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Au carrefour d’Ibn Arabi et Saint-John Perse

Sinon l’enfance…

08 février 2020 à 9 h 00 min

Par des chemins radicalement différents et à sept siècles d’écart, l’immense mystique andalou et le poète universel ont rejoint un même point.

Le fruit semble avoir été là, bien avant l’arbre fabuleux qui devait le porter et le générer. Pour reprendre les assertions des mystiques et de certains philosophes, son essence a précédé l’existence. De ce fait, il ne pouvait pas se contenter d’un seul goût, d’une unique saveur, dès lors que son infinie diversité était au cœur-même de la condition humaine.

Donc, tout laisse croire que ce fruit s’était interdit, dès le départ, de se caparaçonner dans une seule combinaison géométrique. C’est ce qui expliquerait, en apparence du moins, cette double perspective, horizontale et verticale, tant affectionnée dans toute approche spéculative de l’existence.

Et de quel fruit s’agit-il, sinon de cet élan frénétique de l’homme en direction de l’infini ! Certes oui, n’assiste-t-on pas à cette tentative perpétuelle en vue d’élaborer une grammaire universelle où il serait traité de l’art de se tailler une place dans le firmament ?

Fruit complet et bien mûr en dépit de tous les faux-semblants, l’enfance, telle qu’elle a été perçue, toujours et partout, s’est élevée au-dessus du cycle des saisons et des glissements des continents psychiques. A sa manière, elle a toujours fait diligence à l’appel de la vie, dans le bonheur comme dans le malheur.

Elle est, en effet et malgré tout, cette vingt-cinquième heure qui n’existe pas, mais qui existe tout de même lorsqu’il est question d’attendre ce qui n’arrive pas. Elle s’offre à nous en un seul bloc renfermant les ingrédients du devenir dans ses différentes gradations, ses multiples tonalités ainsi que dans ses registres à tout le moins déroutants. Deux grands poètes en font la démonstration dans leurs déambulations qui ne peuvent être, en vérité, que fantastiques au sens plein du terme.

Le premier est un mystique épousant les contours et la perspective de la verticalité, en l’occurrence Ibn Arabi (1165-1240), l’Andalou de souche du XIIe siècle. Le deuxième, Saint-John Perse(1887-1975), qui s’est toujours lancé à corps perdu dans l’horizontalité en ce qu’elle a de similaire avec une droite allant vers l’infini.

Pour les historiens de la philosophie, une double approche spéculative de l’existence s’imposa dès la rencontre, à Cordoue, entre le jeune Ibn Arabi et le chevronné Ibn Rochd (1126-1198). L’apprenti soufi d’alors, faut-il le rappeler, était «encore imberbe» tel qu’il se décrit lui-même, c’est-à-dire sur le point de mettre pied à l’étrier et s’élancer vers les étendues à la fois connues et inconnues de lui.

Ce faisant, il s’apprêtait à s’installer, définitivement, au cœur de sa propre condition d’être humain qui ne pouvait être à ses yeux que son enfance, celle qui lui a permis d’affronter, indirectement, le grand Ibn Rochd. N’avait-il pas pris, oserait-on dire, à contre-pied le ponte du raisonnement en cette bouillonnante Andalousie du XIIe siècle ?

N’avait-il pas encore fait montre d’une exceptionnelle hardiesse sur le plan purement spéculatif en prenant une bifurcation diamétralement opposée à celle d’Ibn Rochd ? Enfin, n’avait-il pas, lui l’imberbe de seize ans, mis au-devant de la scène le savoir du cœur plutôt que celui du raisonnement proprement dit ? Ainsi donc, ce futur «Cheik El Akbar» dont le visage n’avait pas encore connu le va-et-vient du rasoir ne fit que s’installer, et pour de bon, dans son enfance.

Le voilà à emprunter cette forme géométrique verticale si chère à quiconque se mettrait à postuler le summum de l’infini tel que l’ont imaginé les mystiques sous toutes les latitudes et, à leur suite, les grands poètes visionnaires. Sur ce chapitre précis, les historiens de la philosophie en Andalousie rapportent qu’au cours de l’unique rencontre qui eut lieu entre l’enfant Ibn Arabi et le vieux philosophe, Ibn Rochd, entre verticalité et horizontalité pour ainsi dire, une moue de désapprobation s’esquissa sur le visage de ce dernier.

Ibn Arabi le devina, et il ne pipa mot à son entourage direct. Toutefois, il le fit bien plus tard dans un court récit autobiographique. Il y a que l’adepte de la verticalité se montra dans sa vie ultérieure, aussi bien en Andalousie qu’au Machrek où il devait séjourner le restant de sa vie, foncièrement convaincu de la justesse de son approche spéculative.

Celle-ci, comme on le sait, transparaît essentiellement dans son écrit majeur, Les Foutouhate, dans lequel il affirme que la voie de l’infini passe obligatoirement par le truchement du cœur, c’est-à-dire la verticalité. On pourrait même dire que l’enfance, en tant que passage obligé à chaque être humain, est demeurée, dans le cas d’Ibn Arabi, l’étape ultime à ne pas transgresser, voire à ne pas franchir sous peine de tomber dans une vacuité totale.

En d’autres termes, cette étape fut une logique immuable à ses yeux. Sinon, comment expliquer cette espèce d’effronterie à peine masquée à l’endroit d’Ibn Rochd lors de cette fameuse et ultime rencontre à Cordoue alors qu’il était encore adolescent ?

Plus convaincu que jamais de la justesse de sa vision du monde, il n’y opéra aucun changement, encore moins dans ses écrits qui allaient le conforter dans cette même approche. En témoignent Les révélations mecquoises ; L’exégèse symboliste du Coran ainsi que son recueil poétique au ton exceptionnel, Tourdjoumane el achwaq (L’expression de l’ardent désir).

On le vit déjà, à la mort du philosophe cordouan, adopter très clairement la même attitude, quelque peu hautaine, à l’endroit de ce dernier. Sur ce chapitre encore, on n’a cessé de répéter l’histoire de la dépouille mortelle d’Ibn Rochd. Celle-ci a été placée sur le côté d’une monture alors que ses œuvres philosophiques, médicales, philosophiques et théologiques avaient été mises sur le côté opposé, comme pour assurer une sorte de contrebalance.

Du haut de son enfance, Ibn Arabi considéra alors la procession funéraire, mais ne trouva rien d’extraordinaire à cette scène, comme si le poids de la dépouille mortelle d’Ibn Rochd ne pesait pas aussi lourd que ses manuscrits, donc de son statut intellectuel. Faut-il dire que les historiens et les biographes d’Ibn Rochd ne se sont pas attardés sur ce sujet !

Tout juste s’ils ont évoqué la scène froidement. Ibn Arabi devait ensuite prendre la tangente vers le Maghreb, puis en direction du Machreq, c’est-à-dire continuer à vivre dans sa prime enfance en évoluant dans le sens de la forme géométrique si chère à lui, en l’occurrence la verticalité.

A plus de sept siècles de distance émerge un autre visionnaire, mais adepte, celui-là, d’une forme géométrique dissemblable bien qu’ayant des caractères communs avec celle d’Ibn Arabi. Cette forme, essentiellement horizontale, se présente à nous au travers de la poésie, et quelle poésie ! La quête de ce poète qui n’est autre que Saint-john Perse (1887-1975), était de mettre la main sur la vérité cosmique, cette toison d’or qui a obnubilé l’être humain de tout temps.

Cependant, si ce poète se livre à ses lecteurs sans renier les autres approches spéculatives, il s’en démarque par le biais de ses tournures inhabituelles, par ses vocables chargés, ou rechargés sémantiquement, en fonction de ses propres visions de l’instant. En fait, même dans cette opposition qui semblerait foncièrement conflictuelle entre les deux, il n’y a pas tellement loin de l’un à l’autre.

La «mauvaise conscience du monde», comme il l’affirme lors du banquet du Prix Nobel de littérature en 1960 le rapproche davantage d’Ibn Arabi puisque la quête de l’infini, le pèlerinage cosmique, est semblable dans les deux cas, même si l’itinéraire vers elle est différent. Il nous paraît alors comme un débardeur portant une lourde charge sur une passerelle prête à céder à tout moment.

Or, cette «mauvaise conscience» a été au regard de Saint-John Perse une espèce de coquille à l’intérieur de laquelle il a toujours évolué. Dès le départ de son premier recueil de poèmes Eloges, et à l’image d’Ibn Arabi, quoique d’une teneur foncièrement différente, il annonce la couleur en clamant haut et fort que l’enfance est la maison intérieure de laquelle il n’allait pas sortir.

Le monde restait tapi dans cet espace appelé enfance. Par le truchement des mots, il n’a cessé de considérer la vie, de la ramener à lui. L’enfance le prend par la main, le guide dans ses cheminements, mais, dans un sens horizontal. Car pour lui aussi, l’infini peut être abordé depuis le giron de l’enfance.

Or, lui, le poète-né, qui a évolué dans l’autre sphère du monde, a eu la chance, ou le plaisir, de baigner dans un autre placenta, celui des arbres luxuriants, de la mer, des récifs, des volatiles non sans rappeler ceux de la préhistoire, des créatures marines fabuleuses. Donc, dès le départ, la vérité allait se cloisonner dans son enfance, sa première enfance. Il le dit si crûment au point de nous éblouir pour de vrai : «Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’ya plus ?» Enfance ici, enfance là sans franchir la ligne de démarcation, n’est-ce pas ?

C’est comme si le monde était resté dans son enfance première, dans son propre magma au sein duquel il allait forcément se débattre pour déboucher un jour sur quelque forme nouvelle. Depuis Ibn Arabi, et même bien avant lui, jusqu’à Saint-John Perse, la quête de l’infini est demeurée drapée dans ces deux formes géométriques essentielles, verticale et horizontale, avec un profond respect de la vie, de l’être humain.

Par conséquent, l’enfance d’Ibn Arabi comme celle de Saint-John Perse continueront, selon toute vraisemblance, à nous interpeller sur ce double plan et, bien sûr, les poètes visionnaires au premier chef n’auront d’autre choix que celui de s’appliquer à cette tâche qui consiste à nous convaincre que l’accès à l’infini demeure une chose possible, voire à portée de l’homme où qu’il soit.

En fait, et bien qu’ils soient une espèce de «mauvaise conscience», ne se sont-ils pas chargés de contempler la vie avec détachement et de lire le monde avec un œil neuf ? 


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