’émission Alhan Oua Chabab. Dans cet entretien, cette dame au timbre rare revient sur l’hommage qui lui a été rendu dernièrement par l’ONDA, à Alger, en ne manquant pas de se dévoiler un peu à vous lecteurs.

– Vous avez fait l’objet, dernièrement, d’un bel hommage au Théâtre national d’Alger, rendu par l’Office national des droits d’auteur et droits voisins…

A vrai dire, j’ai été sollicitée pour rendre un hommage aux deux grandes dames de la chanson hawzie, Meriem Fekkaï et Fadila Dziria. Je vais vous raconter ce qui s’est passé. J’avais fait une demande il y a très longtemps pour rendre hommage à ces figures de proue de la chanson algérienne. Cela a traîné. Les premier et second directeurs de l’ONDA ont été changés. L’actuel directeur général, Sami Bencheikh El Hocine, m’avait sollicité pour faire un hommage à ces deux dames de la chanson algérienne. J’étais, au départ, réticente, car c’était une lourde responsabilité, mais, par la suite, j’ai foncé.

Il faut souligner que quand on m’a chargée de cette soirée-hommage, on m’avait demandé qui se produirait avec moi. J’ai dit que je prenais l’association Ahel El fen, parce qu’elle est composée de jeunes. C’était pour dire que la relève existe. L’association en question a d’ailleurs repris quelque titres du coffret, dirigé par la chef d’orchestre, Nesrine Bourahla, à qui je souhaite beaucoup de réussite.

– Lors de cette soirée, il y a eu la sortie de la compilation de quatre CD, intitulée Narjess chante Fadela Dziria et Meriem Fekkaï, accompagnée d’un livret, produit par l’ONDA…

Pour aboutir à la sortie de ce coffret de quatre CD ayant pour titre Nardjess chante Fadela Dziria et Meriem Fekkaï, il fallait, bien sûr, choisir tous les titres qui sont dans le patrimoine. A titre d’exemple, il n’ y a pas  Ana twiri dans la compilation du coffret qui est sorti. Tout simplement parce qu’elle n’est pas repertoriée dans le patrimoine national. Il fallait donc faire une recherche de tous ce qui ont chanté nos deux regrettées grandes dames.

Cela ne veut pas dire que cela s’arrête à Meriem Fekkaï et à Fadela Dziria. Il y a eu avant elles, Cheikha Yamna et Cheika Tetma. Je dirais qu’il y a des noms qui ont été oubliés. Quoi que la fondation Abdelkrim Dali ait déjà rendu, à la salle El Mougar, en 2013, un hommage à Cheikha Yamna. Nous avons voulu éditer ce coffret pour ne pas que ces deux noms de la musique algérienne tombent dans l’oubli. Ce que nous avons voulu faire, c’est préserver notre patrimoine et le transmettre à la jeune génération.

– Justement, comment s’est effectuée la sélection des titres choisis ?

La sélection des titres des chansons a été, bien entendu, très difficile, car il ne fallait pas sortir du patrimoine. J’avais d’autres titres de notre idole, Fadela Dziria, comme Nebki aâla el mektoub (je pleure sur mon destin), Djrah qalbi maheb ibra (la plaie de mon cœur ne veut pas guérir).

Mais ces chansons nous ne pouvions pas les enregistrer, car leur auteur n’est autre que l’artiste Amar Laâchab, à qui je souhaite une longue vie pleine de santé. Il est l’auteur de pratiquement, toutes ces chansons. Nous n’avons pas le droit de les toucher. Le coffret en question repose sur la sauvergarde du patrimoine. Nous n’avons pas le droit de toucher ce qui est hors patrimoine.

– Cela a été pour vous une lourde responsabilité de chanter ces célèbres chansons…

Je dois reconnaître que nous avons mis beaucoup de temps pour déjà trouver les titres et avoir ce coffret de quatre CD. Je pense avoir choisi les plus beaux morceaux. Toute modestie mise à part, il fallait trouver les beaux titres, car les mélomanes sont exigeants. Nous, les artistes, notre baromètre ce sont les mariages. Quand on est sur scène au niveau de l’Opéra de Ouled Fayet, au Théâtre National d’Alger ou autre, c’est un programme spécifique que nous présentons au public. Mais quand nous sommes dans les fêtes, il y a des gens qui viennent nous demander un titre précis et rare. J’ai donc pris toutes les belles chansons dans l’Algérois que le public apprécie.

J’ai fouiné pour trouver l’ensemble des textes. Il faut dire que j’avais déjà des répertoires à mon niveau. Je me suis servie de certains, tels que le diwan de Bensaïb, de Bensahla, ou encore de Bentriki. Parfois, il y a des fautes, il faut revoir et corriger et essayer de donner le mot juste dans la phrase. Parfois vous ne trouvez pas la même phrase. Dans un diwan, vous la trouvez écrite d’une facon, et dans un autre, d’une façon différente. J’ai fait ce travail avec amour. Je pense qu’il va être apprécié par le public. Nous avons mis un peu plus de deux ans pour réaliser ce coffret.

Nous avons commencé l’enregistrement en 2012. Il faut noter que je n’ai pas fini le travail de traduction. J’aurais voulu qu’il y ait la traduction des textes. Quand ce coffret est écouté à l’étranger, il est préférable que les gens comprennent ce que nous sommes en train de chanter. Je sais qu’il y a beaucoup d’étrangers qui aiment la musique andalouse. Je pense que la traduction des textes du coffret se fera prochainement. J’ai déjà commencé le travail en question. En français, c’est facile, mais la traduction en anglais demandera un peu plus de temps.

– Sinon, que devient Nardjess, mis à part l’hommage qui vous a été rendu au TNA, à l’occasion de la sortie de votre coffret ?

Je dirais qu’il y a eu d’autres soirées avec l’Office national des droits d’auteur et droits voisins pendant le Ramadhan au cinéma le Majestic, à Alger. Il y a eu aussi beaucoup de soirées privées durant le Ramadhan 2019. Dernièrement, la fondation Abdelkrim Dali a organisé un hommage à Meriem Fekkaï à l’Opéra Boualem Bessaïeh de Ouled Fayet. J’ai partagé la scène avec les artistes Nadia Benyoucef et Lila Borsali. J’espère que nous avons été à la hauteur de ce grand événement.

– Pensez-vous qu’un artiste peut actuellement vivre uniquement de son art ?

Chacun est libre de penser comme il veut. Certains refusent d’animer des mariages ou autres, mais moi je dis que les mariages, c’est une école. Animer une fête familiale est une grande responsabilité. Parce que là, on a affaire à 48 wilayas dans une fête. Il y a des gens qui aiment, par exemple, l’oranais, l’algérois, le marocain ou encore le constantinois. Avant, on faisait des fêtes.

J’ai commencé ma carrière, justement, par les fêtes, avant El Han Oual chabab. Je me produisais un peu partout, à Blida, Boufarik, Ténès, Aïn Defla, Khemis Miliana… On a interprété et continuons à interpréter tous les genres dans les fêtes. Maintenant, les temps ont changé, il y a le disque jockey. Il y a plein de chanteurs qui font les fêtes. Parfois des familles font appel à plusieurs chanteurs.

Cela devient un gala. Ce n’est pas de gros cachets. Me concernant, j’ai travaillé pendant plus de 28 ans dans une administration. L’artiste est maître de son art, mais quand il occupe un poste ailleurs, il est assuré et perçoit sa paye mensuellement. Il n’attend pas qu’un organisateur donné le sollicite pour un gala. Je ne suis pas en train de juger les artistes, mais beaucoup d’entre eux, je ne sais pas comment le dire, se ridiculisent.

En Algérie, l’artiste perd de sa dignité. J’estime qu’aller taper chez quelqu’un pour qu’il le programme est honteux. Maintenant, je suis retraitée, mais même avant, jamais je n’allais frapper aux portes. J’ai une dignité. Je vois autour de moi. Ils vont téléphoner et supplier les gens, que ce soit des organisateurs privés ou étatiques. Nous n’avons pas non plus la culture de recruter un impresario.

Nous connaissons les organisateurs de galas. Nous avons l’Etablissement Art et culture et l’ONCI. L’ONDA n’avait pas l’habitude d’organiser des galas, mais là ils le font. D’ailleurs, l’été dernier, cela s’est bien passé avec l’ONDA, qui a organisé des caravanes à travers le pays. La plupart des chanteurs ont travaillé. L’ONDA a aussi encouragé et donné beaucoup de chances à nos jeunes.

– Votre appréciation sur tout ce qui se fait actuellement dans le hawzi, l’andalou et le chaâbi…

Je pense que le hawzi, l’andalou et le chaâbi etaient marginalisés, mais je vois qu’avec les associations musicales andalouses, il y a beaucoup de nouvelles voix féminines et masculines. Il y a surtout de belles voix féminines qui étudient en même temps. On peut joindre l’utile à l’agréable, et ce, sans délaisser les études. La relève est assurée. Je ne pourrais pas donner de noms, car ils sont nombreux. Je trouve qu’il y a des voix magnifiques. Il y a même des voix qui animent des mariages parallèlement à leurs études. Ces belles voix font de belles choses.

– Jusqu’à présent, vous n’avez fait que reprendre les répertoires de Fadéla Dziria et de Meriem Fekkaï. N’avez-vous pas pensé à vous lancer dans la création ?

Je tiens à préciser qu’il ne s’agit pas de reprises, mais de continuité. Il ne s’agit pas, non plus, de reprises de chansonnettes qui sont connues et reprises par des artistes. Tout le monde reprend les mêmes chansons. Par exemple, parfois dans les galas on est deux ou trois artistes de chaâbi. Chacun veut passer le premier, parce que, pratiquement, il y a le même répertoire. Me concernant, je ne fais pas de reprise, mais je reprends le patrimoine.

Ce n’est pas la même chose. Il y a une nuance de taille. Quand on reprend une chanson de Seloua, de Samy El Djazaïri, ou de Boudjemaâ El Ankis, ce sont des chansonnettes. Ce n’est pas le patrimoine. Moi, je fais dans la continuité de nos défuntes  Maalmete. J’essaye de rester fidèle, car le public ne m’accepte pas dans d’autres genres. Bien que j’aie des chansons nouvelles que je n’ai pas encore enregistrées.

On a fait le témoin,  mais là j’attends pour aller les terminer. En effet, j’ai en ma possession de nouvelles chansons qui datent de plusieurs années. J’ai écrit quelques paroles. A titre d’exemple, parfois je prends un air qui existe et je fais des paroles. Parfois le texte ne me plaît pas et je change les paroles. Je ne suis pas dans la composition. Je préfère laisser cela aux spécialistes. Je n’ai pas cette prétention de créer.

– Tentez-vous d’apporter, à chaque fois que l’occasion se présente, votre aide et votre soutien aux jeunes apprenants des associations  et autres?

Je ne suis pas professeure, mais j’ai appris auprès des grands maîtres. Quand on demande mon aide, je réponds toujours présente. Il y a beaucoup de jeunes sortants des associations musicales andalouses qui me demandent de l’aide. Des solistes me demandent conseil, à l’image de la jeune Sabah El Andalousia, qui a une très belle voix. Elle me demande, parfois, de l’aiguiller un peu sur le programme.

J’ai beaucoup de CD en ma possession. Celui qui veut venir chez moi pour des conseils est le bienvenu. De tout temps, j’ai donné des chansons. Je me rappelle qu’à l’époque, j’avais enregistré avec les frères Torki la chanson Ana rabi kader alliya, qui n’est jamais sortie dans les bacs des bons disquaires. J’ai gardé cette chanson pour moi. Comme l’artiste, Nacereddine Chaouli, animait des fêtes avec moi, il m’a demande les paroles de cette chanson. Il l’a chantée et l’a enregistrée. Je n’ai aucun problème, celui qui me sollicite, je suis là.

Il n’ y a aucun souci. Je suis disponible et je donne ce que les maîtres m’ont appris. Je souhaite beaucoup de courage aux jeunes. Je leur conseille de ne point flancher. Etre artiste c’est un chemin à la fois dur et épineux. Il ne faut jamais dire qu’on est arrivé, car on apprend tous les jours. Il faut avoir les pieds sur terre et rester modeste. Parfois, on peut arriver au sommet et redescendre. Parfois on ne peut pas se relever d’une chute. Ce métier ne pardonne pas. Quand je parle d’un artiste, C’est un tout. C’est la voix, la présence, le charisme, la fidélité et le respect.

L’artiste n’a pas que la voix. Nous, à notre époque, nous écoutions et respections nos maîtres. A mon époque, ce n’était pas évident de suivre une carrière d’artiste. C’était tabou. Dans ma famille à Cherchell, on n’avait pas accepté que je me lance dans une carrière artistique. C’est pour cela que je suis restée fidèle à mon style pour ne pas dériver un peu. Ce que je chante, c’est familial.

– Prévoyez-vous une tournée nationale à l’occasion de ce coffret de quatre CD ?

Il devait y avoir une tournée nationale, mais vu les conditions actuelles que traverse le pays…


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