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Slimane Sayoud. Artiste graphiste : «Je veux poursuivre les gens qui sont derrière l’incitation à la haine»

16 juin 2020 à 9 h 30 min

Spécialisé dans l’art urbain, Slimane Sayoud est engagé depuis plusieurs années dans l’embellissement des quartiers populaires. Il y a quelques semaines, l’une des célèbres fresques murales d’Alger-Centre, qu’il a coréalisée, a été vandalisé par des ennemis de l’art. Dans cet entretien, il revient sur les menaces de mort et les innombrables insultes qu’il a reçues rien que pour avoir laissé son inspiration guider sa main.

Propos recueillis par  Amina Semmar

 

-Pouvez-vous nous parler de la fresque murale qui a été vandalisée il y a quelques semaines ?

C’est une fresque que j’ai réalisée en 2014 en collaboration avec 10 autres artistes. Elle se situe au boulevard Ben Boulaïd à Alger-Centre. Il est vrai qu’elle a été vandalisée, cependant c’est un acte tout à fait normal. Pour ma part, je n’ai jamais dénoncé un acte de vandalisme. En fait, cela fait partie du jeu. En tant qu’artiste grapheur, on est tous exposé au vandalisme un jour ou l’autre. C’est considéré comme un acte de revendication du territoire. L’acte en lui-même n’est pas méchant, il est même très fréquent. La raison pour laquelle cela a attiré l’attention beaucoup plus que les autres, c’est parce que les propos qui l’ont accompagné ont fortement dérangé. A savoir, la personne dans la vidéo du vandalisme se présente comme étant «un soldat de Dieu». C’est ce qui a été hors contexte artistique, et qui a dérangé le plus. Et, c’est ce que j’ai condamné. De plus, lorsque j’ai jeté un œil sur le profil Facebook du vandale, cela ne résume pas ce seul acte. J’ai découvert que c’était une personne misogyne, raciste, régionaliste, fanatique et également homophobe.

-Que représentait la fresque vandalisée ?

Cette fresque n’a pas de signification unique, car je rappelle que nous étions 11 personnes à la réaliser. Nous n’avons pas fait de travail commun, mais chaque artiste a fait sa propre démarche artistique. Par exemple, le dessin en lui-même ce n’est pas moi qui l’ai créé, c’est Pancho, un ami avec qui j’ai fait l’École des beaux-arts. Son idée première était de prendre le profil du citoyen populaire avec la capuche, un gobelet à la main et des mégots de cigarettes et de l’accompagner d’un signe qui disait OK pour dire que tout allait bien. En fait, tout a commencé par un proverbe arabe qui est «9ahwa ou garou khir men soltane fi darou» (un café et une cigarette, c’est bien mieux qu’un sultan dans sa maison, ndlr).

-Qu’avez-vous ressenti en voyant votre travail saccagé ?

Il ne s’agit pas d’un ressentiment, car il n’y a pas de subjectivité dans un engagement. Personnellement, c’est un engagement intellectuel. Et je n’ai pas à ressentir quoi que ce soit. Comme je l’ai dit précédemment par rapport à la fresque, c’est les propos qui l’ont accompagnée qui dérangent le plus. Je ne vais pas dire que je me suis senti victime, car je ne veux pas l’être. J’étais un peu brusqué, et en réfléchissant bien, j’ai compris que l’art est toujours et restera gagnant. Car finalement, on s’y intéresse même négativement. Et aujourd’hui, l’Algérien majoritaire sait qu’il y a un message derrière le travail artistique et qu’il n’est pas seulement là pour faire beau. C’est cet aspect qui m’a fait plaisir.

-Vous avez été victime de menaces de mort, pouvez-vous nous raconter ?

Le lendemain du vandalisme, je me suis réveillé avec mes réseaux sociaux saturés de messages d’insultes me traitant de sataniste, de franc maçon et d’athée. Je crois que ce sont des gens qui manifestement ne savent pas faire la différence entre secte, principes et convictions. Bien que la franc-maçonnerie soit une secte, l’athéisme, une croyance, et la laïcité, un principe. J’ai donc compris qu’il y avait un énorme problème de confusion. Ces personnes m’ont «collé» des étiquettes dont malheureusement ils n’ont aucune connaissance personnelle. En effet, j’ai également reçu des menaces de mort qui ont été prononcée au nom de l’islam, une religion de paix.

-Qu’avez-vous fait face à cette situation ?

D’abord, je n’ai pas répondu à ces messages. Le soir même, j’ai fait une vidéo live (en direct) pour m’expliquer. On a commencé directement à m’insulter. J’ai essayé de dire que l’art est universel et qu’il n’a pas de frontières, mais aussi que l’artiste n’était pas obligé de suivre ce que la majorité impose. En fait, c’est mes inspirations et mes projets qui me guident. Je ne suis donc pas conditionné par mes traditions. Selon moi, elle restent notre patrimoine. Mais il revient à notre génération de produire un nouveau qu’on doit laisser par la suite aux générations futures, et ce, en apportant une autre vision comme de la joie ou de la gaieté. Pour l’affaire du vandalisme, j’ai été contacté par une actrice et un réalisateur algérien dont je ne souhaite pas divulguer le nom. Ils m’ont beaucoup conseillé, mais surtout mis en relation avec un avocat. D’ailleurs, je lui ai transmis toutes les preuves d’insultes, de harcèlements et de menace de mort dont j’étais en possession. L’affaire est en cours. Je ne vais pas m’arrêter là, je veux poursuivre les gens qui ont une certaine notoriété dans l’incitation à la haine et je ne vais pas les lâcher.

-Quelles seraient les causes de ce vandalisme ?

C’est un petit mélange entre le fanatisme, un patriotisme mal placé et de beaucoup d’ignorance. Lorsque j’ai vu les images des vandales, je ne cache pas que j’ai beaucoup rigolé. La personne en question entre dans un délire irréel. Il parle du symbolisme et de la sémiologie. D’ailleurs, on remarque à son vocabulaire et à la manière dont il l’emploie qu’il n’a aucune connaissance des sujets dont ils parlent.

-Selon vous, comment pourrions-nous revaloriser l’art en Algérie ?

C’est un travail qui va être sur plusieurs générations, car ce n’est pas quelque chose que l’on peut faire en un simple claquement de doigts. La première chose à faire, c’est de remettre en valeur la matière artistique à l’école. L’art en général n’est pas mis en valeur en Algérie. Avec seulement une heure par semaines, ce n’est pas du tout suffisant. Et puis, ce n’est ni des travaux pratiques ni de la théorie, c’est devenu juste une heure de récréation avec des professeurs qui parfois n’ont aucune qualification ni diplôme d’un institut artistique tel qu’il soit. C’est bien dommage, nous avons tellement de diplômés d’écoles régionales et de l’Ecole supérieure des beaux-arts qui ne demandent qu’à travailler.

-Quel rôle devraient avoir les autorités algériennes envers la société en ce qui concerne l’art ?

Premièrement, concernant les autorités, il n’y qu’à regarder l’état du ministère de la Culture, et cela résume tout. C’est le ministère qui a le budget le plus bas. De plus, nous n’avons pas assez d’activités artistiques ni d’événements artistiques mis à part dans la capitale. En plus, ce n’est même pas suffisant. Si l’on quitte Alger pour Skikda par exemple, il n’y a aucun évènement qui réunit les enfants. Des activités artistiques qui pourtant doivent être prises en charge par l’État. Ces dernières années, nous sommes vraiment en retard sur ce côté-là.

Car l’État considère que le côté artistique n’est pas une priorité. Lorsque l’on voit nos voisins marocains, ils ont de nombreux festivals chaque année. Ils invitent des artistes internationaux pour faire des fresques avec la participation de jeunes artistiques nationaux. Ces jeunes côtoient des artistes étrangers de renommés qui plus ait. Des festivals qui leur permettent d’apprendre de nouvelles choses, mais aussi de se faire de nouveaux contacts. C’est de cette manière que l’on peut mettre en valeur l’art. Par exemple, pour tout ce qui est chant et musique, il y a quelques émissions comme «Alhane wa chabab», ça aide à mettre en valeur l’artiste quelque part.

 

Biographie

Slimane Sayoud, 36 ans, est originaire d’Azzaba dans la wilaya de Skikda. Il a fait des études de biologie à l’université puis l’École des Beaux-arts d’Alger en option sculpture. Étudiants seulement, il faisait déjà des expositions collective, mais aussi individuelle dans plusieurs villes en Algérie. Il a également exposé à l’étranger, notamment en Chine et en Égypte. Depuis trois ans, il est installé en France à Marseille où il travaille en tant qu’artiste et graphiste sur le net. À son actif plusieurs fresques murales dont celleà la place Ain Zaboudja non loin de Télemly, ainsi que deux fresques à Béjaïa, deux à Oran, ….


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