Sur les traces du dinosaure de l’Atlas saharien | El Watan
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vendredi, 27 novembre, 2020
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Les Algériens l’ont appelé Chebsaurus algeriensis. Mais ce «Géant des kseurs», dont les ossements ont été trouvés en 2000 par une équipe de chercheurs de Sonatrach, près de Aïn Sefra au sud-est de Naâma, reste un grand mystère. Depuis 16 ans, aucune étude n’a été publiée sur cette découverte. Sur place, le musée qui devait le célébrer reste vide.

Sur les traces du dinosaure de l’Atlas saharien

01 avril 2016 à 10 h 00 min

«Le dinosaure découvert dans l’Atlas saharien par une équipe de chercheurs de Sonatrach en 2000 appartient à la famille des Sauropodes. C’est une espèce herbivore qui a vécu pendant la période du Jurassique Moyen, il y a de cela 161 à 175 millions d’années.» Emilie Lang, paléontologue au Muséum de Genève, en Suisse, la dernière à faire des études sur «le Géant des kseurs» entre 2005 et 2010, jointe par téléphone par El Watan Week-end, précise : «Il a un long cou et une longue queue. Il a quatre pattes et ressemble un peu au diplodocus.

Il mesure 12 m de longueur et a même un nom. Les scientifiques algériens l’ont baptisé Chebsaurus Algeriensis.» C’est à l’équipe du Centre de recherche et développement (CRD) de Sonatrach et à un groupe d’universitaires d’Oran que l’on doit cette découverte. Plus de 300 ossements dinosauriens ont été trouvés près d’Oulakak, à Sfissifa, relevant de la daïra de Aïn Sefra, au sud-est de Naâma. Accompagnés par Philipe Taquet, paléontologue français et ancien directeur du Muséum de l’histoire naturelle de Paris, c’est lui qui leur a affirmé qu’il s’agissait bien d’un dinosaurien. La nouvelle s’est vite répandue. Les dinosaures ont bel et bien vécu en Afrique du Nord.

«Nos chercheurs ont fini par trouver 250 à 350 vertèbres caudales, dorsales, lombaires, cervicales, griffes, métapodes et côtes», annonce Sonatrach dans sa revue une année plus tard. Depuis, les informations sur «le géant des kseurs» se font rares. Les experts, les paléontologues et certains directeurs de parcs culturels existant en Algérie, ont tous donné des réponses différentes. Personne ne sait exactement où sont entreposés les ossements du «géant des kseurs» ! Les habitants de Sfissifa et de Aïn Sefra, à qui a été promis entres autres, la construction d’un musée et la réalisation de plusieurs projets touristiques, n’ont rien vu jusqu’à aujourd’hui.


Rouis El Djir


Près des frontières algéro-marocaines, à 20 km de Oulakak. Dans cette région déserte, les plaines donnent l’impression qu’elles frôlent l’horizon. Très loin, entre les montagnes qui dominent la région, apparaît une construction étrange de couleur blanche. «C’est le musée du dinosaure. Il a été construit à l’endroit où ‘‘le géant des kseurs’’a été découvert», indique Abderrahmane, natif de la région. Les portes du musée, dont la forme évoque celle d’un dinosaure, sont fermées. Tout près, Afra Faiçel, la trentaine, blouson noire et cartable, s’approche. Enseignant à l’école primaire d’Ouzeght, un village voisin à Oulakak, il nous conseille de ne pas attendre.

«Le gardien vient rarement ici, car il n’y a rien à l’intérieur», avoue-t-il. Oulakak compte une cinquantaine de maisons, une annexe d’état civil, un dispensaire et une poste nouvellement installés. «En dehors de ça, rien n’a changé depuis la découverte des dinosaures», assure Abbas, 22 ans, maçon de profession, résident de la colline de Bradif qui domine le village.

En compagnie de Ahmed Bahous, chef de service de l’organisation et des affaires sociales et culturelles de la commune de Sfissifa, Abbas nous propose de visiter les rochers qui surplombent Bradif. «Certains rochers, creux, sont utilisés comme des cavernes, explique Abbas. Nos ancêtres en profitaient pour s’y abriter.» Une maison construite sous un rocher creux témoigne de cette époque. Son propriétaire a fait du rocher un toit et n’a construit que des murs autour.

«C’est la maison d’un voisin, Mohamed Boubaker, décédé en 2002. C’est ici qu’il s’est marié et a vécu longtemps avec son épouse», raconte Abbas. A Rouis El Djir où les fouilles ont eu lieu, l’excavation est recouverte de terre. Elle fait environ deux mètres de diamètre et cinq mètres de longueur. Le site, lui, est libre d’accès. Il ne reste que quelques bouts de sachets enterrés sous les décombres. «Les ossements trouvés à Sfissifa forment la colonne vertébrale d’un dinosaure», avoue le paléontologue algérien, Mahboubi Mohamed, rencontré dans son laboratoire à l’université d’Oran 2 (voir interview).

Joseph iliot

Cette découverte n’est pas la première à Sfissifa, car une autre a été faite, en 1989, par un ancien archéologue amateur, Abdemadjid Benyakoub. Actuellement directeur local de la réglementation et des affaires générales (Drag) à Sidi Bel Abbès, Abdemadjid Benyakoub, joint par téléphone, affirme avoir «ramassé environ 50 kg d’ossements qu’il a légués, onze ans plus tard, à l’équipe des chercheurs de Sonatrach contre une simple décharge». «J’ai eu des informations m’indiquant qu’ils ont été transférés en France pour études. Je n’ai plus de nouvelles depuis», regrette-t-il. Ici, pas besoin de chercher partout pour trouver des vestiges ou d’anciens objets. Sur un rocher plat, un dessin à la forme d’un taureau en miniature portant une longue queue est soigneusement préservé par la nature.

«Notre région regorge de matériaux fossilifères. Nous avons grandi avec tous ces vestiges. Si l’Etat décide de les valoriser un jour, notre région sera submergée par les touristes», s’enthousiasme Ahmed Bahous. Avec sa bague portant le signe amazigh fièrement brandi, Faiçel natif des tribus berbères habitant dans la région, nous conseille de nous rendre à Aïn Sefra où l’histoire des découvertes paléontologiques a commencé. Ici, les gens se disent mécontents. «La délégation de Sonatrach, qui a récupéré les ossements, nous a promis plein de projets pour la région, mais elle n’a rien fait», s’indigne Mohamed Bourezk, 52 ans, ancien enseignant, rencontré à Aïn Sefra. Mohamed a quitté l’enseignement en 1996 et se consacre désormais à la recherche sur l’histoire locale.

«Depuis que le dinosaure est devenu une réalité scientifique, j’ai entamé plusieurs séries d’expositions et d’interventions dans la région afin de sensibiliser les habitants et la nouvelle génération sur l’importance des richesses de notre région depuis des millions d’années», raconte-t-il. Si Mohamed est porté sur l’histoire et l’archéologie, il doit cela à un coopérant technique français connu dans la région de Aïn Sefra, dont les travaux témoignent, aujourd’hui, de ses nombreuses découvertes archéologiques à Naâma. «Il s’appelle Joseph Iliot. Il a consacré toute sa vie à l’étude de l’histoire de notre région. Il était le premier à affirmer l’existence de dinosaures et d’autres reptiles à Aïn Sefra et à Sfissifa pendant les années 1960», confie-t-il.


Mausolée

Joseph Iiot s’installe à Aïn Sefra en 1963 puis à Boussemghoun, à l’est d’El Bayadh, où il devient directeur d’une école primaire et enseignant de français entre 1966 et 1972. Il se consacre durant sa vie en Algérie à l’inventaire et à l’étude de l’art rupestre au sud-ouest et s’intéresse plus particulièrement à la paléolimnologie et au mégalithisme. Il découvre plus de 300 stations de gravures et peintures rupestres. C’est lui qui décèle les premiers gisements des vertébrés de dinosaures, crocodiles, tortues, poissons, etc. Youcef Iliot est décédé en février 2001 à Brest, en France, et fut enterré, selon son souhait, au cimetière Sidi Boudjemaâ à Aïn Serfa.

Les habitants commémorent sa disparition jusqu’à aujourd’hui. «Il a contribué à la formation de beaucoup de jeunes dans l’archéologie et la préservation du patrimoine. Même ceux qui n’ont pas bénéficié de cette formation en ont été certainement inspirés», affirme Mohamed.

Quelques jours déjà passés dans cette région, et toujours pas de traces du Chebsaurus algeriensis. Nos demandes répétitives pour joindre les responsables du Centre de recherche et de développement  (CRD) de la division laboratoires de Sonatrach n’ont rien donné. Jointe par téléphone, Samaya Ramdane, la chargée de presse du Muséum d’histoire naturelle de Paris, dirigé jadis par Philipe Taquet, nous affirme que leurs chercheurs ignorent le sujet. «M. Taquet est en retraite et nous ignorons où se trouve ‘‘le géant des kseurs’’. En tout cas pas dans notre musée, assure Soumaya Ramdane.

Mais j’ai trouvé les traces d’une paléontologue au nom d’Emilie Lang qui a travaillé sur lui en Algérie.» Seule Emilie Lang avait travaillé sur cet aspect au CRD de Boumerdès. Mais elle aussi, contactée par téléphone, ignore s’ils sont toujours là ou pas. En 2008, le parc culturel de l’Atlas saharien (ONPCAS) est né.

Il regroupe cinq wilayas, dont Naâma. Interrogée pour savoir si l’ONPCAS a demandé à récupérer les ossements auprès de Sonatrach, la responsable de sa division à Naâma, Louiza Belkhiri, archéologue d’art, explique : «C’est dans le programme mais il faut que nous sachions d’abord où ils sont entreposés.» De tout ce qui a été découvert jusque-là dans cette région, les habitants n’ont pu garder que quelques objets exposés au musée de l’association Tnant-Oumniat culturelles, au centre-ville de Sfissifa. Ici, on trouve d’anciens fusils datant de la guerre de Libération, de vieilles jarres, quelques ossements de dinosaures récupérés après le départ des chercheurs de Sonatrach… Mohmed Bourezk fulmine : «Ils n’ont construit que le musée actuellement vide. Ils n’auraient pas dû l’appeler musée mais mausolée du dinosaure !» 

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