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Surprise littéraire

21 juin 2019 à 10 h 00 min

«Le naufrage de La Lune», de Amira-Gehanne Khalfallah, œuvre marquante qui annonce un grand romancier, car en écriture, le talent n’a rien à voir avec le sexe.

Il est des livres que l’on regrette de ne pas avoir lus plus tôt. Mais à bien y penser, découvrir une belle œuvre est un plaisir qui n’a pas de prix et ce bon moment n’a pas d’heure non plus. Mais quand on est chargé – entre autres ! – d’informer les lecteurs et lectrices des parutions littéraires, on éprouve de la culpabilité. En guise de mea-culpa, veuillez donc considérer qu’un ouvrage peut s’égarer entre les piles de lus et celles de non-lus d’une bibliothèque surchargée.

C’est ce qui est arrivé à mon exemplaire du premier roman de Amira-Gehanne Khalfallah, «Le naufrage de La Lune», la lune ici s’écrivant en italique, car il s’agit d’un bateau ainsi baptisé.

D’emblée (et je vous assure sans aucune volonté de rattrapage), nous affirmons qu’il s’agit d’une œuvre marquante qui nous annonce la naissance d’un grand romancier, car en écriture, le talent n’a rien à voir avec le sexe. Paru aux éditions Barzakh à la fin 2018, «Le naufrage de La Lune» nous entraîne en 216 pages aériennes sur les rivages de Gigéri, vieille dénomination de notre bonne ville de Jijel, en l’an de grâce 1664, quand Louis XIV, dont le Soleil personnel voulait briller aussi sur le monde, décida de conquérir la ville.

Par le choix de ce sujet, Amira-Gehanne Khalfallah vient rappeler à notre mémoire que la colonisation de l’Algérie était déjà en ébauche 166 ans avant qu’elle n’ait eu lieu, ce qui balaie à coup de siècle le canular tragique du coup d’éventail, s’il fallait encore l’éventer ! Ce faisant, elle nous montre involontairement qu’elle choisit avec profondeur et pertinence ses sujets et le cadre de ses récits, une qualité qu’elle a déjà prouvée dans sa production dramaturgique.

Quatrième art

En effet, avant de se mettre au roman, c’est d’abord pour les planches qu’elle a écrit et continue à le faire. Elle est ainsi l’auteur de plusieurs pièces montées en France : Le chant des coquelicots (2005), Les désordres du violoncelle (2012), Mayla, la ville introuvable (2012) et Les draps (2013) traduite en arabe, qui ont signalé son talent au profit du quatrième art.

Une autre, Paris, cité interdite, n’a pas encore connu les lumières de la scène mais nous permet de découvrir davantage son auteure à partir des circonstances de son écriture. En résidence d’écriture à la fameuse Cartoucherie de Paris, cette ancien édifice militaire transformé en théâtre d’avant-garde, A. G. Khalfallah s’est imprégnée du lieu, comme elle le fait partout, et s’est documentée, comme elle le fait toujours.

Apprenant que ce lieu, inauguré par la grande Ariane Mnouchkine, avec la pièce 1789 sur la Révolution française, avait été durant la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, un des lieux de détention des Algériens raflés ce jour-là, elle s’est mise à écrire une autre pièce, où une auteure en résidence croise un soir dans les coursives de l’arsenal-théâtre, le fantôme d’un des insurgés prisonniers, un paysan algérien fraîchement débarqué dans la ville des Lumières. Au-delà de cette œuvre, mettons l’accent sur sa passion de la documentation.

Tour de force

Elle est en effet, une véritable «toquée» d’archives, fouillant les dédales des bibliothèques et centres spécialisés afin de nourrir son imagination de faits, de détails, de formes, de couleurs et même d’odeurs.

Quand vous lirez la bibliographie qui clôt, avec une carte de l’époque, «Le naufrage de La Lune», vous pourrez penser qu’il s’agit d’une thèse de doctorat. Mais comme vous aurez alors lu – comme je vous invite instamment à le faire – le corps de son roman, vous vous demanderez sans doute où est passée la masse des données consultées et, les plus suspicieux d’entre vous pourront se demander si elle les a vraiment consultées. Là est le tour de force littéraire.

Tout est présent dans le texte mais rien ne paraît directement. L’écriture de Amira-Gehanne Khalfallah est un alambic qui extrait, goutte-à-goutte, l’huile essentielle de l’histoire. Avec cette alchimie, elle nous relate un événement complètement occulté et passionnant. Ce 22 juillet 1664 où la flotte de la Majesté précitée se présente sur la ligne d’horizon de l’actuelle ville de Jijel.

Une armada pas aussi considérable que celle de Charles Quint à Alger en 1541 mais d’une puissance de feu et de débarquement considérable, avec cinq bataillons et six compagnies sous pavillon français auquel contribuent l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem à Malte, les provinces-Unies des Pays-Bas et l’Angleterre. Ces forces coalisées, comme l’on dirait aujourd’hui, ont pour mission de prendre la ville, de la transformer en base navale et de prendre en étau la Course algéroise – Oran étant alors aux mains de l’Espagne -, enfin d’y ériger un comptoir commercial. Pour les stratèges de l’expédition, Gigéri est un maillon faible.

Comme la ville et sa région se trouvent alors en dissidence avec la Régence d’Alger, essentiellement mais non exclusivement pour cause d’impôts insoutenables (comme dans le reste du pays d’ailleurs), elle ne bénéficie pas de la protection de celle-ci. Les forces étant disproportionnées en faveur des assaillants, l’offensive est énorme, extrêmement destructrice et meurtrière.

Ingéniosité et style

La population de la presqu’île, décimée, recule mais ne cède pas. Les troupes s’installent et commencent à édifier les fortifications, commettant le crime supplémentaire d’utiliser les pierres tombales comme matériaux de construction. Cet outrage galvanisera les résistants locaux, de même que les forces mobilisées dans l’Algérois et en Kabylie qui finissent par arriver et débouter l’ennemi.

Voilà sommairement pour l’histoire. Mais cela, on peut le lire dans n’importe quel ouvrages consacré à l’événement avec plus de détails encore. Mais cela ne suffit pas à produire de la littérature. Le roman de l’Histoire n’a jamais fait l’histoire d’un roman. Il y faut de l’ingéniosité narrative, une capacité d’imagination, une aptitude à créer des personnages (même quand ils ont existé), à s’imprégner des lieux réels ou inventés et, surtout et indispensablement, du style sans lequel toute littérature est vaine.

Et celui de Khalfallah est réjouissant de légèreté, de simplicité et de grâce. Ses phrases au présent au rythme maîtrisé, parfois serein, parfois haletant, ses descriptions mesurées en touches d’aquarelle, ses personnages vraisemblables vécus – puisqu’elle affirme souvent les laisser l’habiter et conduire la narration -, tout cela donc mais encore des «digressions» audacieuses comme, par exemple, sur les fastes d’or et d’orgie du château de Versailles ou sur le couscous aux glands de chêne imbibé de feuilles de pommier, nous donne un roman qui a de la chair et de l’esprit.

Fille d’une famille de Jijel, née à El Asnam (d’où sa pièce sur une ville introuvable inspirée du séisme de 1980), spécialiste en biologie cellulaire et moléculaire, école de précision, qui s’est défroquée vers le journalisme culturel pratiqué à Jijel, Alger puis au Maroc où elle vit depuis 2007, Amira-Gehanne Khalfallah est née pour l’écriture. Au prochain.



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