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Abdelaziz Boucherit. Auteur du livre Didouche Mourad, le fin stratège de la Révolution algérienne

«Tous les historiques de Novembre 54 sont victimes d’amnésie»

09 mars 2019 à 10 h 03 min

– Vous mettez en lumière le rôle prépondérant de Didouche Mourad dans la préparation et le déclenchement de la guerre de Libération et vous le décrivez comme un jeune exalté par qui l’éclosion du FLN-ALN a été possible ; comment ça ?

En effet, le rôle de Didouche Mourad a été primordial, dans un contexte politique contrasté. Il fut de ceux, pour ne pas dire le seul, malgré son jeune âge, à prêcher l’idéal impénitent de la lutte armée. Il n’avait jamais cru au discours colonial ni au confort du luxe électoral de l’élite du MTLD, et surtout pas à sa ligne politique, en l’occurrence l’indépendance sans violence et par la négociation.

Je n’ai jamais traité Didouche Mourad d’exalté, mais plutôt d’un jeune très réfléchi, qui croyait à la violence révolutionnaire. Il avait une capacité intellectuelle incommensurable de rallier à sa cause tous ceux qui avaient travaillé avec lui. Oui, bien que le rôle de chaque historique fût méritoire, et au risque de heurter la sensibilité des partisans de l’esprit d’équipe de l’engagement des historiques, le CRUA, le FLN et l’ALN, c’était Didouche Mourad, avec l’aval de Boudiaf.

– Vous semblez être impressionné par le personnage de Didouche Mourad ; vous ne négligez pas là le rôle des autres chefs historiques ?

On n’avait jamais, jusqu’ici, créé une œuvre complète sur le personnage, et pour cause, sa véritable histoire avait été construite et en même temps dissoute dans l’opacité et la stricte clandestinité qui avaient précédé la Révolution.

En découvrant le personnage, on est forcément admiratif. Les tares de Didouche Mourad étaient sans conteste, d’une part, sa jeunesse, jalonnée par les soupçons de manque de maturité et parfois moquée par des sobriquets, «Le gosse» ou «Le Petit», et d’autre part, sa mort prématurée. Il ne faut pas oublier que Didouche avait la grande ambition de prendre le contrôle et de diriger une direction unifiée au combat sur tout le territoire national. Il mit en place les structures politiques et combattantes à l’image de la révolution chinoise : celle de Mao.

Les autres historiques ont été désignés et validés conjointement par Boudiaf et Didouche pour servir leurs desseins de futurs leaders : Didouche, la direction du combat militaire, et Boudiaf, la direction politique. Cela étant dit, les historiques avaient en commun une vertu disparue dans notre société actuelle : le sacrifice. Et pour cela, leur statut dans l’histoire, et celui de tous les combattants qui se sont sacrifiés pour la Révolution reste et restera inégalé.

– Vous décrivez également la paire Didouche-Boudiaf comme le maillon le plus fort depuis leur rencontre à Paris…

Les hasards et les opportunités ont de tout temps façonné les choses les plus singulières. La rencontre, à la tête de la Fédération de France, de Didouche Mourad et de Mohamed Boudiaf avait été fortuite. Personne ne peut désormais contester la préparation en amont de la Révolution par Didouche et Boudiaf en France. Et personne ne peut aussi nier leur retour en Algérie pour prendre le leadership de l’organisation et le déclenchement de la Révolution de Novembre 1954.

– D’une part, vous dites qu’un désaccord sur l’appartenance idéologique de l’Algérie existait déjà au moment de la guerre, et en même temps vous écrivez que cette guerre était anticoloniale et non idéologique ; n’est-ce pas là une contradiction ?

Il faut avoir en tête qu’à l’époque de l’insurrection armée, il y avait plusieurs tendances antagonistes. Pour ne citer que celles qui couvaient dans le MTLD, on trouve : les centralistes, les Messalistes et la troisième voie, celle de la lutte armée. Les historiques n’avaient élaboré aucun programme politique ni idéologique en dehors de la Déclaration du 1er Novembre 1954 du FLN et l’appel au combat de l’ALN.

L’objectif était d’allumer la mèche et de laisser le hasard mettre en place les moyens pour allumer le feu de la Révolution dans tout le territoire. Par contre, en 1956, Abane Ramdane avait doté la Révolution, avec l’aval de Ben M’hidi, d’un programme politique centré sur la démocratie et la séparation des pouvoirs entre civil et militaire.

– On vous laisse le soin de conclure cet entretien…

Ce livre est le résultat d’une grande recherche, surtout auprès des œuvres des historiens occidentaux de l’époque. Les investigations en Algérie étaient étonnamment peu fructueuses. On se demandait si vraiment le héros Didouche Mourad était algérien. Ce constat n’est malheureusement pas spécifique à son cas. Tous les héros historiques de Novembre 1954 souffrent de cette amnésie de la part du peuple algérien.

Tellement, que chaque algérien avait une version propre à lui de l’histoire, on est parfois désemparé. Le parcours révolutionnaire de Didouche était comme un vase d’une valeur unique et planétaire, éclaté et enterré par la fourberie des politiques. Nous sommes, enfin, arrivés à recoller les morceaux et à les installer dans le musée de l’histoire éternelle de l’Algérie.

– Abdelaziz Boucherit né à El Milia, dans la wilaya de Jijel, Abdelaziz Boucherit est un expatrié algérien vivant à Paris. Diplômé de l’université de technologie de Compiègne, il a exercé la profession d’ingénieur à Thalès. Depuis son départ à la retraite en 2017, il verse dans l’écriture.

Dans son livre Didouche Mourad, le fin stratège de la Révolution algérienne, qu’il vient de publier à la maison d’édition Maia, en France, il est allé à la recherche de l’information afin de décrire avec force détails le profil et l’engagement de ce leader tombé dans l’oubli. Dans son récit, il retrace la vie du jeune leader, né à El Mouradia, à Alger, où il commença très tôt son militantisme au sein du mouvement national.

Il nous livre un récit pathétique quand il décrit la mort de ce martyr, le plus jeune et le plus dynamique des chefs historiques, tombé au champ d’honneur le 18 janvier 1955, à l’âge de 28 ans, dans la bataille de Douar Souadek, dans l’ex-Condé Smendou, aujourd’hui commune de Zighoud Youcef. Son nom a été donné à l’ancienne commune de Bizot, dans la wilaya de Constantine. Dans cet entretien, Abdelaziz Boucherit nous parle davantage de l’homme pour lequel il a consacré tout un ouvrage.

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